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Disséquer les théories du complot

Thibault SCOHIER

Tout le monde a déjà eu affaire à une théorie du complot. Elles prolifèrent dans tous les milieux, au sein de toutes les classes. Même si beaucoup de médias ont surtout tendance à mettre en avant leur présence dans les milieux populaires et en particulier chez les jeunes issues* de l’immigration, le fantasme du complot n’épargne absolument pas les « honnêtes gens ». J’ai le souvenir d’une scène frappante : au début des années 2010, dans un restaurant du Cimetière d’Ixelles, un groupe d’étudiantes fort bien mises discutent à voix haute. Elles se persuadent mutuellement que les Juives s’organisent, « évidemment », au niveau international pour diriger le destin du monde. Les noms de Rothschild et de Soros reviennent en boucle et le plus terrifiant est l’absence d’agressivité ou de haine dans leurs timbres : la discussion ressemble à un échange badin, comme si elles étaient en train de refaire leur soirée de la veille ou de parler de leur prochaine session d’examens…

Quand on est confrontée à un type de pensée jugée particulièrement immorale – comme le racisme, l’homophobie ou encore le confusionnisme et le complotisme – il est plus facile de croire que seule l’autre est concernée ; l’autre désignant un individu ou un groupe d’individus parfaitement étrangers à nous-mêmes et à notre distinction sociale. C’est faire fi de la manière dont se construit la société, du poids performatif et insidieux des discours sur l’altérité que nous assimilons depuis l’enfance. Les théories du complot doivent être traitées, de ce point de vue, comme un problème social, politique et donc collectif, non comme un simple excès de crédulité individuelle ou un pur déterminisme lié à la situation économique.

Décrire et comprendre

Tout l’intérêt de l’ouvrage de Sébastien Chonavey, que j’ai au demeurant le plaisir de connaître hors des colonnes de Politique, est d’équiper la lectrice pour comprendre un phénomène dont on parle en permanence sans prendre le temps de le définir et de comprendre ses modes de fonctionnement. L’auteur l’avoue : il n’y a pas de définition absolue des « théories du complot » mais on peut reconnaître une pratique type de ces théories : un ensemble d’éléments discursifs et essentiels exhalant le parfum spécifique du complotisme. Dis c’est quoi les théories du complot ? est idéal pour construire une méthode de reconnaissance et pour amorcer une réflexion sur les moyens dont nous disposons (ou non) pour combattre les pensées conspirationnistes.

L’intelligence de l’ouvrage est d’introduire son sujet en évoquant l’obsolescence programmée, une pratique qui se rapproche du complot en ce qu’elle met en branle une décision collective dissimulée pour obtenir un avantage économique. Tout en la distinguant clairement du complot politique, Sébastien Chonavey prend cet exemple pour prévenir la lectrice : les véritables complots ont existé et existeront encore, ils font partie de l’histoire des pratiques humaines – comment reconnaître alors, un complot réel d’une théorie complotiste ? Le mot « théorie » est important. Fondamentalement, la théorie du complot trompe (son auditoire et souvent son oratrice elle-même) parce qu’elle ne repose pas sur des faits clairs et vérifiables mais sur un faisceau de présomptions. C’est un produit de l’instinct et de l’imagination qui est, tout à coup, érigé en vérité d’autant plus solide qu’elle est invérifiable ; d’autant plus puissante qu’elle simplifie à l’extrême un problème compliqué.

Si les théories du complot séduisent, c’est aussi parce qu’elle s’inscrive dans un cadre social plus général : un complot en particulier est souvent l’illustration d’une logique générale expliquant le cours du monde. L’auteur distingue les théories singulières et indépendantes de cet assemblage existentiel, permettant de comprendre facilement la réalité, immédiate ou globale ; de lui trouver un sens. Ce concept de sens, s’il n’est pas central dans Dis c’est quoi…, me semble pourtant très bien illustrer la force du complotisme : non pas tant qu’il parte du principe que les choses doivent avoir un sens (ce que l’auteur désigne comme la négation du hasard) mais plutôt qu’il nourrit un besoin fondamental de l’humain pour le sens – une raison de se lever le matin, d’agir, de vivre ; une source de volonté. Un monde vide de sens est, pour certains, bien plus effrayant qu’un monde réglé par la mécanique infaillible d’une puissance souterraine.

