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Politique Actu N°119
Actu

Dans le journalisme, garder ses distances est un geste barrière essentiel

Martine VANDEMEULEBROUCKE

La pandémie et sa propagation de désinformations sur les réseaux sociaux ont montré que la fiabilité de l’information est un enjeu majeur dans une démocratie. Une fiabilité qui passe par l’indépendance, l’esprit critique et la confrontation des points de vue dans une société de plus en plus polarisée. La couverture journalistique de ces deux années d’épidémie est un bon exemple des failles dans ce domaine. Bien des journalistes en sont conscients. C’est déjà ça…

Cet article a paru dans le n°119 de Politique (mai 2022).

La presse est l’institution la plus indispensable et la plus redoutable (quand elle devient outil de propagande et de désinformation) pour la démocratie. Cette conviction a longtemps prévalu dans les discours politiques sur la place du journalisme dans les sociétés modernes, mais elle est aujourd’hui ébranlée par le déclin des grands journaux traditionnels et l’émergence des réseaux sociaux qui contournent leur médiation dans l’offre d’information. Pourtant, ce qui ébranle surtout le rôle de la presse, c’est la méfiance toujours grandissante à son égard. Une méfiance liée à sa perception comme « institution » mais également quant à son fonctionnement et son pouvoir (contesté mais inévitable) de sélection et de hiérarchisation de l’information. Jusque dans les années 1990, ce double tri pouvait s’opérer de manière diversifiée en fonction du média et de sa « couleur » politique, philosophique. Aujourd’hui, la sélection de l’information est devenue à la fois plus « généralisante » et moins « généraliste ».

Plus généralisante ? Les médias se « ressemblent » de plus en plus. On retrouve les mêmes titres avec souvent les mêmes interlocuteurs à La Libre comme au Soir ou à la RTBF. Moins généraliste ? Le terme évoque la capacité d’un média à « parler un peu de tout », de l’actualité internationale en passant par la politique belge ou la culture. On observe aujourd’hui une sélection plus pointue de l’information qui est avant tout dictée par un impératif commercial. Il s’agit de mieux cibler les demandes du public, ce que les sites en ligne permettent de faire. La confrontation des citoyens avec des informations qui peuvent ne pas refléter toujours leurs convictions ou leurs centres d’intérêt, est pourtant essentielle pour le débat démocratique. C’est ce qui fait la différence avec les réseaux sociaux où l’information ne circule qu’entre « amis ».
Mais ce modèle généraliste a du plomb dans l’aile comme le montre en France la mise en place par TF1 d’une version personnalisée du journal télévisé avec des reportages et des sujets « à la carte » en fonction des choix du téléspectateur. Cette évolution est sans doute inéluctable mais jusqu’à quel point ? Que reste-t-il de la liberté rédactionnelle dans les médias ? Comment faire vivre le débat avec les citoyens ? Le traitement journalistique de la pandémie est un exemple intéressant pour évaluer les bonnes pratiques mais aussi les dérives, voire des dysfonctionnements structurels.

Le télétravail a brisé le débat interne

Avant d’évoquer ces derniers, il faut reconnaître que le confinement et le télétravail ont bouleversé les conditions de travail des journalistes. Au Soir, le télétravail a accentué un fonctionnement très vertical de l’information. Plus de réunions de rédaction, tout est décidé tôt le matin par la rédaction en chef et les chefs de service qui communiquent par mail les choix rédactionnels. « Le télétravail a cassé le débat interne, cassé les solidarités entre journalistes. Plus possible de discuter directement avec les chefs de service sur l’angle des articles, les interlocuteurs choisis. Plus possible de parler “entre quatre yeux” à un collègue pour lui suggérer une autre approche, critiquer les choix qui ont été faits. Depuis deux ans, je n’ai plus eu une seule réunion de service alors que celle-ci permettait les échanges, les remises en question et les projets », nous explique un journaliste1. Qui ajoute : « Le télétravail favorise les Bruxellois qui peuvent plus facilement accéder physiquement à la rédaction. Les journalistes habitant en Wallonie ne viennent quasi plus. Ce n’est pas sans conséquence sur la diversité des sujets ».

