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De la démocratie dans la guerre civile syrienne

Thibault SCOHIER

La guerre civile qui déchire la Syrie depuis 2011 restera sans doute dans les mémoires comme l’une des plaies les plus douloureuses du début de siècle. Ses centaines de milliers de victimes, et plus de blessés et de déplacés encore ; les exactions massives du régime, les bombardements aux tonneaux explosifs et l’utilisation d’armes chimiques ; l’implantation de Daesh et la terreur de son règne sur l’est du pays…

La guerre a aussi été et demeure l’une des causes de la « crise migratoire » en Europe et des politiques sécuritaires mises en place pour fortifier notre bout de continent. Enfin, elle a ravivé la guerre des clans au sein de la gauche radicale ; chaque groupe, chaque faction soutenant avec passion le fédéralisme kurde, le conseillisme arabe ou, pour tout un pan de l’anti-impérialisme en dégénération, le régime des Assad.

Aujourd’hui, les offensives et les trêves se succèdent dans la province d’Idlib, dernier bastion rebelle gouverné par une myriade de groupes islamistes, plus ou moins radicaux. La Turquie occupe une partie du territoire syrien et lorgne sur les provinces kurdes ; elle a déjà balayé la poche d’Afrin et négocie avec le régime pour écraser le reste de l’expérience politique menée au nord du pays. Les Kurdes eux-mêmes essayent de préserver leur autonomie, gagnée de haute lutte contre Daesh ; l’escalade du plus offrant et des compromis déchirants est bien ouverte. La guerre civile touche à sa fin militaire mais laissera un pays en ruine, dirigé par une dictature ultra-violente et haïe par les vaincus. Les graines de la haine ainsi plantée promettent des fruits pendant plusieurs générations.

Guerre et révolution

Pour comprendre le contexte et les évènements, Burning Country est un essentiel ; c’est le mot qui définit le mieux l’importance de l’ouvrage de Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab. Sa première mouture a été publiée à Londres en 2016, une seconde a vu le jour en 2018 et c’est seulement en 2019, grâce au travail admirable des éditions de l’Échapée, que le public francophone a enfin pu le découvrir. Plus qu’une histoire de la guerre, il s’agit d’une œuvre complète réinscrivant le conflit dans l’histoire, l’économie et même la culture de la Syrie. C’est, surtout, une porte ouverte sur les expériences démocratiques menées du côté arabe, qui ont bénéficié d’une moins grande publicité que celles du fédéralisme kurde.

L’écho du Printemps Arabe a touché un pays particulièrement surveillé, où la dictature assadienne avait déjà écrasé plusieurs tentatives de soulèvement durant les années précédentes. D’après les auteurs de Burning Country, c’est la répression elle-même qui fut, avec la pauvreté et l’absence d’avenir pour la part la plus jeune de la population, la principale cause de l’éclatement. Les premières manifestations, pacifiques et même raisonnables dans leurs mots d’ordre, ont conduit à une réponse particulièrement violente du régime ; les forces de sécurité ont chargé, frappé, gazé ; les peines de prison se sont mises à pleuvoir et les disparitions inexpliquées à se multiplier… Mais ce sont les corps sans vie des prisonniers ou des disparus, souvent très jeunes, ramenés à leurs familles avec des stigmates de torture, qui ont le plus contribué à l’explosion générale et à la révolution.

Car l’expérience des conseils démocratiques, telle qu’elle est présentée dans le livre, est bel et bien une révolution. On ne peut pas s’empêcher de penser au début du XXe siècle : quand guerre et révolution se menaient de front : la révolution russe, bien sûr, la révolution allemande avortée de 1918 et, surtout, la guerre civile espagnole. C’est une situation étonnement proche qu’a connue la Syrie : lorsque le pouvoir de l’État s’est effondré dans une bonne partie du pays, partout ont fleuri de nouvelles entités, plus ou moins démocratiques. Dans le nord, les Kurdes ont mis en place un embryon de fédération démocratique, cela est assez connu et a été largement médiatisé et discuté. Mais la naissance des conseils démocratiques syriens, réunissant un spectre très large d’acteurs principalement arabes, reste encore largement sous-estimée. D’abord à cause de la propagande assadienne, selon laquelle toute opposition insurrectionnelle était forcément le fait d’un mouvement islamiste, dangereusement terroriste et financée par le grand Satan américain ; ensuite grâce à la sympathique que les thèses du régime ont pu rencontrer en Occident. Cela permettait à nos élites d’écarter la possibilité d’une démocratisation par le bas d’un pays arabe dont le destin devait forcément osciller entre l’étatisme laïque et l’islamisation.

