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Politique Archives N°66
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Enseignement : jusqu’à quand, la mort aux faibles ?

Jacques LIESENBORGHS

Septembre 2009 : la rentrée avec un nouveau pilote au gouvernail de l’enseignement obligatoire : Marie-Dominque Simonet. Un poste que le CDH avait revendiqué pendant la campagne régionale. Nouvelle majorité puisque la coalition PS-CDH s’est élargie à Ecolo. Après 10 mois de pilotage, on est plutôt tenté de parler de continuité. Qu’est-ce qu’on a vu ? Un petit peu de tout ! L’affaire a mal commencé avec la tentative d’alourdir les charges des enseignants du secondaire. Tollé quasi général et projet enterré dare-dare.Voir .«Enseignement : l’électrochoc ?», Politique, n°61, octobre 2009. Plus prometteuses, espérons-le, les initiatives qui se dessinent pour «refonder le qualifiant» : rendre ses lettres de noblesse à l’enseignement technique et professionnel et rendre le parcours des élèves plus attrayant et dynamique. Tout autre chose : le débat sur les signes religieux à l’école qui a été relancé et entretenu entre autres par le cas d’une enseignante de la ville de Charleroi suspendue, réintégrée par la Justice, à nouveau suspendue par la Ville. Beaucoup de prises de position, mais pas d’initiative décrétale. Et encore : un rapport particulièrement musclé des inspecteurs qui a fait mal dans les écoles et entretenu la peur viscérale des inspections. Au rayon des «trous», j’en relève deux bien différents. Un : l’extrême lenteur dans l’équipement des écoles en «cyberclasses». À l’ère du tout numérique, ça fait un peu rétro. Deux et bien plus grave : la «découverte» de l’explosion démographique et donc des populations scolaires qui s’annoncent à Bruxelles pour les prochaines années. Des milliers d’écoliers en plus, des dizaines d’écoles à construire ! Gouverner, c’est prévoir paraît-il… Il est plus que temps : on ne trouve déjà plus de places dans les écoles maternelles ! Un fameux chantier qui fait trop peu parler de lui. Pas question d’accabler la ministre : tous ces dossiers sont du ressort du gouvernement dans son ensemble. Comme les «tables rondes de l’enseignement supérieur» que le ministre Marcourt a menées à leur terme. Avec force promesses à la clé… en pleine campagne électorale fédérale. Pourvu qu’elles soient tenues dès la rentrée prochaine. Pour clôturer ce tour d’horizon partiel et bien sûr partial, citons quelques-unes des initiatives prises par des acteurs de la société civile. Initiatives studieuses, citoyennes et prospectives. Une dizaine d’associations regroupées autour de la Ligue des familles ont lancé une vaste consultation-débat : «Ecoles en questions». Résultats et propositions attendues pour l’automne. De son côté, le Mouvement ouvrier chrétien a consacré sa Semaine sociale wallonne à la thématique : Une école sans «classes» avec la question-clé : «quel est notre projet d’école démocratique ?». Le Cedep Centre d’étude et de défense de l’école publique, dont font partie la Fédération des associations de parents d’élèves de l’enseignement officiel, la Ligue de l’enseignement, la CGSP-enseignement, le Cal….., quant à lui, a mené une réflexion de fond sur l’état préoccupant de notre système éducatif. Avec en prime 18 principes à mettre en œuvre afin de rendre ce système plus égalitaire et performant. Tiens, les médias n’en ont retenu qu’un : la proposition de regrouper toutes les ressources humaines et matérielles dans un service public unique. La société civile appelle à des réformes profondes, à des débats prospectifs et audacieux. Elle multiplie les signaux d’alarme, les analyses et, heureusement, les propositions pour rendre le système plus juste et efficace.