Parce qu’il s’agit d’un livre introductif, visant un public assez large – en particulier, me semble-t-il, les actrices associatives et sociales, les professeures, les éducatrices et les animatrices, les étudiantes – il ouvre forcément la porte à de nombreux débats et à quelques frustrations. La plus insignifiante concerne sa forme, un échange entre l’auteur et sa « nièce », presque sous forme de questions-réponses. Il s’agit d’un parti pris éditorial que je ne peux que regretter personnellement. S’il permet à Sébastien Chonavey de déployer un réel talent de pédagogue, il limite aussi fortement le déroulé de son argumentation. Quid de son expérience personnelle de professeur, des théories bien réelles auxquelles il a été confronté avec ses élèves ? Cette dimension incarnée du complot et sa manifestation concrète manque un peu au livre, d’autant plus quand son auteur en est un témoin direct. Espérons qu’il aura l’occasion de raconter ailleurs ses péripéties professionnelles ! On pourrait aussi, longuement et passionnément, questionner la cohérence des sources mobilisées – des noms comme ceux de Pierre-André Taguieff, Jean-Claude Michéa ou encore Nadia Geerts (qui se trouve être en charge de la collection où paraît l’ouvrage) ne manqueront pas de faire se lever quelques sourcils.

Complotisme d’hier et d’aujourd’hui

Mais au-delà de la forme et des références, je souhaite examiner trois limites : celle de la nouveauté, de la dimension politique du complotisme et du problème de la vérité. Commençons avec celui de la nouveauté : l’une des grandes forces du livre de Sébastien Chonavey est d’apporter une explication originale du complot par la critique du narcissisme de nos sociétés et par la spécificité des moyens techniques et technologiques par lesquels les théories conspirationnistes sont véhiculées. Néanmoins, quand l’auteur évoque les théories du complot, il reprend, sans vraiment l’approuver ni la justifier, l’idée qu’elles seraient en recrudescence. Il n’entre pas complètement dans le débat sur leur contemporanéité : le complotisme est-il un mal de notre époque ou de toutes les époques modernes ? Le subissons-nous plus que nos ancêtres ? La question se pose parce qu’il s’agit d’une affirmation reprise à longueur d’articles dans les médias traditionnels. Les réseaux sociaux y sont particulièrement mis en cause et sont jugés coupables de la « nouvelle ère » où nous serions entrés, celle de la post-vérité.

Pour se faire une idée sur la question, il est frappant de se replonger dans la presse populaire de la fin du XIXe et du XXe siècle. Celle-ci débordait des biais argumentatifs mis en avant dans Dis moi c’est quoi… et spécifique aux théories conspirationnistes. La presse de ces époques propageait des rumeurs parfaitement invérifiables, parfois inoffensives, parfois profondément haineuses. Les journaux rependaient ces nouvelles dans les quatre coins d’un pays, où elles étaient reprises, discutées, commentées, en famille ou dans les bars, les cafés, les clubs… Elles pouvaient être portées par le simple désir de vendre du papier ou pour défendre une idéologie, un sentiment national ou une politique particulière… L’époque où l’URSS apparaissait à des millions d’ouvrières sincères comme un paradis socialiste avait-elle une relation plus saine à la « vérité » que la nôtre ? Reagan était-il plus honnête que Trump ? Les États-Unis sont-ils plus désinformés aujourd’hui qu’à l’époque du maccarthysme ou celle, plus lointaine encore, du massacre des grévistes de Ludlow par la garde nationale ?

Les intellectuels, éditorialistes et journalistes qui parlent aujourd’hui de la « nouveauté » de la post-vérité et de la « réémergence » du conspirationnisme devraient se plonger un peu dans l’histoire quotidienne et parfois occultée des sociétés passées. Ils y découvriraient que la confusion et le complot y étaient très régulièrement convoqués, que les grands hommes n’étaient pas épargnés et plus raisonnables que ceux d’aujourd’hui… Que dès que l’information a pu circuler à grande vitesse, elle a emporté dans ses bagages les théories du complot, les fausses nouvelles, les mensonges éhontés, etc. etc. Depuis la révolution industrielle et le début de la modernité technique, ce n’est pas la nature des théories complotistes qui a changé mais leur spatialité et leur temporalité.

Les technologies de l’information ont accéléré l’accélération ; Internet a rendu le jugement individuel accessible à toutes en tout lieu et à tout moment. L’évolution technique et l’idéologie associée reproduisent et accentuent sans doute le problème du narcissisme et, en fait, la construction d’un nouveau type anthropologique de consommatrice-égocentrée, mais elles ont aussi le pouvoir pervers de voiler l’histoire et la continuité historique. Paradoxalement, notre société disruptive aurait tout inventé et, en même temps, il n’existerait aucune alternative au néo-libéralisme et au modèle capitaliste. Il arrive même à ceux qu’on pourrait qualifier de libéraux démocrates (les libéraux sociaux, les sociaux-démocrates, tous les réformistes critiques du néo-libéralisme) d’entretenir une étrange fable sur les masses de notre époque, supposément plus obscurantistes que celles, au moins, du XXe siècle. Ces intellectuels souffrent d’un biais référentiel : ils s’appuient sur les écrits élitaires formant leur corpus de base, sans chercher à connaître la réalité du vécu populaire des temps passés.

