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Des technofascistes aux néolibéraux confus. Analyse internationale de la nouvelle vague réactionnaire

Illustration © Simpacid
Illustration © Simpacid

Alors que la montée des droites radicales bouleverse les équilibres démocratiques aux États-Unis et en Europe, les concepts habituels – « populisme », « post-vérité », voire « libéralisme » – semblent de moins en moins adaptés à décrire les forces à l’œuvre. Dans cet entretien, le philosophe Jean-Yves Pranchère démonte les étiquettes paresseuses, analyse la nouvelle grammaire autoritaire d’une galaxie moins unie qu’on pourrait le croire.

Le choix des mots courants

Commençons par le traitement médiatique : Trump, Meloni, Milei sont souvent décrit·es comme des adeptes de la « post-vérité » et du « populisme ». N’y a-t-il pas d’appellation à la fois plus juste et plus substantielle pour parler du phénomène ? 

Jean-Yves Pranchère : Employer le terme « populisme » à leur égard est en effet une erreur. Une politique populiste est par définition anti-oligarchique. Or, ce que l’on observe aux États-Unis d’Amérique, c’est le contraire. L’objectif est d’assurer la supériorité des plus riches et d’accroître l’écart avec les plus pauvres. Quelles que soient les tentations autoritaires de certaines de ses versions , le populisme vise à renforcer le pouvoir du  peuple, par des mesures de démocratisation politique ou, au moins, d’égalisation sociale. Or, cette dimension manque totalement ici. Ce à quoi nous avons affaire, ce sont des politiques du ressentiment, de la vengeance. Elles ressemblent donc beaucoup plus au fascisme qu’au populisme. 

Le bon terme est peut-être celui du philosophe Patrick Savidan : la « démocratisation du sentiment oligarchique », ou plutôt  sa « massification ». Il s’agit de politiques dans lesquelles on cherche à contenter un électorat en frappant deux publics, l’un situé socialement en dessous et l’autre tout juste au-dessus de lui ; il ne s’agit pas de s’en prendre aux puissants et aux milliardaires, mais de précariser ceux qui bénéficient encore de protections statutaires héritées de la séquence rooseveltienne ou sociale-démocrate. Frapper les plus vulnérables  octroie à l’électorat le plaisir de se sentir du côté des « gagnants ». Frapper des fonctionnaires et des enseignants, présentés comme des  « élites intellectuelles » – alors qu’elles sont elles-mêmes très précarisées et ne sont plus du tout des membres de la haute bourgeoisie –, permet de jouer sur le ressentiment : « ceux qui vivaient un peu mieux iront désormais aussi mal que vous », « ceux qui se croient plus savants seront punis ».

Ce sont des politiques du ressentiment, de la vengeance, qui ressemblent beaucoup plus au fascisme qu’au populisme.

Dans l’attaque contre les universités, ce n’est pas même l’élitisme qui est ciblé: c’est l’autonomie de la recherche scientifique (le fait qu’elle n’est soumise qu’à ses propres normes méthodologiques). La haine ne vise pas la domination qu’exerceraient des puissants ; elle vise au contraire des espaces qu’on veut assujettir à la domination d’intérêts qui leur sont étrangers : la science du climat doit être remplacée par l’opinion des cafés du commerce médiatique à la Pascal Praud ou à la Michel Onfray, et par les intérêts des industries fossiles.

Quant à la focalisation sur la « post-vérité » ? 

Il faut effectivement la pointer. Et elle est peut-être davantage présente chez le président états-unien que parmi les extrêmes droites européennes — quoiqu’il faille souligner que la post-vérité a commencé par le climato-négationnisme, dont on ne doit pas oublier qu’il a été longtemps propagé par nombre de néolibéraux, dont le Centre Jean Gol. Mais chez Trump, on est au-delà du déni ; on observe une pratique proprement stupéfiante du mensonge « à découvert » et du mépris affiché pour la vérité factuelle. Cette pratique participe d’un projet plus large : la destruction d’un monde commun. Là est peut-être le cœur du phénomène, la post-vérité étant seulement l’une de ses composantes. 

Comment définir idéologiquement cette vague, que l’on pourrait nommer, en première approximation « réactionnaire » ? 

Les différences doctrinales sont énormes et le paysage de l’Europe sécularisée n’est pas celui des États-Unis où le nationalisme chrétien joue un rôle essentiel. L’unité réside moins dans l’idéologie que dans les affects.  Ces mouvements ne trouvent leur unité que négativement, par les haines, par ce qu’ils attaquent. En se limitant aux USA, le politologue Olivier Roy a souligné à juste titre qu’il n’y a aucune homogénéité idéologique entre les groupes qui soutiennent Donald Trump. 