le Conseillisme syrien a bel et bien été une émergence démocratique et révolutionnaire

Les conseils décrits dans Burning Country ont été, comme toutes les tentatives démocratiques spontanées, divers et changeants. Ils regroupaient des démocrates, des libéraux, des sociaux-démocrates, des communistes de toutes les obédiences, des anarchistes ou encore des islamistes suffisamment modérés pour accepter ces organes multi-partisants ; sans parler des non-alignés et des simples citoyens et travailleurs souhaitant la chute du régime sans forcément réclamer l’imposition d’une nouvelle idéologie. Au départ, les conseils ne fonctionnaient pas, comme on pourrait l’imaginer chez nous, avec des partis ou des groupes déjà structurés à l’échelle nationale ; il s’agissait plutôt de la cristallisation, dans chaque localité révoltée ou dans chaque quartier des grandes villes libérées, des rapports de force des différentes composantes révolutionnaires au moment de l’insurrection. Certains étaient, dès le départ, beaucoup plus influencés par l’Islam politique ; d’autres ont été, pendant des années, à la pointe d’une radicalité différente, égalitaire et émancipatrice.

Très vite, alors que l’appareil étatique s’enraillait et que les cadres de la fonction publique fuyaient ou rejoignaient les insurgés, les conseils ont commencé à administrer la vie quotidienne des syriens. C’est, comme dans l’expérience kurde, la dimension la plus fantastique de la révolution et dont l’Europe a pourtant si peu parlé… Tout à coup, des militants réorganisaient l’espace public, créaient des journaux, des radios ; ouvraient des écoles et des lieux culturels ; essayaient d’améliorer la  vie de leurs concitoyens, même sous les bombardements et les menaces du régime. C’est en cela, au-delà des déclarations d’intention, que le conseillisme syrien a bel et bien été une émergence démocratique et révolutionnaire : la structure même de la société, des échanges, du rapport à la culture ont été bouleversé et pris en main par le peuple. Dans certains cas, les conseils ont même théorisé leur expérience politique – mais il faudra sans doute des années et le travail patient de quelques passionnés pour que les écrits révolutionnaires syriens nous parviennent.

Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab ont été des acteurs de cette émergence. Jamais ils ne prétendent décrire en scientifiques ou en historiens la guerre civile ; et tant mieux ! Les portraits qu’ils tissent de leurs compagnons et de leurs compagnes de lutte sont saisissants, parfois d’une infinie tristesse (quand ils évoquent les tortures dans les prisons du régime), parfois exaltant ce respect profond qu’on conçoit pour le courage des justes. S’ils écrivent et décrivent d’un point de vue très ancré, les auteurs font preuve de beaucoup d’objectivité et de recul vis à vis d’eux-mêmes.

La question kurde est, par exemple, traitée avec plus de subtilité que celle dont pouvaient faire preuve certains soutiens occidentaux de l’ASL*. Cela ne les empêche pas de critiquer la position du PYD et plus tard des FDF** et notamment la complaisance des kurdes vis à vis du régime assadien. La postface de 2018 est d’ailleurs la partie la plus à charge, estimant que le refus des kurdes de détruire les derniers bastions du régime au nord du pays et de mener de front la guerre contre Daesh et Assad a été une des causes de la défaite du conseillisme et de la révolution arabe. Mais, plus tôt, les auteurs reconnaissaient que les révolutionnaires arabes et les instances les regroupant ont également commis une erreur fondamentale en refusant d’accepter l’autonomie d’un Kurdistan syrien…

Concurrences révolutionnaires & misères de l’anti-impérialisme

Ce que la guerre civile syrienne et ces deux révolutions (arabe et kurde) ont aussi démontré, c’est l’effondrement intellectuel de la gauche occidentale. Si les groupes radicaux européens ont établi des liens de solidarités avec les révolutionnaires, ils l’ont fait de manière sélective. Caricaturalement, les anarchistes et les libertaires se regroupant autour de l’étendard kurde et les trotskistes et les communistes non-orthodoxes se réunissant derrière celui du conseillisme arabe. Chacun jurait être plus internationaliste que l’autre ; trouvant dans le fédéralisme la preuve d’une ouverture des kurdes vers les autres groupes de populations syriens et dans la multiplicité des conseils une démonstration de leurs capacités à rassembler au-delà des seuls révolutionnaires arabes. On ne peut reprocher à des camps révolutionnaires, enserrés dans la guerre civile, leurs choix tactiques et leurs décisions de s’allier, ou non. En revanche, la réaction des militants occidentaux a parfois relevé du chauvinisme d’exportation.