S’il y a une nouveauté, elle se situe, avec l’accélération de plus en plus forte à laquelle nous sommes toutes soumises, dans la généralisation des canaux de diffusion des avis et des opinions de masses. Celle-ci a trouvé des lieux d’expression directe, sans que ses paroles soient transformées par des intermédiaires des classes supérieures. Internet n’a pas fondamentalement changé l’enracinement des théories complotistes mais il a publicisé l’opinion complotiste générale et a durci la pente et l’effet boule de neige. Il affecte la transmission mais pas la fondation. La mécanique est mieux huilée mais sa cause est moins high tech que liée à la recherche de vérités et de dogmes dans un monde sans hégémonie idéologique et même sans lutte déclarée pour l’hégémonie idéologique.

Politique, sens et imagination

Ce qui nous amène à la dimension politique des théories du complot et aux pistes proposées pour les combattre. Sébastien Chonavey met surtout en avant l’importance de l’esprit critique et défend, sans forcément le définir explicitement, l’idéal très belge de la libre penseuse. Soit un individu critique mais tolérant, curieux mais sûr de ses convictions, toujours prêt à apprendre mais déjà particulièrement formé au niveau intellectuel ; capable, dans les limites de la raison humaine, de tout comprendre en participant à une chaîne ininterrompue de débats contradictoires. L’image d’Épinal du parfait libre-exaministe. En ce sens, la démarche scientifique, l’éducation pluraliste et un espace public ouvert formeraient le meilleur programme pour lutter contre le complotisme.

On ne peut pas s’empêcher de se demander, dès lors, ce qui empêche une telle réalité d’advenir. Il n’y a jamais eu autant d’étudiantes dans nos universités ; jamais autant de livres publiés ou disponibles pour étancher une soif de savoir. L’humanité dispose dans ses bibliothèques, sur Internet, en imprimée ou en pellicule, vulgarisée ou non, de plusieurs millénaires de connaissance ; la seule production du XIXe et du XXe siècle est déjà colossale et inépuisable même dans un effort de compréhension collectif. Certes, les inégalités sont toujours fortes mais comment expliquer, alors, que les élites elles-mêmes ne soient pas insensibles aux théories du complot ? Qu’au sein de la gauche, dont on peut penser que l’auteur se réclame, elles prolifèrent toujours ? Je parlais dans un article récent des tendances complotistes de certains militantes et intellectuelles anti-impérialistes… comment justifier leur existence ? Une simple culture de l’intolérance ou de l’ignorance ?

C’est un peu la même chose quand Emmanuelle Danblon, dans son excellente et éclairante préface, propose de miser sur l’apprentissage de la rhétorique. Cela me rappelle la logique d’un film sorti récemment, Le Brio d’Yvan Attal, où un professeur de droite réac’ doit apprendre la rhétorique à une jeune banlieusarde. La morale est cousue de fil blanc : la jeune femme en sort grandie et se paye le luxe de sauver et d’absoudre son vieux maître**. Je ne peux qu’être réceptif à l’idée d’apprendre aux jeunes à se défendre par la parole. Mais ce partage de la puissance de convaincre ne revient-il pas, au final, à armer une minorité, quelques élues, en ignorant complètement les rapports de force et de classe présents dans nos sociétés ? La rhétorique est un marqueur de distinction, une clef pour accéder au travail et à la reconnaissance sociale ; une des formes par excellence du capital symbolique. Surtout, faire de la rhétorique un rempart semble mettre de côté un fait pourtant rappeler par le livre : le complotisme est présent dans tous les milieux, même les mieux formés, les plus éduqués et les plus aisés ; le complot a aussi ses rhétoriciens.

Faire l’apologie de l’esprit critique et de la rhétorique, n’est-ce pas dépolitiser le problème du complotisme ? Même si l’ouvrage a été écrit pour un public large, sa neutralité sur la question le prive d’une certaine puissance critique. Il est difficile de comprendre le phénomène des théories complotistes sans questionner la manière dont le néo-libéralisme tente de « refaire l’âme » pour reprendre une expression de Margaret Thatcher. En niant la possibilité aux individus et aux collectifs de transformer radicalement la société, d’imaginer et de mettre en pratique des alternatives au capitalisme et aux structures étatiques, il génère un manque criant de sens. En jugeant les autres philosophies de l’existence (celles qui ne sont pas arc-boutées sur la marchandisation absolue, le devenir-consomateur et le narcissisme dont parle justement l’auteur) inutiles et dépassées, il prive l’esprit de sources d’espoir, d’utopie, de rage, de désir, bref de la possibilité existentielle de faire ou de refaire le monde***.