L’unité aux USA réside moins dans l’idéologie que dans les affects, avec des mouvements qui ne trouvent leur unité que négativement, par les haines, par ce qu’ils attaquent.

Quels sont-ils ? 

Olivier Roy en dénombre trois. Il y a premièrement des chrétiens fondamentalistes. Très puissants, ils jouent un grand rôle et participent d’une tradition déjà ancienne. Il s’agit d’un phénomène typiquement américain, fait d’une base électorale protestante, mais aussi d’intellectuels catholiques hostiles au pape François, comme J. D. Vance. Leur christianisme, nourri de paranoïa et de transe collective, consiste en une exaltation eschatologique du nationalisme et du patriarcat. C’est un christianisme purement identitaire, centré sur des valeurs culturelles qui contredisent littéralement nombre de textes bibliques et évangéliques, et refusant la responsabilité proprement  chrétienne, celle de l’engagement pour les pauvres et les faibles.

Un deuxième groupe se rassemble autour de personnages comme Steve Bannon. Au contraire du premier, ce courant est puissant en Europe. Sa rhétorique est celle de « la souveraineté du peuple ». C’est un souverainisme nationaliste. « Le peuple » n’est pas ici la multitude des classes populaires, mais une volonté nationale conçue comme homogène, et dont on doit affirmer la souveraineté contre l’État de droit. Aux USA, il se mêle à des éléments de fondamentalisme chrétien au nom d’une identité américaine et d’une guerre contre les élites libérales. Ce groupe tient un discours centré sur l’immigration. Il est en même temps assez méfiant envers les oligarques capitalistes. Actuellement, il est le dindon de la farce. Bannon parle, mais il n’est pas écouté. Il se dit populiste mais n’est que la serpillière des oligarques.

À côté de l’extrême droite chrétienne et du souverainisme nationaliste, la troisième tendance idéologique serait donc celle d’Elon Musk ?

Oui, c’est le groupe de la « tech ». C’est ici, me semble-t-il, qu’on peut avoir le moins peur d’employer le terme « fasciste », malgré les réels problèmes qu’il pose. Cette idéologie « technofasciste » est très radicale. C’est un transhumanisme visant la production d’une race de seigneurs numériques. Le projet viriliste de créer un homme nouveau ressemble vraiment à des thèmes que l’on trouve dans le fascisme, et qui ne sont pas développés aujourd’hui à ce point au sein des extrêmes droites européennes.

Cette idéologie « technofasciste » est très radicale, c’est un transhumanisme visant la production d’une race de seigneurs numériques.

D’un point de vue idéologique, en dépit d’une même adhésion au patriarcat, le traditionalisme  des nationalistes chrétiens, est peu compatible  avec cette idéologie. Quand on lit des idéologues de la Tech Curtis Yarvin ou Nick Land (je renvoie ici aux travaux d’Arnaud Miranda) on est frappé par les traits fascistes, même si la dimension mobilisation militaire des masses du fascisme historique n’y est pas présente. Mais après tout, ce n’est peut-être pas un trait définitoire et définitif du fascisme. Ces technofascistes ont un projet de destruction de l’État, au profit du pouvoir des « seigneurs » sur une masse asservie et inférieure. Et on ne doit pas oublier que le nazisme aussi avait un projet de destruction de l’État. Ce n’était pas  un étatisme.  

On peut notamment citer Peter Thiel ?

Peter Thiel est à part, car chez lui la place du transhumanisme est occupée par un apocalyptisme chrétien. Curtis Yarvin et Nick Land  (un deleuzien d’extrême droite, plus baroque et plus « punk » que les autres) appartiennent en revanche au même univers qu’Elon Musk avec son projet d’une conquête de Mars. Le nouvel homme à la conquête des étoiles, agrandi par le numérique, vient occuper la place qui était celle de l’homme nouveau impérial dans le fascisme historique. 

Pour revenir au choix des termes : technofascisme, libertarianisme, accélérationnisme, néolibéralisme, néoréactionnaire… lequel serait le plus pertinent et englobant, selon vous ? 

