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De la religion qu’on voit, à la religion qu’on ne voit pas

Thibault SCOHIER

Intitulé De la religion qu’on voit à la religion qu’on ne voit pas, le récent ouvrage de Myriam Kolly aurait aussi pu s’appeler Des gens dont on parle toujours, mais qu’on n’entend jamais. En choisissant d’étudier le ressenti et les représentations des futurs assistants sociaux d’une Haute École de Bruxelles, l’auteure illustre une thématique devenue quotidienne dans les médias et sur les réseaux sociaux, mais en donnant directement la parole aux intéressé·e·s.

Issues1 des classes populaires, les élèves du panel ont aussi, en grande majorité, une histoire migratoire : qu’elle remonte à quelques générations ou qu’elles en soi elles-mêmes les actrices. Elles sont également, et c’est au centre de l’étude, très majoritairement croyantes : chrétiennes ou musulmanes. Myriam Kolly s’est concentrée, d’abord, sur «la religion que l’on voit», c’est-à-dire sur les signes visibles de croyance et sur la stigmatisation qui en résulte dans nos sociétés. Elle a ensuite interrogé cette «religion qu’on ne voit pas» pour comprendre comment le fait religieux influence la pratique du travail social.

Son étude est passionnante. Elle ouvre un champ de connaissance sur un terrain qui souffre énormément des pré-représentations et des pré-jugements nourris par la médiatisation superficielle des questions socio-religieuses en Belgique. Le raccourci entre fait religieux et fait musulman est justement au centre de l’identité d’une partie des jeunes assistantes sociales. Leur croyance étant placée par le discours politico-médiatique au centre de l’échiquier social, elles sont soumises à une forme de «racialisation», c’est à dire à une essentialisation basée sur leur culture et leur religion (qui ne sont plus distinguées l’une de l’autre).

Les musulmans, et plus encore les femmes voilées, devenues malgré elles le symbole d’un Islam «militant», doivent souffrir d’un triple soupçon : le refus de l’égalité homme-femme, le manque de neutralité et le rejet de la liberté d’expression (soupçon central depuis les attentats contre Charlie Hebdo). Les étudiantes interviewées témoignent, au contraire, d’une grande réflexivité sur ces questions. Si certaines d’entre-elles ont effectivement des positions réactionnaires sur des sujets comme l’avortement ou l’homosexualité, elles distinguent leurs opinions de leurs actes comme futures assistantes sociales2.

Mais le cœur de l’étude de Myriam Kolly est à mon sens la revalorisation qu’elle opère en mettant en lumière les valeurs éthiques des étudiantes. S’opposant à une conception qui verrait dans la sécularisation des esprits l’a priori d’un travail social neutre et professionnel, les entretiens démontrent que la religion nourrit également un idéal de respect et de réflexivité nécessaire à sa pratique. La religion, envisagée comme une source d’émancipation et non de l’aliénation, devient une force, une dynamique constructive à l’aide aux personnes.

La conception développée par les élèves de la neutralité est particulièrement intéressante. À l’inverse d’une neutralité axiologique définissant d’emblée une position «adéquate» qu’il s’agirait d’investir, les futures assistantes sociales soulignent que c’est au contraire la connaissance et la reconnaissance de leurs subjectivités, et des conflits moraux qu’elles peuvent engendrer, qui permettent de s’établir dans un contact professionnel. Ce serait d’autant plus vrai que, la ségrégation scolaire «aidant», les assistants sociaux sont plus souvent issus des milieux populaires ou ayant une histoire migratoire avec laquelle ils vont justement interagir : la neutralité n’est donc pas, pour elles, un habit théorique mais une expérience pratique, permise aussi par une proximité de vécus.

Humilité et médiatisation

Au-delà de ces apports intellectuels, l’ouvrage de Myriam Kolly pose aussi de grandes questions épistémologiques. Même s’il respecte parfaitement les codes du positivisme formel, en vogue dans les milieux universitaires belges, il s’agit clairement d’un ouvrage militant. D’abord par le choix de son sujet ; ensuite par son approche théorique, puisant chez des auteurs critiques de la domination, de la stigmatisation ou des groupes minoritaires ; enfin, ses conclusions ne peuvent faire l’économie d’une interprétation des résultats (et tant mieux !). Il est la preuve que, plus que jamais, nous manquons d’une science impliquée dans la Cité, acceptant de participer aux conflits sociaux sans que cela remettent en cause sa factualité et son objectivité méthodologique.

Des limites, ou plutôt, des portes ouvertes sur des débats et des opposions, l’étude en contient aussi. On pourrait regretter la taille du panel, trop restreint, même si les conditions de financement de la recherche sont surement en cause. Il me semble également que l’auteure simplifie à l’extrême quand elle évoque la thématique du «désenchantement du monde»  au sens Weberien du terme en mettant désenchantement et sécularisation sur un même pied. Le désenchantement, chez Weber, est aussi une source de la Guerre des Dieux, du conflit entre des idéologies opposées et irréductibles. Cette dimension politique de «l’enchantement» du monde, par la transformation de ses institutions sociales, est cruciale et il est dommage de ne pas trouver, dans le corpus de Myriam Kolly, une trace de «politisation» des questions qu’elle évoque avec les étudiantes.

Il est également regrettable que la postface d’Edouard Delruelle, au demeurant fort intéressante, se sente obligée de commenter le discours «religio-centré» des élèves questionnées. Il est difficile de ne pas repenser au soupçon quand on lit sous sa plume : «Pourquoi il est décidément si difficile de parler d’autre chose que de leur religion ?» (souligné par l’auteur). Il reproche donc à des étudiantes de parler… de la thématique centrale du travail d’interview dont elles sont l’objet ! Ici s’oppose deux visions situées radicalement : celle d’un intellectuel libéral, ayant une vision et un projet de société sécularisée et égalitaire par le droit ; et celles, multiples, d’un groupe d’étudiantes, religieuses (ne l’oublions pas : chrétiennes et musulmanes) qui parle avant tout de leurs interactions dans la société sans jamais chercher à la définir ou à définir une éthique collective ou sociale.

Il me semble que cet écart est justement l’un des problèmes qui rend De la religion qu’on voit à la religion qu’on ne voit pas si précieux. Sans parler de tour d’ivoire, les commentaires intellectuels de la réalité sociale contemporaine, en particulier dans les médias, ont tendance à partir d’une définition de la «bonne société» déjà arrêtée ou alors d’un projet de société partisan. Les témoignages présentés et analysés par Maryam Kolly laissent planer un doute sur la capacité des élites belges à écouter les discours ne s’inscrivant pas dans des conceptions a priori. L’optique sociale de ces étudiantes est humble – elles veulent aider ceux qui ont besoin de l’être – et parce qu’elle est humble, elle n’a pas d’accès aux formes de médiatisations spectaculaires et aux intérêts politiques de l’immédiat.

  1. Le panel étant très majoritairement féminin, c’est le « elle » qui désignera l’ensemble du groupe étudié.
  2. On regrettera par contre que l’auteure ait survolé très rapidement la question du «droit au retrait» que certaines interviewées réclament. Celui-ci, mis en perspective des cas pratiques d’institutionnalisations (États-Unis ou Italie) pose de véritables problèmes d’égalité dans l’accès aux soins et dans l’établissement d’une véritable liberté pour les femmes de disposer de leur corps.

Thibault SCOHIER

Politologue et critique culturel.


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