J’ai bien conscience que Sébastien Chonavey, mais aussi Emmanuelle Danblon, esquissent entre les lignes une morale, une éthique critique associée au libre-examen et tendant plutôt vers l’universalisme, mais sa dimension politique manquera à la lectrice. L’importance du sens et de l’imagination, tels que définie dans l’œuvre de Cornelius Castoriadis semblent, par exemple, fondamentales pour aborder le sujet des théories complotistes et y voir autre chose qu’un simple déterminisme social (ce que l’ouvrage, heureusement, ne fait pas) ou un défaut d’éducation (ce qu’on pourrait croire au vu de ses conclusions). Le conspirationnisme pouvant être assimilé à une manière de réactiver l’imaginaire dans une monde social où les principales institutions publiques visent à le limiter et à le contraindre.

Pour contourner la clôture du sens, c’est-à-dire, la frontière entre l’imagination acceptable et l’imagination inacceptable, entre le TINA et une société radicalement autre, les théories du complot s’offrent une voie facile, presque clef en main. Elles peuvent même expliquer que la clôture est l’œuvre consciente d’une volonté individuelle ou collective explicite ; plutôt que le résultat d’une idéologie générale dans laquelle le marché règne sur ses marchandises humaines. Ici, la tendance universaliste de Sébastien Chonavey montre ses limites, à la fois pour engager politiquement le combat contre le conspirationnisme (au risque d’accepter une société clivée et en conflit civil) mais aussi pour réussir à vaincre le pouvoir du « doute », touchant bien plus l’inconscient et les passions négatives que la seule raison humaine.

Le problème de la vérité

Cet universalisme théorique est aussi la source d’une vision particulière de la vérité et d’une approche épistémologique contestable. L’auteur convoque le principe de réfutabilité de Karl Popper comme point central pour définir le caractère scientifique d’une connaissance. Selon ce principe, un fait scientifique n’est un fait que s’il est possible de le réfuter, de le mettre en doute avec les moyens propres à la science. Il fonctionne à plusieurs dimensions : par rapport à un fait précis, il constitue un principe fondamental de toute curiosité scientifique et d’un processus d’acceptation collective. Mais vis-à-vis de la science elle-même, il devient presque un impératif moral justifiant l’existence d’une lutte entre plusieurs visions ou plusieurs points de vue tentant de se réfuter mutuellement ; ainsi qu’une défense farouche d’un positivisme neutralisant et donc conservateur (comme l’était Popper lui-même).

Sans doute la théorie des paradigmes de Thomas Kuhn ou encore celle de la Guerre des dieux de Max Weber auraient-elles été de bons compléments pour nuancer l’approche poppérienne mais, c’est surtout sur la question de la science (et donc du moyen d’accéder à la vérité) que l’ouvrage est, peut-être, le plus maladroit. Pour les mettre en miroir avec les théories du complot, l’auteur évoque le principe de réfutabilité en parlant en même temps des sciences humaines et des sciences dites dures. Or, le principe de réfutabilité est beaucoup plus complexe à appliquer à une discussion sur la nature d’un régime politique que sur la théorie du Boson de Higgs ; ces deux thèmes étant soumis à des régimes de vérité différents : le premier impliquera forcément une forme de pré-jugement idéologique, la description d’un fait politique ayant toujours un effet performatif.

Dans le cas du complotisme, la difficulté se pose de la manière suivante : si les théories du complot utilisent des arguments fallacieux et des contre-vérités, est-il profitable et même possible de leur opposer un discours « scientifique » sur, par exemple, l’origine des inégalités sociales alors même que ce discours sera, quoiqu’il arrive, profondément teinté par une subjectivité idéologique ? Ni la théorie néo-libérale de la croissance et du ruissellement, ni une théorie critique et radicale de la lutte des classes ne sont scientifiquement objectivables (même si, bien sûr, il y aura toujours quelqu’un pour dire le contraire). Elles font partie de cette Guerre des dieux dont parlait Weber, un affrontement entre des visions du monde, politique et morale, qui traversent toutes les sciences humaines.