À dire vrai , nous sommes toutes et tous en train de « patauger » pour décrire ce que nous observons. Il y a aussi « technoféodalisme », que vous n’avez pas cité ! Certains termes doivent en tout cas être repoussés. À côté du « populisme », impropre, un autre est à proscrire : « néolibéralisme ». Aucun néolibéral ne dirait comme Peter Thiel que le capitalisme n’a pas besoin de concurrence, par exemple. Le néolibéralisme de l’Europe de marché, qui rigidifie la règle de droit, se situe à l’opposé de la tendance actuelle. Mais il ne lui oppose aucune résistance efficace, parce que ses promoteurs politiques (à distinguer des académiques) ne font que suivre les demandes des capitalistes : il se peut qu’il soit emporté par elles.

Si nous étions vraiment en régime néolibéral, nous aurions l’allocation universelle et nous devrions envisager la quasi-abolition de l’héritage.

Il faut d’ailleurs noter que les politiques n’ont jamais mis en place un régime néolibéral cohérent et ont toujours refusé de mettre en œuvre la part du néolibéralisme qui pourrait nuire à l’exploitation capitaliste : si nous étions vraiment en régime néolibéral, nous aurions l’allocation universelle ; et nous devrions envisager la quasi-abolition de l’héritage réclamée par certains ordolibéraux et certains libertariens ! 

On entend parfois des critiques sur le caractère excessif du rapprochement entre le fascisme historique, le nazisme, et ces nouveaux idéologues, qu’en pensez-vous ?

On oublie que le fascisme a connu des phases beaucoup moins violentes que le paroxysme nazi qui a culminé dans la Shoah. On doit aussi penser le fascisme à partir de phénomènes plus faibles. En Italie, avant 1922, le fascisme est hautement ambigu et très peu structuré idéologiquement. Entre 1922 et 1924, le Parlement est toujours là. Cette séquence se clôt par l’assassinat de Matteotti, mais cette séquence a existé, avec un certain nombre d’éléments de l’État démocratique, certes sous attaque et en voie de délabrement — mais on ne dira pas que Mussolini n’était pas fasciste avant 1925 ! On doit donc faire l’effort, en analysant la situation actuelle, de se souvenir de la situation en 1922 en Italie, en 1933 en Allemagne, plutôt que dix ans plus tard.

On parle aussi de « néoréaction »…

Ce sont effectivement des mouvements réactionnaires au sens où ils sont centrés sur la reconstitution d’un passé fantasmé. Mais ce ne sont pas des mouvements traditionnels, car le passé qu’ils fantasment est récent. Ils ne veulent pas restaurer la famille classique  en abolissant par exemple le divorce. Ils veulent la société de consommation et le progrès technique, mais ne veulent pas avoir à se soucier d’un monde commun qui oblige à coopérer avec l’altérité. 

Si le terme de « néolibéralisme » est impropre pour évoquer Trump ou Meloni, n’y a-t-il pas un lien entre les politiques néolibérales et ce à quoi nous assistons aujourd’hui ? 

Les politiques néolibérales – dans la lignée de Margaret Thatcher, consistant à dire que la société n’existe pas ou ne doit pas exister et à agir pour remplacer la société par un marché où n’existent que des entreprises et des individus s’exploitant eux-mêmes comme un capital à investir  –, ont joué un rôle dans la production du type d’électeurs et d’électrices capables de voter Trump contre leurs  propres intérêts. Le néolibéralisme a détruit un tissu social démocratique, des modes de socialités qui constituaient des digues face à un retour de formes fascistes ou de réactions politiques extrêmes. En ce sens, il a joué un rôle. 

Le néolibéralimse a détruit un tissu social démocratique, des modes de socialités qui constituaient des digues face à un retour de formes fascistes ou de réactions politiques extrêmes.

J’ai écrit ailleurs que les libéraux, par leurs politiques antisociales, ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis. Cela n’en fait pas des fascistes, mais leurs impensés ont conduit dans une impasse. Ce néolibéralisme a produit une catégorie d’individu que l’on peut appeler le « consommateur souverain » ; il est doublé d’un « entrepreneur de soi » qui considère comme « parasite » quiconque n’en est pas un (voir les analyses de Michel Feher, Producteurs et parasites). Ce « consommateur souverain »  est susceptible d’être attiré par le trumpisme et par des formes de cet étrange « néo-pétainisme » que nous voyons en Europe. C’est l’autoritarisme  de consommateurs qui « ne veulent pas être dérangés » et souhaitent pouvoir polluer tranquillement, comme s’il était possible de revenir au milieu des trente glorieuses… 

Les néolibéraux ne sont donc pas en accord avec la vague trumpienne…

Il y a des néolibéraux qui ont voté Trump, enthousiasmés par de potentielles dérégulations. Mais s’ils restent néolibéraux, ils ne peuvent pas accepter que leur président s’en prenne aux bases mêmes d’un marché concurrentiel libre, qui suppose des protections juridiques. Si vous voulez lire des critiques acerbes de sa politique, lisez le Financial Times !