À La Libre, le choix de certains articles revient « au premier qui a réussi à avoir le chef en ligne, constate un journaliste. Certains collègues ne sont plus venus à la rédaction depuis deux ans ! C’est le syndrome du journalisme de cabane. On ne sort pas, on ne voit personne, tout se fait par téléphone. La perte de contact avec le “terrain” est terrible. On n’est plus confronté directement aux conséquences sociales de l’épidémie, par exemple. » Bien sûr, tous les journalistes ne sont pas restés dans leur « cabane », loin de là, mais le télétravail – cumulé à la peur de la contamination vécue à des degrés variables selon le journaliste – ont diminué encore la part déjà congrue de l’information sociale dans les médias.

Une information monothématique

Depuis deux ans, l’information s’est résumée à un mot : « coronavirus », nous expliquent plusieurs journalistes tant de la presse écrite que télévisuelle. Dans les rédactions, des « cellules corona » se sont mises en place. Elles ont, au gré des contaminations et des variants, occupé une très large part des pages ou du temps d’antenne. « On nous dit : c’est ce que les gens demandent. Regardez les sites en ligne, ce sont les articles sur l’épidémie qui sont le plus lus », constate avec dépit une rédactrice. « Au journal télévisé, la part énorme consacrée à l’épidémie avec sa litanie de chiffres quotidienne a été très anxiogène, surtout en 2020, analyse un reporter de la RTBF. Certains experts nous l’ont reproché. Mais il était très difficile, voire impossible, de prendre des distances avec ce sujet compte tenu de son impact émotionnel. » Cette charge émotionnelle a conduit des médias à dramatiser ou en tout cas à ne pas prendre la nécessaire distance à l’égard de certains faits.

En juillet 2020, la presse en ligne a fait ses gros titres sur la mort d’une petite fille de trois ans. « Le premier enfant mort du covid ». Une information qui venait remettre en question la part que prenaient les enfants dans la propagation de l’épidémie et donc le choix de privilégier l’ouverture des écoles. En réalité, cet enfant est mort d’une autre maladie, mort avec le covid et non du covid. Peu de médias ont fait la différence. Autre exemple : la mise en valeur systématique (par le titre notamment) des chiffres les plus négatifs des statistiques fournies par Sciensano.

« On a parfois tendu notre micro à n’importe qui »

Ces exemples peuvent paraître anecdotiques. Ils révèlent cependant une tendance à la dramatisation qui devient, elle, récurrente surtout sur les sites des médias. Tout comme la tentation de l’entre-soi, de rester dans le milieu social favorisé dont sont issus la majorité des journalistes. On a reproché aux gouvernements Wilmès et De Croo leur approche très traditionnelle de la société belge quand il s’est agi de régler les relations sociales à travers les fameuses bulles de contacts. Le modèle dominant était celui de la famille « classique ». La télévision a le plus souvent traduit cette vision dans la plupart de ses reportages de terrain. Des familles bourgeoises, blanches, hétéro qui disposaient d’assez d’espace et d’ordinateurs à la maison pour que le télétravail et l’enseignement à distance ne posent que peu de problèmes. Une déconnexion de la réalité sociale cumulée à une attitude souvent très bienveillante à l’égard des autorités politiques et de certaines institutions ont pu accentuer au sein d’une partie de la population la conviction que les médias sont décidément à la solde du gouvernement.