Saga «inscriptions», suite

Las, du côté des politiques, c’est l’héritage de la saga «inscriptions» qui a plombé toute l’année académique 2009-2010. Après de très longues négociations entre les trois partenaires de la majorité, une nouvelle formule, très complexe, a suscité de l’espoir : pas de tirage au sort, pas de files ou de camping, la priorité sera dorénavant donnée au critère de proximité (touche verte ?). Mais cela laissera à peine quelques semaines de répit avant que les médias ne relancent les échos de ce feuilleton à rebondissements qu’ils affectionnent. Car la mise en œuvre du décret a été retardée. C’est seulement après les vacances de Pâques que les parents ont pu rentrer les formulaires ad hoc et c’est seulement fin mai qu’on a pu faire un premier bilan. Loin d’être triomphal : des centaines d’enfants se retrouvent «sans écoles». Et bien sûr des centaines déçus de ne pas avoir obtenu leur premier choix. De quoi déchaîner une nouvelle vague de prises de position contre ces décrets, voire contre la bonne intention qui les sous-tend : la «mixité sociale». Au fil des années, on fabrique de nouveaux pelotons de mécontents. Il faut admettre que toutes les versions des décrets amènent à des situations difficilement acceptables pour les familles concernées. Chaque nouvelle mouture donne des arguments, bons ou discutables, aux adversaires du métissage et de la régulation nécessaire. Chaque épisode de la saga contribue aussi à grossir le peloton des citoyens qui réalisent que la piste adoptée par les politiques est une «fausse bonne idée», totalement contre-productive. Pourquoi nous appesantir sur ce dossier ? Parce qu’il est un puissant révélateur des incohérences de nombreux acteurs. Au plan des discours, c’est presque l’unanimité : il faut «à tout prix» (?) corriger la grande faiblesse de notre système, l’écart abyssal entre les résultats d’une «élite» et ceux du bataillon de «cancres» qui quittent l’école sans qualification.Voir le dossier . »Enseignement : équation insoloble ? », Politique, n°60, juin 2009. En toute logique, il siérait de traiter le mal à sa racine. Ou plutôt à ses racines bien connues. À commencer par la petite enfance. Les écarts se creusent profondément entre 0 et 6 ans. Donc donner la priorité au travail avec les parents des milieux précaires : associations de quartiers, alphabétisation, crèches, ludothèques, consultations ONE, écoles maternelles et primaires… Autre point noir : les écoles que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de «poubelles» (merci pour les jeunes et les travailleurs). Tout faire pour que ces écoles deviennent des pôles… d’excellence ! Qu’il s’agisse des écoles fondamentales ou des écoles secondaires, techniques et professionnelles. Sur ce terrain, les politiques ont décidé d’agir par le mécanisme de «l’encadrement différencié» (version revue des discriminations positives ou D+). Fort bien et nous reviendrons plus loin sur les retards à l’allumage de ces dispositifs. Mais qu’a-t-on mis en œuvre pour que les citoyens réalisent qu’on s’attaquait là au défi majeur de l’école ? Pour que chacun comprenne la pertinence des mesures prises et puisse juger des moyens affectés ? Pour que les médias accordent leurs Unes et toutes les pages intérieures nécessaires à une bonne appréciation de l’importance pour tous les citoyens d’un système scolaire juste et efficace. Las, en focalisant l’attention du public sur les inscriptions au début du secondaire, médias et politiques entretiennent la confusion dans l’opinion. Certes, je l’ai écrit, le sort des enfants sans écoles fin juin est pénible …mais pas aussi nouveau qu’on le dit : en 1974 déjà, je dirigeais un établissement secondaire qui devait refuser des élèves faute de locaux disponibles !.., mais les priorités en matière d’enseignement se situent ailleurs. Pour que les citoyens en soient convaincus, il est impératif que politiques, syndicats, médias… mettent leurs pratiques en cohérence avec leurs discours sur les défis majeurs.