Cela signifie donc que deux capitalismes se font face… N’y a-t-il pas d’un côté des grandes puissances, déjà en situation de monopole ou en route vers celui-ci, dont l’intérêt est de conserver ou accroître cette situation, et de l’autre, des entités qui ont besoin d’une forme de concurrence et de rivalité ?

Absolument. Ce ne sont pas les mêmes intérêts. Certains ont besoin d’un marché mondialisé concurrentiel. 

Et ces derniers ont donc besoin aussi du cadre de l’État de droit. 

Exactement. 

On a parlé des divers courants aux USA, comment se positionne Trump ? 

De lui, je ne dirais pas qu’il est fasciste. Il est le point d’intersection des trois ailes en même temps que celui qui peut arbitrer entre elles. Historiquement, le fascisme était aussi traversé de tendances en lutte entre elles : Hitler a arbitré entre l’aide conservatrice et l’aile anticapitaliste, et il fait liquider la SA. En Espagne, Franco se situait entre l’aile fasciste de la phalange et l’aile catholique qui n’était pas fasciste, bien qu’elle fût prête à accepter des déchaînements de violence. Trump ressemble plus à un chef mafieux enivré par l’argent et le culte de soi qu’à un leader totalitaire prêt à se sacrifier à une idéologie. Ce qu’on peut affirmer, en tout cas, c’est que Trump est avant tout au service du capitalisme de monopole. 

Trump ressemble plus à un chef mafieux enivré par l’argent et le culte de soi qu’à un leader totalitaire prêt à se sacrifier à une idéologie.

Trump joue donc avec plusieurs idéologies pour favoriser les grands capitalistes ?

Absolument, il veut favoriser ceux-ci et restaurer le « Gilded Age », faire usage de tarifs douaniers comme unique source de financement, en finir avec tout impôt sur le revenu, aller vers un monde dans lequel les milliardaires détiendraient la puissance politique, en récoltant l’argent par des moyens impériaux. Je renvoie à l’analyse d’Arnaud Orain dans son ouvrage Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIᵉ – XXIᵉ siècle) [Paris, Flammarion, 2025]. C’est le projet d’un capitalisme de prédation, de monopole, un capitalisme de compagnies-États qui extorquent  la richesse par la force. Toute la question est de savoir si ce capitalisme s’affirmera en se soumettant à l’Europe ou s’il débouchera sur une tiers-mondisation des USA.

La Belgique

Venons-en à la Belgique. Ce qui est notamment frappant, c’est le cas du MR, qui martèle à la fois son héritage et son identité libérales, tout en tenant des propos qui ne le sont plus du tout. Paul Magnette y voit un opportunisme, parlant d’un grand vent qui souffle, et d’un parti, le MR, qui ouvre les voiles. Qu’en pensez-vous ? 

Ce qui est certain, c’est que le MR joue très dangereusement avec le feu. Et quand on prend le risque de déclencher un incendie, on ne sait pas jusqu’où il se déploiera. Le MR reste encore un mouvement libéral par sa base et une partie de son appareil, mais sa stratégie actuelle est de gagner un électorat en diffusant des paniques illibérales. En jouant à ce jeu, la droite française est devenue une droite zombie : une part importante de l’électorat des Républicains (LR) est passée au Rassemblement national (RN). Il semble que George-Louis Bouchez pense pouvoir occuper un espace politique décisif en réalisant une sorte de fusion entre libéralisme zombie et droite orbaniste. Nous verrons.

Le MR reste un mouvement libéral par sa base et une partie de son appareil, mais sa stratégie actuelle est de gagner un électorat en diffusant des paniques illibérales.

Ces paniques illibérales sont instrumentalisées par le Centre Jean Gol (CJG) et son Corentin de Salle.

Oui, c’est très frappant dans des campagnes comme celle contre « le wokisme ». Si l’on doit décrire l’orientation politique de son responsable, Corentin de Salle, je le décrirais comme un néolibéral confus. 

C’est-à-dire ?

