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En Arabie saoudite, les droits des femmes toujours derrière les barreaux

Caroline VAN WYNSBERGHE

Depuis plus de deux ans, la féministe saoudienne Loujain Al-Hathloul est emprisonnée et subit régulièrement des traitements inhumains. Alors que la crise sanitaire frappe l’Europe, Caroline Van Wynsberghe1 nous rappelle que certaines payent encore chèrement leur combat pour l’égalité.

Au moment où la Belgique devrait débuter la phase 2 de son plan de déconfinement, Loujain Al-Hathloul, activiste saoudienne des droits des femmes, entamera sa troisième année de détention arbitraire. Elle a en effet été arrêtée le 15 mai 2018. Son crime ? Avoir milité pour le droit de conduire pour les femmes (droit qui sera accordé le mois suivant son arrestation) et, plus généralement, pour plus d’égalité entre les hommes et les femmes, dont la fin du système de tutelle masculine2.

L’Arabie saoudite est loin et nous avons d’autres priorités en ce moment. Pourtant tout, dans sa situation, fait écho à ce que nous vivons avec la crise du Covid-19. Ou, plutôt, tout ce que nous traversons depuis la mi-mars renvoie, dans des proportions bien plus inquiétantes, aux revendications et à la détention de Loujain Al-Hathloul.

Rien que ce terme de « confinement » que nous répétons depuis deux mois semble galvaudé par rapport au confinement pénitentiaire. En deux ans de détention, Loujain a subi un nombre inouï de traitements inhumains et dégradants. Torture, harcèlement sexuel, elle a aussi été forcée de manger pendant la journée en plein ramadan… La moitié de son année 2019 s’est déroulée en confinement, bien réel celui-là, où elle a du rester seule entre quatre murs. L’unique voix qu’elle pouvait entendre était la sienne. Pas de déconfinement progressif comme nous le vivons à l’heure actuelle. Du jour au lendemain, vous devez vous réhabituer à entendre des sons, du bruit, d’autres personnes qui parlent.
Les deux processus déstabilisent. En confinement le silence est insupportable, mais quand on vous sort d’isolement c’est le bruit qui l’est !

Militante pour l’égalité entre les femmes et les hommes, Loujain est généreuse et altruiste. Issue d’une famille où il ne lui était pas nécessaire de se battre pour obtenir droits et liberté, elle a choisi de se mobiliser pour les femmes qui n’avaient pas sa chance. On connaît l’emblématique combat pour le droit de conduire qui lui a valu une précédente détention en 2014-2015, mais on sait moins que Loujain développait le projet de monter un abri pour femmes fuyant les violences domestiques.
Voilà qui fait encore écho au confinement lié à la crise du Covid-19. Partout dans le monde, les violences intrafamiliales augmentent car les femmes n’ont pas la possibilité de demander de l’aide ou de fuir. D’ordinaire, en Arabie saoudite, les (très jeunes) femmes n’ont d’autre option que de tenter la fuite à l’étranger quand elles en ont la trop rare possibilité et cela révoltait Loujain.
Même en prison, Loujain Al-Hathloul est dévouée et volontaire. Alors que le Covid-19 frappait son pays et occasionnait d’ailleurs un nouveau report de son procès (débuté en mars 2019, ajourné dès le deuxième jour, il aurait dû normalement reprendre en mars 2020), elle a proposé son aide au sein de la prison pour confectionner des masques ou simplement être utile. Cela ne fut pas accepté.

En Belgique, le système de bulle et de distanciation physique a été critiqué, car les gens souffraient de ne pouvoir voir leur proches et les serrer dans leurs bras. Cela fait plusieurs mois maintenant que les parents Al-Hathloul n’ont pas pu voir leur fille et se rendre compte de son état. Cela fait également plus de deux ans que la famille Al-Hathloul vit séparée. Les parents et les enfants qui étaient en Arabie saoudite au moment de l’arrestation de Loujain ont été placés sous travel ban. Depuis deux ans, ils ne peuvent plus quitter le pays pour rendre visite à leurs petits-enfants en Belgique.

Mobilisations virtuelles

Les frontières sont désormais fermées à cause de la pandémie et des millions de personnes sont bloquées dans un pays dont elles ne sont pas ressortissantes. Des rapatriements ont été organisés, mais ne sont pas toujours possibles et des familles demeurent hélas séparées aujourd’hui. Cette situation pourtant exceptionnelle est également familière aux Al-Hathloul. Un frère et deux sœurs vivent au Canada et en Belgique et ne peuvent rentrer voir leurs proches sous peine de se retrouver à leur tour sous interdiction de quitter le territoire. Des enfants et petits-enfants sont privés de leurs parents depuis plus de deux ans. Ses neveux parlent de Loujain, mais leurs seuls souvenirs d’elle sont des photos. Ni Walid, ni Alia, ni Lina, qui mobilisent régulièrement l’opinion publique internationale à la situation de leur sœur, n’ont pu assister à l’enterrement de leur grand-père il y a quelques semaines.

Loujain Al-Hathloul n’est pas la seule activiste des droits des femmes derrière les barreaux. En 2019, elle a reçu le Pen/Barbey Freedom to Write Award en compagnie de Nouf Abdulaziz, détenue elle aussi. Son amie Maya Al-Zahrani a également été arrêtée après l’avoir soutenue. N’oublions pas tou·te·s les défenseuses et défenseurs des droits humains plus généralement.
En Belgique, le virus n’est pas encore éradiqué, mais les indicateurs invitent à un optimisme prudent. Ce sont des termes qui conviennent bien à la situation de Loujain. Elle n’a eu de cesse de répéter qu’elle gagnerait. Peut-être pas aujourd’hui, mais plus tard avec certitude. C’est à ce mot d’ordre que famille et proches s’accrochent.

Les manifestations de soutien ne sont pas permises à l’heure actuelle, mais comme on l’a (re)découvert ces dernières semaines, les réseaux sociaux permettent la mobilisation. Walid, Alia et Lina le martèlent depuis presque deux ans : pour aider Loujain, parlez d’elle ! Tweetez à propos d’elle et de son combat, partagez cet article sur Facebook ou des photos d’elle sur Instagram en n’oubliant pas les hashtags les plus suivis : #FreeLoujain ou, plus largement, #StandwithSaudiHeroes #FreeSaudiHeroes !

  1. L’autrice est membre de la famille de Loujain Al-Hathloul par alliance. Elle avait également écrit ce texte à l’occasion des 30 ans de l’activiste saoudienne.
  2. La loi saoudienne traite les femmes comme des mineures. Même si le système s’est récemment assoupli, elles ont besoin de l’approbation de leur père ou de leur mari pour entreprendre certaines démarches.

Caroline VAN WYNSBERGHE

Politologue, enseignante à l'UCLouvain. Membre du collectif éditorial de Politique.


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