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Électorats flamand et francophone : si loin, si proches ?

(c) Unsplash (c) CanvaPro Montage
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Souvent, la Belgique est présentée comme un cas à part : on y retrouve deux systèmes partisans séparés, aux tendances contradictoires. Mais des deux côtés de la frontière linguistique, les citoyen·nes sont-ils si différent·es les un·es des autres ?  L’étude des données électorales des 50 dernières années montre que ce ne sont pas des différences idéologiques entre les citoyen·nes qui ont créé “deux démocraties” mais bien les stratégies des partis traditionnels eux-mêmes.

Parmi les démocraties d’Europe occidentale, la Belgique fait figure d’exception. Le pays connaît deux systèmes politiques strictement séparés, les Flamand·es votant systématiquement plus à droite que les Francophones, majoritairement de gauche. 

Au fil de l’histoire, ce déséquilibre entre les groupes linguistiques a donné lieu à quelques constellations remarquables. Ironiquement, la Belgique s’apprête à célébrer ses 200 ans d’indépendance avec Bart De Wever, membre de la N-VA, comme Premier ministre : un séparatiste conservateur de droite qui rêve de rattacher la Flandre aux Pays-Bas. Selon le nationaliste flamand, la Belgique est la somme de deux démocraties différentes.

En raison de ces tensions communautaires, la Belgique ne bénéficie pas toujours de l’attention qu’elle mérite dans la littérature politologique. C’est regrettable, car avec deux systèmes électoraux identiques dans les deux groupes linguistiques, le pays offre un laboratoire idéal pour la recherche politologique comparative. Les tendances contradictoires dans les deux systèmes partisans sont particulièrement frappantes : en Flandre, les trois partis traditionnels ont perdu environ la moitié de leur électorat depuis 1945, tandis que ces anciens partis de masse continuent de convaincre les trois quarts des électeurs et électrices en Belgique francophone (figure 1). Il est tout à fait exceptionnel que la Wallonie ne connaisse toujours pas d’extrême droite. 

Fig. 1. Part des voix des partis traditionnels (en haut) et challengers (en bas) en Flandre (à gauche) et en Wallonie (à droite) (Delespaul, 2025).

Dans mes recherches, j’essaie d’expliquer ce déséquilibre électoral entre les groupes linguistiques d’un point de vue historique. Je m’appuie pour cela sur cinquante ans de recherche postélectorale (1979-2019), en m’intéressant principalement au point de vue des électeurs et électrices : leurs motivations, leurs convictions et leur évolution ou non au fil du temps. L’hypothèse centrale est qu’une nouvelle fracture culturelle s’est manifestée au sein de l’électorat flamand, mais pas (ou beaucoup moins) chez les électeurs et électrices francophones. Les francophones étant resté·es polarisé·es autour des clivages traditionnels de classe et de religion, les partis traditionnels de masse pourraient s’y maintenir beaucoup plus longtemps. À l’inverse, les Flamand·es seraient davantage polarisé·es idéologiquement autour de thèmes tels que la migration et le climat, qui sont politisés sur le nouveau clivage culturel par les partis verts et d’extrême droite.

Dans cet article, je présente trois conclusions tirées de cette étude. En résumé, les électeurs et électrices de Flandre et de Wallonie ne pensent pas (ou ne pensent plus) très différemment, mais les partis des deux côtés de la frontière linguistique ont réagi différemment aux défis sociaux tels que l’immigration et la mondialisation. Alors que les partis flamands ont contribué à la normalisation de l’extrême droite, les partis wallons ont pour leur part mieux réussi à tarir le terreau de celle-ci. 

En bref, ce sont principalement les partis, et non les électeurs et électrices, qui maintiennent les « deux démocraties belges ». 

Les Flamand·es et les francophones ne sont pas si différents sur le plan idéologique

L’hypothèse selon laquelle les électeurs et électrices Flamand·es et francophones s’éloignent progressivement les un·es des autres découle des tendances électorales inégales des deux côtés de la frontière linguistique. En Flandre, le soutien électoral aux trois partis traditionnels – les chrétiens-démocrates (CD&V), les sociaux-démocrates (Vooruit) et les libéraux (Anders, ex-Open Vld)) – a chuté à un tiers de l’électorat, tandis que les partis centristes francophones n’ont perdu que 2 % de leur électorat cumulé depuis 1945. 