Corentin de Salle est un néolibéral qui ne comprend pas qu’il est emmené, par son intégrisme du marché, sur des terrains illibéraux — sur lesquels est pleinement installé un Drieu Godefridi. Il n’est qu’à voir la façon dont les campagnes antiwokes, qui ne font qu’importer des éléments de langage trumpiste, sont au fond des campagnes contre la liberté académique et pour la soumission de l’université au pouvoir exécutif. Cela illustre assez bien une certaine dialectique du néolibéralisme hayékien qui le distingue du courant ordolibéral,  lequel tient plus fermement au principe même du libéralisme, qui est l’attachement à une règle de droit qui exige la séparation des pouvoirs et exclut l’appropriation privée des ressources politiques. 

Corentin de Salle est un néolibéral qui ne comprend pas qu’il est emmené, par son intégrisme du marché, sur des terrains illibéraux.

De quelle façon ?

Leur intégrisme du marché a commencé à les désensibiliser aux exigences de l’État de droit et du pluralisme démocratique. Une part des néolibéraux souhaite finalement restreindre le plus possible la démocratie afin de pouvoir soumettre la totalité des sphères sociales à une seule et même normativité, celle de la maximisation de la rentabilité économique. Or, tout libéralisme est un pluralisme. Il vient un moment où ce projet de réduction de la pluralité sociale (ou des « sphères de justice », pour parler comme Michaël Walzer) entre en contradiction aussi bien avec le principe libéral de la séparation des pouvoirs qu’avec le principe démocratique de la délibération collective et égalitaire sur les règles de la justice.

La maximisation de la rentabilité ne suffit pas à constituer un libéralisme ; si elle devient la règle que le pouvoir exécutif doit imposer à une société récalcitrante (sans même parler des écosystèmes en voie de destruction), on quitte le libéralisme pour un autoritarisme indifférent aux conditions mêmes d’une existence sociale sensée et libre, dans la conscience de ses limites écologiques. La complaisance de ce néolibéralisme pour le climato-négationnisme a d’ailleurs été le signal très fort d’une dérive autoritaire, tout comme la fascination pour le capitalisme chinois, radicalement illbéral.

Quand j’ai lu le rapport du Centre Jean Gol sur « le wokisme », rapport d’ailleurs écrit par une polémiste plutôt jacobine (alors que Corentin de Salle approuve la pensée anti-Lumières et anti-jacobine de Burke), je me suis vraiment demandé ce qu’il y avait de libéral dans ce discours complotiste qui disqualifiait à coups d’amalgames des idées et des auteurs très différents et qui lançait au hasard des accusations aussi lourdes que celle de « totalitarisme ». Le rapport illustrait de manière caricaturale les techniques des procès staliniens qu’il prétendait dénoncer chez un adversaire très mal défini. J’ai fait part de mes objections à Corentin de Salle dans une longue lettre à laquelle il n’a pas répondu. La question que j’avais envie de poser est la suivante : êtes-vous encore des libéraux ou comptez-vous cesser de l’être ? Jusqu’où êtes-vous prêt à défendre le libéralisme contre l’autoritarisme ? Car être libéral n’équivaut pas à s’aligner sur les forces les plus réactionnaires. Veut-on combattre les « wokes » en faisant  front commun avec la droite trumpiste et poutinienne, ou veut-on combattre les dérives autoritaires dont l’antiwokisme est le masque ? 

Je peux déjà vous répondre au nom de Corentin de Salle… À la conférence de la Fédération des étudiants libéraux tenue au siège du MR à Bruxelles (« Libéraux, tous fachos ? » sic, 28 avril 2025), il a dit qu’en tant que libéral, il s’inquiétait de la mise en danger de la liberté de choix individuel par la pression « communautaire ». 

Ce qui est appelé ici « pression communautaire » n’est en réalité rien d’autre que la pression qu’exercent sur les individus les réactions du public, autrement dit la libre expression des opinions et des jugements critiques sur les réseaux sociaux et sur le marché libre des moyens de communication. Le libéral découvre que le marché libre est un lieu où s’exercent des forces et des rapports de force socialement déterminés !

Il a bien raison de s’inquiéter des effets de meute que suscitent les réseaux, mais il oublie que ces effets de meute n’ont rien à voir avec une « pression communautaire » : ils concernent tous les camps politiques, et les antiwokes sont eux-mêmes les premiers à pratiquer les mises au pilori et les chasses aux sorcières. Ce qui inquiète ici Corentin de Salle, c’est au fond l’existence même de la liberté d’expression (qui a toujours impliqué, par exemple, la liberté d’appeler au boycott) et les conséquences de sa dérégulation. Il parle comme un libéral qui serait terrifié par les dérégulations ultra-libérales, mais qui serait incapable de les critiquer à partir d’une pensée des conditions sociales et politiques de l’égalité des libertés, et qui se trouverait donc conduit, précisément parce qu’il refuse de penser les conditions de l’égalité des libertés, à demander une répression autoritaire des opinions qu’il n’aime pas (rebaptisées « wokes »).  