La place énorme accordée aux experts de la santé physique (virologues, infectiologues…) tout comme l’approche a priori bienveillante du secteur médical et de sa lecture des événements sont également interpellantes. L’absence de distance par la recontextualisation et l’analyse a pu avoir des effets négatifs sur la perception du monde médical et scientifique alors que le but recherché par les médias était l’inverse. Un exemple parmi d’autres : ce journal télévisé de la RTBF qui a enchaîné sans commentaires deux reportages. Le premier consacré au ras-le-bol des urgentistes face aux patients non vaccinés hospitalisés en soins intensifs. Le second sur le refus de la vaccination obligatoire au sein du personnel soignant avec une interview en ce sens… d’infirmiers urgentistes.
Le traitement journalistique de l’épidémie a donné lieu à des critiques qui sont restées très discrètes dans les rédactions. La faute au télétravail et à l’absence de débat interne mais pas seulement. « Nous n’avons pas fait preuve d’assez d’esprit critique et nous avons parfois tendu le micro à n’importe qui pour dire n’importe quoi », reconnaît une journaliste de la presse quotidienne. « En donnant la parole aux experts qui parlaient le mieux, les “bons clients”, ceux qui répondaient toujours au téléphone même s’ils sortaient de leur champ de compétences. Selon les fluctuations de l’épidémie, on a vu se succéder des experts qui rassuraient, d’autres qui prédisaient des dizaines de milliers de morts. Comment s’étonner que les gens soient paumés ? »

L’urgence de se spécialiser

Dans les médias, certains de nos interlocuteurs s’interrogent sur le rôle qu’ils ont pu – involontairement – jouer dans la polarisation de l’opinion publique. Ce n’est que tout récemment et de manière très limitée que l’on a vu apparaître des articles ou des émissions donnant la parole à « ceux qui doutent », sans pour autant bien sûr verser dans la propagande antivax. Le parti pris en faveur des mesures sanitaires et de la vaccination peuvent se justifier déontologiquement par la notion de responsabilité sociale du journaliste. Mais pour une partie sans doute non négligeable de l’opinion publique, les médias ont répercuté de manière unilatérale le discours des autorités.

« Le problème est réel, estime Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières dans une interview au Vif du 3 février2. Sur la vaccination, par exemple, le rôle du journaliste est non de remettre en cause les positions officielles mais de les soumettre à la question. (…) Il est difficile de faire la part des choses entre un journalisme qui vise à réunir la société autour de valeurs communes et d’une logique d’intérêt général et un journalisme de décentrement qui pose un regard critique sur des décisions d’intérêt général. Placer le curseur à équidistance entre la confiance excessive, y compris dans les institutions, et le doute systématique, donc excessif aussi, n’est pas aisé. »

L’équidistance ne signifie pas pour autant se contenter de donner la parole aux deux camps opposés sans autre analyse. Mais pour recontextualiser l’information, il faut pouvoir disposer d’un minimum de formation dans certaines disciplines comme les sciences, la sociologie, la climatologie par exemple. La mise en place de « cellules Corona », dans certaines rédactions a permis à des journalistes de se spécialiser davantage. Trop de journalistes ont senti que, faute de maîtriser le sujet, ils étaient incapables de poser des questions pertinentes à leur interlocuteur.

Certains en ont tiré la leçon. Depuis quelques mois, un groupe réunit de manière informelle quelques experts et journalistes pour échanger les points de vue sur la manière de mieux communiquer avec l’opinion publique. Ce questionnement sur la formation du journaliste est intéressant car il risque de se poser de plus en plus souvent, à propos de la crise climatique par exemple. On en revient au vieux débat entre les journalistes spécialisés et les « tout terrain » qui, depuis une petite vingtaine d’années, sont considérés comme le modèle du journalisme moderne – ce nouveau modèle permettant incidemment de diminuer les effectifs dans les rédactions. L’ouverture intellectuelle du journalisme est un enjeu majeur, poursuit Christophe Deloire : « Le journalisme s’en sortira par le renforcement de ses règles professionnelles et éthiques, par la profondeur de sa recherche. »

Encore faut-il que cette approche trouve sa voie dans le chaos informationnel qui règne dans des plateformes numériques fonctionnant « sur une économie de l’attention » et non sur la fiabilité ou de la diversité. L’enjeu démocratique, il est là.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC-BY 2.0 ; caméraman photographié de dos par Megane Callewaert en décembre 2014.)

  1. Sauf mention contraire, tous les propos cités dans l’article ont été recueillis par l’autrice.
  2. L. Van Ruymbeke, « Christophe Deloire : “Le rôle des journalistes n’est pas d’apporter des certitudes, mais de chercher” (entretien) », Le Vif/L’Express, 3 février 2022, https://urlz.fr/hyKW.

Martine VANDEMEULEBROUCKE

Journaliste indépendante.


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