Il semble logique d’expliquer cette asymétrie par la demande du marché électoral, c’est-à-dire par les attitudes et le contexte social des électeurs et électrices. Après tout, on peut s’attendre à ce que ces dernier·es tentent de minimiser la distance idéologique qui les sépare de leur parti préféré dans l’isoloir. 

Ainsi, les électeurs et électrices francophones seraient resté·es principalement polarisé·es idéologiquement sur la fracture sociale autour de laquelle les trois partis traditionnels se mobilisent depuis toujours. En tant que région économiquement plus faible, les questions économiques occupent depuis longtemps une place centrale dans la politique wallonne. À l’inverse, les Flamand·es seraient devenu·es plus polarisé·es sur des thèmes tels que la migration et le climat, qui sont politisés sur la nouvelle ligne de fracture culturelle par les partis verts et d’extrême droite. Cette hypothèse ne semble pas improbable, car si les électeurs et électrices wallon·es ne se préoccupent guère de la migration, celle-ci domine l’agenda politique en Flandre depuis vingt ans

Les francophones sont idéologiquement plus à gauche sur les questions socio-économiques. Pourtant, les deux groupes linguistiques sont indiscernables en termes de valeurs culturelles (concernant l’immigration, le climat, le genre, etc.).  

Mes recherches montrent toutefois que la polarisation le long de ces deux lignes de fracture est restée constante dans les deux groupes linguistiques au fil du temps. La polarisation des électeurs et électrices flamand·es et wallon·nes ne diffère guère non plus entre eux. Enfin, les deux électorats sont également restés assez constants dans leurs attitudes : bien que les francophones soient idéologiquement plus à gauche sur les questions socio-économiques, les deux groupes linguistiques sont indiscernables en termes de valeurs culturelles (concernant l’immigration, le climat, le genre, etc.).  

En matière d’immigration, par exemple, les Flamand·es et les francophones sont resté·es à peu près aussi critiques au cours des 30 dernières années (figure 2), alors que ces attitudes ne sont pas mobilisées avec succès par l’extrême droite en Belgique francophone. Il est toutefois frappant de constater que les électeurs et électrices wallon·nes critiques à l’égard de l’immigration votent beaucoup plus souvent à gauche qu’en Flandre, où le Vlaams Belang offre une alternative d’extrême droite. 

Fig. 2. Attitudes anti-immigration parmi les électeurs belges (Meuleman et al., 2025).1

Les partis francophones ont évité l’émergence d’un « Waals Belang »

En d’autres termes, la similitude de la demande au sein des deux groupes linguistiques ne peut expliquer leurs différents systèmes politiques. Cela déplace la question vers l’offre : les partis et leur orientation idéologique.

Depuis les années 80, le système politique belge est divisé en deux ailes, flamande et francophone, dans lesquelles les partis opèrent exclusivement au sein de l’une des deux régions. Au-delà de la frontière linguistique, cela a conduit à différentes stratégies et changements de cap. En Wallonie, par exemple, les héritiers des chrétiens-démocrates, les Engagés, ont abandonné leurs racines chrétiennes beaucoup plus rapidement que le CD&V en Flandre. Les sociaux-démocrates wallons du PS ont quant à eux conservé beaucoup plus de liens institutionnels avec la société civile cloisonnée que le Vooruit flamand.

Compte tenu de la stabilité de la demande, ces stratégies divergentes semblent pertinentes pour expliquer les déséquilibres électoraux en Belgique. Les partis peuvent définir des identités collectives, politiser stratégiquement certains thèmes ou exclure des concurrents. Enfin, les politiciens et politiciennes peuvent également se repositionner idéologiquement afin de toucher un segment plus large de l’électorat.

Les partis flamands ont fait des choix très différents. Dans le sillage du Vlaams Belang, ils se sont orientés ces dernières années vers une ligne culturellement plus conservatrice.