La réponse donnée sur le choix individuel ne vous semble-t-elle pas néanmoins libérale ?

Elle l’est, mais elle n’a rien à voir avec les campagnes que mène le MR ! Si vous vous préoccupez de maintenir le choix individuel, alors défendez les libertés académiques et le droit du travail. Parce que la meilleure réponse aux pressions, qu’il s’agisse de celles contre les libertés académiques ou des pressions communautaires, c’est le droit du travail. 

Quelqu’un qui se préoccupe sérieusement de la liberté de choix des individus doit se donner comme premier objectif de lutter contre les formes de la précarité.

Si vous êtes inquiet de la liberté de choix, occupez-vous de consolider l’État de droit et de combattre la précarité. La pression communautaire est proportionnelle au niveau de précarité économique et sociale. Quelqu’un qui se préoccupe sérieusement de la liberté de choix des individus doit se donner comme premier objectif de lutter contre les formes de la précarité. Or, ces néolibéraux s’en moquent. La réponse de Corentin de Salle est donc formulée de façon libérale, mais le MR ne s’occupe pas du tout des conditions économiques et sociales de la consolidation des droits, du choix individuel contre les pressions communautaires, qui sont toujours solidaires de la déstabilisation des libertés publiques –  dont fait partie de la liberté académique – et du niveau de précarité. 

Ils finissent donc par remettre en cause les conditions de possibilité de la liberté qu’il prétendent défendre ? 

Au lieu de poser la question de l’intégration sociale et du tissu d’intégration sociale qui assure la liberté individuelle dans les conditions d’une liberté collective (éducation publique, existence d’une raison publique fondée sur une éthique de la discussion et des sources d’information fiable), ils désignent des ennemis à la vindicte publique et sortent, de ce fait, du libéralisme. C’est ce qu’ils ne comprennent pas… Une société qui promeut la liberté de choix et la liberté individuelle ne peut le faire qu’à la condition de politiques d’intégration sociale, qui supposent des politiques sociales. C’est le paradoxe déjà étudié par Durkheim : la liberté individuelle est solidaire de la densité de l’État social. Là où il fait défaut, ce sont les communautés qui remplissent le rôle d’intégration sociale. 

Une société qui promeut la liberté de choix et la liberté individuelle ne peut le faire qu’à la condition de politiques d’intégration sociale, qui supposent des politiques sociales.

Il y a donc un mélange de cynisme et d’ignorance ? 

Il y a en tout cas un blocage idéologique. Je parlais tout à l’heure de dialectique : Corentin de Salle n’est pas un autoritaire, mais les impensés de son néolibéralisme font le lit d’un autoritarisme, dont pourtant il ne veut pas.

Au MR, on pourra vous répondre aussi que leur pendant flamand, l’Open VLD, en conservant des positions plus compréhensives, notamment au sujet des réfugiés, a perdu des voix.  

À un moment donné, il faut savoir si l’on veut être au pouvoir, ou si l’on veut être libéral ! [Rires] Sont-il des libéraux ou des opportunistes cyniques ? 

Si le MR est encore libéral, comment caractériser le lien affiché avec l’extrême droite, selon vous ? Par exemple, quand Georges-Louis Bouchez reposte sur X (ex-twitter) un message surmonté de deux éclairs formant le signe « SS ». Corentin de Salle s’illustre aussi par le repost de messages issus de l’extrême droite xénophobe ou misogyne. À quel point Georges-Louis Bouchez et Corentin de Salle sont-ils dans l’ignorance selon vous ?

Dans le cas de Corentin de Salle, l’hypothèse du déni me paraît tenable. Mais dans le cas du président du MR, je ne prendrais pas ce risque. Et au-delà de sa conscience personnelle, indépendamment de ce qui se passe dans sa tête, qui est tout à fait secondaire, si on est un homme politique libéral susceptible d’être Premier ministre, c’est inacceptable. J’ai moi-même souvent été très sévère avec Jean-Luc Mélenchon et d’autres figures de gauche, que je juge irresponsables, justement parce qu’elles retweetaient des comptes qu’il ne faut pas retweeter. De même, de la part d’un potentiel ministre libéral, relayer des messages de courants fascistes est une faute grave. C’est tout simplement participer à la destruction du libéralisme.  

