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Diables Rouges et Nati, une passion plus forte que les divisions ?

Image : ©premier.be ; Montage ©Politique
Image : ©premier.be ; Montage ©Politique

Cet été, les équipes masculines de football belge et suisse participent à la Coupe du monde, respectivement pour la quatrième et la sixième fois consécutive. Dans les deux pays, la passion du foot réunit une large population, transcendant générations, classes sociales et… appartenances linguistiques. Le football constituerait-il un antidote au séparatisme et à la désunion ?

L’équipe suisse, c’est la Nati : abréviation de Nationalmannschaft, le suisse-allemand étant la langue majoritaire du pays. L’avantage de ce diminutif est qu’il sonne tout aussi bien en français, en italien et en romanche, les trois autres langues nationales. En Belgique, on a préféré éviter toute référence nationale, en adoptant un surnom évoquant la combativité des joueurs : Diables Rouges ou Rode Duivels (et Rote Teufel, même si ce nom demeure largement méconnu, tant l’allemand reste chez nous une langue officielle fort peu nationale).

Les Diables, comme la Nati, fédèrent un public enthousiaste lors des compétitions internationales. Dans leurs pays respectifs, le football jouit d’un statut de sport national, à côté du ski en Suisse et du cyclisme en Belgique. Les deux pays ont été très tôt des nations footballistiques, le sport se développant sous l’impulsion des Anglais : industriels et commerçants en Belgique, collégiens fréquentant ses écoles privées huppées en Suisse. Tous deux figurent parmi les sept pays fondateurs de la Fifa en 1904.

Aujourd’hui, ces deux petites nations ont réussi à se hisser parmi les valeurs sûres du football mondial. L’arrêt Bosman1 a largement contribué à cette évolution, en permettant à leurs meilleurs joueurs d’évoluer dans les grands championnats étrangers. Ce que les compétitions nationales ont perdu en qualité, faute de moyens, les sélections nationales l’ont gagné en compétitivité. Elles ont également accueilli de nombreux joueurs dont les origines familiales se trouvent de l’autre côté de la Méditerranée ou, pour les Suisses, dans les Balkans. Dans les deux pays, cette diversité est souvent présentée comme une illustration réussie de la société multiculturelle, même si elle suscite parfois la controverse. On pense notamment aux gestes symboliques de joueurs suisses d’origine albanaise face à la Serbie, ou encore au choix de certains Belgo-Marocains de représenter le Maroc plutôt que la Belgique.

En Belgique, où la menace d’une implosion du Royaume est agitée régulièrement, les Diables Rouges sont regardés comme l’un des rares ferments d’unité du pays, à côté de la monarchie et de la dette publique.

Patriotisme et nations plurielles

Si, en particulier lors des grandes compétitions internationales, le football offre un cadre privilégié à l’expression du nationalisme, le contexte dans lequel jouent les deux équipes est toutefois fort différent. En Belgique, où la menace d’une implosion du Royaume est agitée régulièrement, les Diables Rouges sont regardés comme l’un des rares ferments d’unité du pays, à côté de la monarchie et de la dette publique. En Suisse, en revanche, la diversité linguistique, culturelle et même religieuse du territoire ne met plus l’État en danger depuis la fin de la guerre du Sonderbund et la création de la Suisse moderne en 1848.

Les identités cantonale et nationale s’y superposent harmonieusement, et les innombrables drapeaux suisses arborés fièrement par les propriétaires de chalets ne sont pas là pour leur seul effet décoratif. Toutefois, que le patriotisme soit une donnée de base de l’identité suisse, alors que son absence est plutôt un présupposé de l’identité belge, n’a pas pour conséquence que le soutien des supporters suisses s’exprime plus fortement ; le caractère helvétique s’accommode mal des explosions de joie débridée.

Les Diables Rouges face à la nation

En Belgique, les Diables Rouges sont fréquemment appelés à la rescousse pour secouer un sentiment national en berne. Seul sport encore organisé au niveau fédéral, par celle qu’on préfère désormais nommer en anglais Royal Belgian Football Association, le football réunit francophones et Flamands autour du drapeau noir, jaune et rouge, là où, par contraste, les grandes compétitions cyclistes voient surtout fleurir des drapeaux flamands.