Est-il devenu si difficile d’accepter que l’émancipation ne soit pas une marque sous copyright et quelle peut prendre des formes diverses voire même contradictoires ? Est-il devenu obligatoire de prendre fait et cause pour un seul camp (du bien) ? Que des militants européens aient désirés, par affinité politique, idéologique ou philosophique, soutenir ardemment les kurdes ou les conseillistes, c’était bien entendu leur droit ; c’était même leur noblesse au milieu de nos sociétés cyniques et conservatrices. Mais faillit-il à leurs passions un ennemi pour se nourrir et s’enflammer ? La solidarité ne pouvait-elle transcender les préférences ? Ce qui est certain c’est que la division a servi nos ennemis véritables : d’un côté, les forces libérales et réactionnaires trop heureuse de constater, d’année en année, la montée de l’islamisme et l’écrasement de la démocratie arabe et, de l’autre, les anti-impérialiste « de gauche » dont la prophétie se réalisait : il n’y avait d’alternative qu’entre Assad et un nouveau régime inféodé à l’occident.

les anti-impérialistes d’aujourd’hui ne sont pas très différents des néo-libéraux qu’ils exècrent tant

C’est contre cet anti-impérialisme confusionniste que les partisans de l’émancipation auraient dû s’unir. Loin d’être agonisant, il trouve chaque année de nouvelles recrues, profitant du discours simpliste et médiocre des médias européens. Ils sortiront renforcés de la fin de guerre civile, voyant Assad vainqueur, confortés dans leur binarisme à deux sous : pour ou contre les États-Unis. Riche, à la base, d’une réflexion sur l’unilatéralisme américain et sur les exactions de ses services de renseignement (notamment en Amérique Latine), ce courant de pensée voit aujourd’hui la résistance et la dissidence sur le visage de Poutine. Plutôt que de combattre tous les impérialismes et tous les régimes autoritaires associés, ils choisissent l’impérialisme le moins pire, le russe, le chinois, l’assadien, censé mettre des bâtons dans les roues de la Grande Amérique. Le Printemps Arabe ne pouvait être, pour eux, qu’une histoire de CIA et d’oléoducs. Peu importe les personnes de chair et de sang qui luttent ; place à la réflexion froide et déshumanisée.

En cela, les anti-impérialistes d’aujourd’hui ne sont pas très différents des néo-libéraux qu’ils exècrent tant. Comme eux, ils ne croient qu’au réalisme, à la dictature d’une réalité donnée qu’ils finissent par instituer eux-mêmes. Comme eux, ils ont une foi absolue dans la statistique et l’économie ; les révolutions sont comme les entreprises, elles ont besoin d’un Président (Directeur Général). Comme eux, ils réagissent devant la spontanéité des expériences démocratiques avec un mélange de crainte et de mépris ; ils ne comprennent pas qu’un conseil ou une fédération démocratique peut être le début d’un nouveau monde. Comme eux, ils ne s’ennuieront pas à lire Burning Country, qui ne peut être, par essence, qu’une œuvre de propagande réalisée par des agents consciemment ou inconsciemment à la solde des États Unis.

Face à l’égarement et aux calculs politiques rances de ce pan de la gauche qu’il serait grand temps d’isoler complètement, Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab replace l’histoire de la révolution syrienne à hauteur d’homme et de femme. En tournant la dernière page, on ne retiendra pas l’échec mais le sourire et l’ardeur de ceux qui ont lutté. Qui peut dire que le conseillisme arabe n’aura pas de lendemains ? Assad gagnera semble-t-il la guerre. Mais quid des enfants des révolutionnaires ? Des exilés ? De la mémoire que Burning Country participe à répandre ? Est-il si improbable que la fédération démocratique des kurdes et des populations du nord ne puisse connaître, un moment, une réalisation dans la paix ? La leçon des révolutionnaires syriens est celle de tous les révolutionnaires : aucun acte de liberté n’est jamais inutile ou perdu. Ils engagent l’humanité, la bouscule, font frémir l’histoire. C’est déjà beaucoup.

 

* ASL : Armée Syrienne Libre, rassemblement des milices et des groupes armées anti-régimes, notamment des forces révolutionnaires. S’est trouvé de plus en plus réduite au fur et à mesure du temps à une force supplétive de la Turquie et a finalement été utilisée comme une arme contre les kurdes à Afrin.

** PYD : Parti d’Union Démocratique, principale formation kurde dans le nord de la Syrie ; FDF :  Forces Démocratiques Syrienne, coalition kurdo-arabe, où les premiers sont largement majoritaires.

Thibault SCOHIER

Politologue et critique culturel.


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