Aux USA, le document de référence pour comprendre la vague trumpienne est le Projet 2025, 900 pages produites par la Heritage Foundation, annonçant les diverses orientations de la nouvelle politique de Trump. Dans le cas de l’Europe, et du MR en particulier, Il semble que, faute d’un tel document, émerge en tout cas une référence, celle du philosophe Edmund Burke. Pourquoi une telle fixation sur lui ? Et que nous dit-elle du MR ?

Dans ses attaques virulentes contre la Révolution française, Burke oppose à l’idée des droits de l’homme et du citoyen, qu’il condamne radicalement,  un éloge des constitutions mixtes qu’il reprend de Montesquieu. On est conclu parfois qu’il est un penseur libéral : on oublie alors que le libéralisme, à la même époque, est incarné par Benjamin Constant. Le mot « libéralisme » (qui n’a jamais été utilisé avant le XXe siècle pour qualifier Burke ni même Montesquieu) est justement apparu pour désigner les idées que défendaient Constant et Madame de Staël, qui dénonçaient la Terreur de 1793 mais acceptaient sans réserves les « principes de 1789 ». Constant a été l’un des premiers à employer le mot réactionnaire au sens contemporain, et ce qu’il appelle un «  réactionnaire », c’est justement Edmund Burke qui est la cible de son pamphlet de 1797 contre les « réactions politiques ». Le libéralisme, historiquement, s’est constitué par opposition aux idées de Burke.

Burke était plus libéral, néanmoins, que les absolutistes de son temps…

Assurément ! Burke refusait le despotisme monarchique. Mais il refusait tout autant que la noblesse fût dépossédée de ses privilèges ; il ne voulait pas qu’on aille au-delà du niveau de liberté atteint par l’Angleterre du dernier tiers du XVIIIe siècle et il combattait avec acharnement toute démocratisation conduisant au suffrage universel et à l’égalité des droits. Il soutenait la tolérance religieuse mais jugeait normal que les catholiques n’aient pas accès aux fonctions publiques et que les Juifs soient discriminés. Il a écrit d’ailleurs des textes antisémites alors que les révolutionnaires qu’il combattait, eux, donnaient aux Juifs la pleine égalité des droits.

Non seulement Burke ne faisait pas partie de ceux qui, au même moment, constituaient le camp libéral, mais on peut se demander ce que signifie aujourd’hui l’adoption de Burke comme figure tutélaire : va-t-on déclarer « démocrate » quelqu’un qui expliquerait qu’il est favorable à la démocratie américaine telle qu’elle était avant l’abolition de l’esclavage, et qui justifierait du même mouvement le racisme et l’esclavage ? Ou quelqu’un qui se présenterait en défenseur des droits humains mais réclamerait que les femmes soient privées du droit de vote comme en 1789 ?

Quels sont donc ces « libéraux » qui admirent un ennemi radical de l’égalité des droits, qui considérait que l’athéisme devait être combattu de toutes ses forces par l’État ? Burke appellait à mener contre la Révolution française et la démocratie une croisade, une « guerre sainte » selon ses propres termes. Cette guerre devait, selon lui, ne respecter aucune règle de droit : il fallait exterminer les révolutionnaires et exécuter sans jugement ni procès tout Français qui ne se rendrait pas immédiatement aux armées occupantes. Même des réactionnaires par ailleurs plus radicaux que Burke, comme Maistre et Bonald, n’allaient pas aussi loin et refusaient l’idée de « guerre totale » promue par Burke ! 

Le discours antiwoke ne fait en réalité que répéter les attaques de Burke contre les Lumières, accusées de détruire la société par leur lutte indifférenciée contre tous les préjugés et toutes les oppressions.

Rappelons enfin que, pour Burke, toute l’horreur de la Révolution française n’était que la conséquence logique de la philosophie criminelle et « cannibale » de … Voltaire, Diderot, les Encyclopédistes et Rousseau. C’est à bon droit que Bart de Wever se réfère à Burke tout en attaquant le wokisme : le discours antiwoke ne fait en réalité que répéter les attaques de Burke contre les Lumières, accusées de détruire la société par leur lutte indifférenciée contre tous les préjugés et toutes les oppressions. Il est en revanche assez comique que les campagnes du Centre Jean Gol contre le « wokisme » aient pu se réclamer des Lumières ! Burke est une figure centrale des « anti-Lumières ». On ne défend pas les Lumières quand on reprend ses idées et qu’on fait de lui la référence d’un prétendu « libéralisme ».