Qu’on me comprenne bien : je ne dénie pas la capacité des sciences humaines à travailler avec des faits objectifs mais je ne crois pas qu’un fait puisse épuiser une théorie du complot. L’auteur le note d’ailleurs : la conspirationniste noie son auditoire dans un tourbillon de faits ; peu importe que la scientifique puisse réfuter ceux-ci un par un puisque le soupçon se portera alors sur celle qui réfute et sur les moyens de sa réfutation. Les théories philosophiques, sociologiques, politologiques plus générales ne peuvent quant à elles prétendre au statut de « vérité » parce qu’il n’existe, à ma connaissance, aucune vérité sociale reconnue par tous les universitaires dans le monde, indépendamment de leurs convictions et leurs savoirs propres.

Le spectre que j’entraperçois dans l’ouvrage de Sébastien Chonavey, est celui d’une binarité toute moderne. Soit on accepte une option positiviste des sciences humaines et alors la vérité serait absolue et objectivable même quand elle concerne, par exemple, la philosophie – théorie dont la seule lecture suffit à prouver l’absurdité. Soit, en s’élevant à un niveau plus méta, on reconnaît que différents points de vue coexistent et on tombe alors dans une définition relativiste de l’espace public, où chaque idée a la même valeur qu’une autre, tant qu’elle demeure dans un champ de légitimité et de respectabilité pré-définies (soit par une majorité d’actrices, soit par les actrices les plus autorisées).

Ces deux visions sont toutes aussi problématiques, non seulement d’un point de vue épistémologique mais aussi parce qu’elles semblent être deux terreaux aussi fertiles l’un que l’autre pour le conspirationnisme – le positivisme essayant effectivement d’imposer une vérité officielle et le relativisme privant l’individu d’une boussole de sens avec laquelle se repérer dans l’espace social. Le principe de la libre penseuse, parvenant à se défaire des déterminismes sans tomber dans le relativisme, n’est opératoire que dans un cadre individualiste et grâce à des conditions sociales particulièrement favorables… Ce n’est, en tout cas, pas une option collective ou politique dans le sens d’un processus politique communautaire.

Réactiver les luttes et les imaginaires

Plutôt que reproduire un modèle émancipatoire calqué sur la reproduction et les codes de l’intelligentsia, ne faudrait-il pas plutôt revenir sur la praxis des scientifiques et des universitaires ? Et interroger le fait que les scientifiques belges travaillent parfois directement pour le pouvoir politique en place et servent régulièrement de caution aux médias traditionnels, malgré tout le mal que la communication politique a pu faire, justement, au principe de vérité objective ? La politique institutionnelle et les médias forment une structure centrale de l’espace public et de la société et ne peuvent donc être exemptés sur la question de la naissance des théories du complot… La politique néo-libérale prive d’espoir et veut imposer un carcan idéologique étouffant, quant à beaucoup de médias, ils pratiquent un relativisme courtisant et peureux, servant la soupe aux pouvoirs en place et participant au verrouillage des imaginaires… La post-vérité, n’était-elle pas, d’abord, celle des communiqués politiques repris mot à mot dans les journaux ? Celle des interviews complaisantes et des éditoriaux tièdes ? Et de la disparition de plus en plus prégnante de l’investigation dont le but est, littéralement, de découvrir la vérité, quitte à renverser la table ?

Si l’éducation doit demeurer une part importante et essentielle de la lutte contre les théories du complot, la complaisance des intellectuelles et des universitaires à l’égard des élites politiques devrait aussi être analysée, décortiquée et, finalement, combattue. Par extension, une réactivation des luttes idéologiques et donc des projets de transformations de la société contre l’idéologie néo-libérale, n’offrirait-elle pas des alternatives au complotisme ? Le sens, l’imagination et l’espoir ne sont pas de vains idéalismes, l’histoire les a déjà vus œuvrer très concrètement. La quête et la réalisation d’une vérité collective, non pas objectivable mais idéale et utopique, est peut-être le meilleur remède pour nourrir des esprits assoiffés et shootés au complot. Les sciences humaines, superbes et faillibles à la fois, comme la rhétorique et la conviction, ont un rôle à jouer dans le projet de transformation radicale. Mais elles ne peuvent se substituer à son contenu politique et, surtout, à ses actrices dont les subjectivités et les imaginaires ne peuvent être connus à l’avance.

* Dans cet article le féminin fera office d’indéfini.
** Quand même raciste mais bon, est-ce si grave s’il on est bon rhétoricien ? Le problème de l’immunité du génie est un thème hantant tout le monde artistique français…
*** On peut lire le récent Contre le théâtre politique d’Olivier Neuveux qui, sur un autre sujet, aborde de manière particulièrement bouleversante ce sujet.

Thibault SCOHIER

Politologue et critique culturel.


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