Pauvreté et scolarité

Un défi majeur ? Prendre en compte les incidences de la pauvreté sur la scolarité. Le délégué général aux droits de l’enfant et son équipe viennent de consacrer à cette question un rapport fort interpellant «Dans le vif du sujet, rapport relatif aux incidences et aux conséquences de la pauvreté sur les enfants, les jeunes et leurs familles», DGDE, décembre 2009. Qui l’a lu en haut lieu ? Quelles initiatives sont envisagées par le gouvernement ? Sur la base de témoignages de parents pauvres, on (re)découvre une série de situations et d’obstacles qui rendent chaotiques les parcours scolaires des enfants (de) pauvres. Des obstacles matériels comme les coûts des fournitures et de nombreuses activités. À quand une gratuité réelle et le respect du prescrit légal ? Le rapport évoque aussi la souffrance, l’humiliation et parfois la colère provoquées par les exclusions et échecs massifs des enfants des familles précaires.Voir les résultats des enquêtes .Pisa et les Indicateurs de l’enseignement en Communauté française. Mais «le fond de l’affaire touche très vite à la question de la dignité et de la reconnaissance : aux yeux de l’institution scolaire, les parents pauvres ne paraissent pas convenables et ne peuvent être reconnus comme entièrement responsables de leurs enfants». Sujet extrêmement délicat qui mériterait de longs développements.E. Mangez, M. Joseph, B. Delvaux, .«Les familles défavorisées à l’épreuve de l’école maternelle», Cerisis-UCL, 2002. Retenons qu’il s’agit de la rencontre difficile entre deux mondes, entre deux cultures, aux antipodes les unes des autres. Un système scolaire chargé de transmettre les codes et les outils de la culture dominante face à des familles dominées se situant à des lieues de ces codes. Ce grand écart, épinglé de longue date par les sociologues, aurait dû entraîner au moins deux mesures. Un : l’intensification de l’action et le renforcement des moyens des associations qui travaillent avec les familles précarisées pour qu’elles multiplient les initiatives propres à outiller ces parents paumés face aux exigences du système scolaire. Deux : une place de choix pour la sociologie et l’anthropologie (appliquées à ces questions) dans les formations initiale et continuée de tous les personnels de l’enseignement. Petit rappel : 2010 est année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion. Quelles initiatives les gouvernements vont-ils prendre ? Paradoxe, en Communauté française, on a assisté à l’enterrement, en toute discrétion, du projet «Robin des bois» qui présentait, certes maladroitement, des éléments de solution.

Robin des bois ?

Non, je ne parle pas de la enième version cinématographique des folles aventures du héros au grand cœur «qui volait aux riches pour donner aux pauvres». Plus prosaïquement, c’est le nom mal choisi pour un projet de décret visant à mettre en œuvre le fameux «encadrement différencié». En fait, le 30 avril 2009, la précédente majorité, dans sa grande générosité préélectorale, avait décidé d’attribuer 40 millions supplémentaires à cet objectif. C’était sans tenir compte de la calamiteuse gestion financière de M. Daerden (alors ministre des Finances à la Communauté française) et de l’impact de la crise sur les budgets. Aussi, à l’été, la nouvelle majorité, face à l’impasse budgétaire, avait imaginé et décidé (en catimini) d’une opération de «vases communicants» : transférer 25 millions des écoles «riches » vers les écoles pauvres. Belle volonté de cohérence. Mais, au printemps, M.-D. Simonet rendait public un projet de décret qui avait tout pour provoquer un tollé général contre lui. Soixante pour cent des écoles étaient considérées «riches» et devaient céder un à deux pour cent de leurs subventions et de leur encadrement au profit des pauvres. Pour plomber définitivement ce décret, la ministre y incorporait curieusement des mesures inacceptables pour les écoles maternelles et primaires, ainsi que pour le premier degré du secondaire. L’art de se mettre tout le monde à dos. Tollé syndical. Suspension des cours. Retrait rapide du projet, un an jour pour jour après l’adoption de sa première version. Surtout pas de vagues : nous entrions une fois de plus en campagne électorale ! Enterrée la solidarité ? Cet épisode est passé quasi inaperçu. Désintérêt des médias convaincus que seule la chute de Leterme méritait leur attention. Ouf ! quasi général dans les écoles : «on l’a échappé belle !». Affaire rendue illisible pour le citoyen. Recul voire abandon de mesures qui avaient l’ambition d’apporter des réponses à la hauteur du défi majeur des années à venir. Ce défi, nous ne le relèverons pas sans une solide dose de solidarité entre les riches et les pauvres. Sans une redistribution des moyens. À l’échelle de l’État et de la fiscalité, bien sûr. Mais aussi, à une échelle plus modeste, entre écoles. Car il y a des écoles riches et des écoles (de) pauvres. Nous sommes tous peu ou prou responsables de la profonde fracture qui s’est encore aggravée ces dix dernières années, malgré (ou à cause ?) les discours généreux et les belles promesses.