La place singulière des Diables Rouges dans l’imaginaire de la Belgique unitaire se lit également en creux, dans le rapport qu’entretiennent avec eux les partis nationalistes flamands.

Les succès des Diables Rouges aux éditions 2014 et 2018 de la Coupe du monde ont été regardés comme le signal positif d’une unité belge retrouvée après les moments de crise des années 2007-2014, et en particulier l’interminable formation du gouvernement qui suivit les élections du 13 juin 2010.

La place singulière des Diables Rouges dans l’imaginaire de la Belgique unitaire se lit également en creux, dans le rapport qu’entretiennent avec eux les partis nationalistes flamands. Notons le Vlaams Belang, qui plaide de longue date pour l’avènement des Vlaamse Leeuwen (« Lions flamands »), en lieu et place des Rode Duivels. Quant à la N-VA, celle-ci entretient une position plus ambiguë. Bien qu’elle ait fait savoir que dans son modèle confédéral il y aurait encore de la place pour les Diables, il est manifeste que l’enthousiasme pour l’équipe nationale dans les rangs du parti du Premier ministre est plutôt faible. Il est d’ailleurs mal vu d’y exprimer son soutien pour les Diables, des rumeurs faisant même état de directives l’interdisant aux mandataires du parti lors de l’Euro 2016. Un an plus tôt, dans une séquence qui fit grand bruit, les député·es du parti avaient déjà refusé de se joindre aux autres parlementaires fédéraux pour applaudir l’équipe, après leur accession à la première place du classement mondial de la Fifa.

En dépit du fait que la moitié de l’électorat flamand opte désormais pour le Vlaams Belang ou la N-VA, l’enthousiasme pour les Diables reste vif en Flandre. Un paradoxe déjà relevé par le Morgen à la veille de l’Euro 2021, qui s’interrogeait : « Alors que les partis pro-Flamands atteignent de nouveaux sommets scrutin après scrutin, les citoyen·nes soutiennent massivement les Diables Rouges. L’électeur flamand peut-il soutenir l’équipe de football belge ? »

En ce début d’été 2026, une flambée de fièvre nationaliste causée par les succès des Diables s’ajoutera-t-elle aux nombreux sujets de préoccupation de Bart De Wever ? Nombreux sont les amateurs et amatrices de football à le souhaiter, qu’ils soient francophones, néerlandophones ou germanophones…

Ferveur contrariée ?

Car Belges ou Suisses, les aficionados du ballon rond tentent le plus souvent d’ignorer les questions politiques et ferment les yeux devant la corruption, le choix contestable des pays organisateurs de la Coupe du monde et les appels au boycott, pour se concentrer sur le soutien à leur équipe nationale.

Contrairement aux éditions précédentes, aucune chaîne de magasins belge ne semble proposer le remboursement de l’achat d’une télévision en cas de nombreux buts des Diables Rouges

Cette année, l’enthousiasme en faveur de la Coupe du monde américaine paraît monter plus vite en Suisse. La forte impopularité du président américain et une forme de marasme ambiant en Belgique expliquent-elles que la fièvre footballistique tarde à s’y répandre ? Ou la confiance dans les capacités des Diables Rouges est-elle plus faible que celle mise dans la Nati ? L’organisation de l’Euro de football féminin en Suisse l’été dernier a, il est vrai, maintenu la mobilisation des supporters et supportrices. Des stades remplis autant d’hommes que de femmes ont donné au football féminin ses lettres de noblesse dans le pays, mais aussi renforcé l’intérêt pour ce sport en général.

Contrairement aux éditions précédentes, aucune chaîne de magasins belge ne semble proposer le remboursement de l’achat d’une télévision en cas de nombreux buts des Diables Rouges — somme toute, une sorte de pari sportif déguisé. En revanche, une chaîne suisse le propose si la Nati remporte, carrément, le trophée. Excès d’optimisme ou prudence tout helvétique, l’offre est limitée aux 5 500 premières demandes… En Belgique, il nous faudra donc attendre les premiers exploits des Diables pour mesurer si la « fièvre rouge » est encore en mesure, le temps d’un été, de recomposer le sentiment d’unité que les dynamiques politiques tendent à fragmenter.