Les partis francophones ont par exemple utilisé toute cette panoplie d’outils pour éviter l’émergence d’un concurrent d’extrême droite. Un tel parti existait dans les années 90 avec le Front National (FN), mais il a été exclu du courant politique dominant par l’application d’un cordon sanitaire strict. Le rôle du PS social-démocrate a également été essentiel pour assécher le réservoir de l’extrême droite. En se concentrant sur des thèmes traditionnellement de gauche tels que la redistribution, la sécurité sociale et le maintien de l’État providence passif2, le parti a réussi à maintenir l’attention sur les thèmes socio-économiques, afin de conserver le soutien des travailleurs et travailleuses conservateurs de gauche. 

Les partis flamands ont fait des choix très différents. Dans le sillage du Vlaams Belang, ils se sont orientés ces dernières années vers une ligne culturellement plus conservatrice. Des études comparatives ont montré qu’une telle stratégie ne fait qu’accroître l’attention portée aux challengers d’extrême droite et d’extrême gauche. La reconfiguration électorale en Flandre semble donc être principalement le résultat d’une stratégie des partis, et beaucoup moins d’une reconfiguration idéologique de l’électorat.

La Belgique est une « démocratie du public », mais le comportement électoral reste « pilarisé »

Outre les changements idéologiques supposés, la déségrégation est l’une des principales raisons expliquant le déclin des partis traditionnels. Dans l’après-guerre, les différentes organisations confessionnelles (syndicats, mutuelles et divers groupes d’intérêt) servaient encore de lien entre l’électorat et les trois grands partis dominants. 

Bien que les piliers belges (chrétiens, socialistes et libéraux) aient tenu beaucoup plus longtemps que leurs homologues néerlandais, ils ont perdu de leur importance à partir des années 90. L’affaiblissement des liens entre les électeurs et électrices et ces organisations de la société civile aurait entraîné une fragmentation de la loyauté de nombreux électeurs et électrices pilarisé·es. Ainsi, 57,6 % des membres des syndicats votaient encore pour l’un des trois partis traditionnels en 1991, contre seulement 30,5 % en 2019.

Il semble logique d’attribuer cette transformation à un changement dans les priorités et les motivations des électeurs et électrices. Alors que dans la Belgique pilarisée, ceux-ci votaient principalement en fonction de leur identité, de leur position sociale ou de leur loyauté envers un parti, ils se concentrent aujourd’hui beaucoup plus sur des « questions » concrètes, des personnalités et le style politique.

Le comportement électoral n’est plus l’expression d’une identité, mais une évaluation active du système politique.

Le politologue français Bernard Manin qualifie ce changement de priorités de transition vers une « démocratie du public ». Les électeurs évaluent la politique comme un public critique au théâtre. Le comportement électoral n’est plus l’expression d’une identité, mais une évaluation active du système politique. Cette transition serait ancrée dans l’individualisation de la société et l’importance croissante des médias sociaux et de masse.

Une évaluation des motivations de vote ouvertes en Flandre (1991-2019) indique que l’image d’une telle démocratie du public n’est pas loin de la réalité : près de la moitié des électeurs et électrices votent selon des motivations « évaluatives » plutôt qu’« expressives ». Mais contrairement aux attentes, l’utilisation des motivations « expressives » reste stable au fil du temps. La pilarisation semble donc perdurer dans l’esprit des citoyen·nes, même chez les jeunes. 

En bref, le déclin des partis centristes flamands semble donc plutôt dû à leur incapacité à convaincre les électeurs et électrices « évaluatifs ». Le déclin de l’importance sociale des thèmes qu’ils mobilisaient sur les anciennes lignes de fracture y contribue sans doute. 

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Cette recherche est basée sur ma thèse de doctorat intitulée « The transformation of the Belgian political space: Flanders, Wallonia, and the new cultural cleavage (1979-2019) ». L’ouvrage est disponible sur demande sur le site web de la KU Leuven.

Bibliographie

Delespaul, D. (2025). The transformation of the Belgian political space. Flanders, Wallonia, and the new cultural cleavage (1979-2019) [Thèse de doctorat, KU Leuven]. KU Leuven, Faculté des sciences sociales. 

Meuleman, B., Abts, K., Billiet, J., Delespaul, D., Meeusen, C., & Swyngedouw, M. (2025). L’attitude des électeurs belges à l’égard de l’immigration. [Manuscrit soumis pour publication]. Département de sociologie, KU Leuven.