Qualité et accompagement

Il ne suffit évidemment pas de donner plus de moyens aux écoles en milieux défavorisés. Il faut travailler la qualité et l’accompagnement. Ainsi, il ne peut être question de «faire toujours plus de la même chose». Plus de travailleurs, oui. Mais surtout mieux préparés à des tâches extrêmement difficiles. Ensuite, il faut veiller à la constitution de véritables équipes qui partagent un projet sans cesse réajusté. Ce qui est impossible sans une redéfinition du temps et des conditions de travail : moins de présence aux enfants, du temps libéré pour rencontrer les familles et les travailleurs sociaux des quartiers, pour se former, pour faire équipe, pour évaluer les stratégies mises en place. Un programme qui requiert un accompagnement compétent et des supervisions individuelle et collective. Donc aussi un coût… sans doute bien plus que 40 millions Pour ceux qui sont sensibles aux chiffres : le budget total espéré (non effectif à ce jour) pour les D+ ou «encadrement différencié» s’élèverait à 62,5 millions. Le budget «enseignement» en Communauté française s’élève, lui, à plus de 6,5 milliards. Si je compte bien, cela ne fait même pas 1% !.. ! Le système a aussi besoin d’une sérieuse refonte de la formation des maîtres. Surtout pas sur le modèle universitaire, comme certains l’imaginent. C’est indispensable pour répondre aux objectifs du décret «Missions» : la confiance en soi pour tous, la citoyenneté pour tous, l’émancipation sociale de tous ! S’impose donc de réserver une place de choix aux sciences sociales, à l’apprentissage d’un métier collectif (avec collègues et partenaires de l’école et un recrutement… plus sélectif) ! Parmi de nombreux autres dossiers, le gouvernement devrait prendre à coeur de répondre en priorité au Manifeste «Ecole et pauvreté» du Délégué général aux droits de l’enfant, ainsi qu’à la pénurie d’écoles fondamentales à Bruxelles évoquée précédemment. Au niveau du secondaire, il faut poursuivre et intensifier la réforme du qualifiant et le chantier des bassins scolaires. Alors, syndicats, politiques, patrons des réseaux, on attend de vous plus de courage et de pédagogie pour affronter les inévitables résistances. Pour expliquer, argumenter, convaincre les partisans du statu quo. Pour faire entendre un projet clair et cohérent, traduit en priorités lisibles. Alors, médias on attend de vous que vous cessiez de gonfler des épisodes périphériques, que vous résistiez aux emballements qui détournent l’opinion des questions essentielles. Derrière l’événementiel, les épisodes «inscriptions» et « Robin des bois » les rappellent ces questions cruciales : comment assurer une formation de base de qualité à tous les jeunes dans toutes les écoles ? comment attirer et former des personnels mobilisés par ce défi ? quelles mesures prendre pour que toutes les écoles, dans tous les quartiers et campagnes, deviennent des écoles d’excellence ? Répondre à ces questions «par la gauche», ce devrait être possible avec une majorité «Olivier» à la Communauté française. Pour autant que tous les acteurs acceptent de sortir des ornières dans lesquelles ils pataugent. Mesdames, Messieurs, il y a urgence : les cafouillages des dernières années sont source de lendemains de déqualification et, plus grave, de désaffiliation massive dont nous aurons tous à pâtir. Retrouvez Jacques Liesenborghs sur les blogs de Politique : http://blogs.revuepolitique.be

Mots-clés : Enseignement

Jacques LIESENBORGHS

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