Corentin de Salle se trahit donc lui-même en se référant à Burke comme modèle libéral ?

Il faut lui poser la question ! Mais la référence à Burke donne à penser que le « libéralisme » du MR est en train de devenir un alibi ou un masque d’un illibéralisme. À celui qui présente Burke comme un modèle libéral, il faut demander : êtes-vous contre le suffrage universel ? Pour une religion d’État et l’interdiction de l’athéisme ? Êtes-vous pour des mesures de discrimination à l’égard des religions non chrétiennes, comme le judaïsme et l’islam ? Pensez-vous comme Burke que les communautés religieuses doivent avoir leurs propres droits ? Faut-il  que les droits soient reconnus aux communautés et non pas aux individus ? Car les libertés que Burke défend contre l’absolutisme sont d’abord les libertés des communautés : il n’y a pas plus communautariste que Burke…  

Vous parlez donc d’ « illibéralisme » à son propos, et non pas d’ « extrême droite » ? 

Un régime burkéen ne serait pas un régime fasciste ; Burke était d’ailleurs plus attaché à la séparation des pouvoirs que l’est Donald Trump (ce qui en dit long sur la gravité de la dérive actuelle des USA). Mais du point de vue de la science politique, le régime de Franco dans les années 1950 n’était pas non plus un régime fasciste ; cela fait-il de Franco un modèle admirable pour des libéraux ? Aujourd’hui, une transposition directe du modèle burkéen donnerait un régime qui ressemblerait à celui de Salazar au Portugal, voire à celui de Pétain dans la France de 1940, ou peut-être au régime de Pinochet tel que chanté par Hayek et Friedman (Burke voulait que les révolutionnaires français soient écrasés comme les partisans d’Allende ont été écrasés : dans le sang et sans habeas corpus). On me dira que Burke n’était pas pinochetiste : il approuvait l’exécution sommaire des révolutionnaires armés, mais pas la torture des opposants. Assurément, et il faut replacer Burke en son temps pour ne pas être injuste avec lui. Mais replacer Burke en son temps, c’est renoncer à en faire un modèle ou une référence pour aujourd’hui : les coordonnées dans lesquelles Burke pensait étaient trop différentes.

Nous entrons dans un champ qui est au mieux illibéral et forme un continuum avec des autoritarismes pouvant aller jusqu’à des néofascismes.

C’est donc un phénomène inquiétant pour la démocratie.

Oui, bien sûr. Nous entrons dans un champ qui est au mieux illibéral et forme un continuum avec des autoritarismes pouvant aller jusqu’à des néofascismes. 

Burke est le totem d’une droite non démocratique. Au XIXe siècle, un libéralisme non démocratique, n’était pas une absurdité : l’État de droit s’est d’abord construit dans des régimes censitaires, lestés d’institutions aristocratiques. Mais nous n’en sommes plus là : ce n’est pas parce que le libéralisme de 1830 était un progrès par rapport à l’Empire napoléonien qu’un retour à 1830 serait un succès libéral ! Ce serait une pure et simple régression autoritaire.

Dans les conditions présentes, les attaques contre l’État de droit démocratique ont nécessairement un sens illibéral. Les libéraux du XIXe pouvaient être hostiles à l’État social ; Trump nous montre que le délitement de l’État de droit social prépare aujourd’hui la chute de l’État de droit libéral lui-même. Il y a assurément différents degrés de radicalité, et nous devons donc appliquer le qualificatif d’extrême droite au cas par cas, mais une droite qui s’en prend à l’État de droit ne mérite plus le qualificatif de libérale. Il faudra donc savoir jusqu’où cette droite  est prête à aller dans la destruction de l’État de droit. L’exemple états-unien engage à craindre le pire : que tant de prétendus « libéraux » et de « conservateurs », en Europe, continuent à raconter que le danger principal est le wokisme tandis que la destruction de l’État de droit aux USA les laisse indifférents et qu’ils ne cessent de s’allier aux Meloni et aux Orban, cela indique une inquiétante corruption de l’esprit civique, qui va d’ailleurs de pair avec une extension de la corruption tout court, c’est-à-dire du détournement de l’action publique au profit des enrichissements et des pouvoirs privés.

Propos recueillis par Martin Georges