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Entre cogestion et syndicalisme : le dilemme de la représentation étudiante

Thibault SCOHIER

Alors que les élections générales approchent, les lignes bougent en Belgique. Dans les administrations, les associations et les partis bien sûr…
Ce grand positionnement pré-électoral n’est peut-être pas étranger à la double crise qui vient d’éclater dans les ORC (Organisations de représentation communautaire des étudiant–e–s). D’un côté, et après des années de louvoiements, l’Unecof (Union des étudiants de la communauté française) jette l’éponge et admet ne plus rentrer dans les critères de représentativité imposés par le ministère de l’enseignement francophone. De l’autre, la maintenant-hégémonique FEF (Fédération des étudiant-e-s francophones) est secouée par des dissensions internes qui ont provoqué la chute de son président et de son bureau.

À leur gauche, l’USE[1] (Union syndicale étudiante) relève la tête. Le syndicat autogestionnaire a toujours refusé de s’inscrire dans le cadre réglementaire qui fixe la « légitimité » des représentations étudiantes sur un modèle de délégation au troisième degré[2], privilégiant l’affiliation individuelle et les luttes de terrain. Les récentes manifestations environnementalistes qui ont massivement et spontanément fait sortir la jeunesse dans la rue ont conforté sa critique du gouffre séparant les élus (très indirects) de leurs électeurs (relativement peu nombreux dans le corps étudiant lui-même).

Des modèles antagonistes

Au-delà des divergences politiques, l’Unecof et la FEF occupant le centre droit et gauche du spectre et l’USE la gauche radicale, ce qui les sépare est une conception divergente du rôle de la représentation étudiante. Les différents bureaux qui se sont succédés ces dernières années à la tête des deux ORC officielles acceptaient et défendaient le modèle cogestionnaire. Pour eux, les élus étudiants doivent participer, même symboliquement, au fonctionnement des universités et aux prises de décisions des instances supérieures comme l’Ares (Académie de recherche et d’enseignement supérieur) ou le ministère de l’enseignement. Ils adoptent une position qui va du pragmatisme – utiliser les outils à disposition, même s’ils sont imparfaits – au cynisme (entrer dans le jeu politicien et utiliser les mêmes armes : la communication, le lobbying, etc.)[3].

À l’inverse, l’USE veut appliquer un véritable syndicalisme étudiant, basé sur l’affiliation individuelle et une culture autogestionnaire – l’Assemblée Générale primant sur les élections étudiantes et en particulier sur les délégations indirectes. Dans cette optique, les luttes concrètes (par exemple contre l’augmentation du minerval des étudiants étrangers) et l’activisme (actions, grèves étudiantes, occupations, etc.) sont des moyens plus efficaces pour obtenir une réponse de la classe politique. Ces deux visions se sont heurtées à la démobilisation politique du corps étudiant qu’on a pu constater depuis la fin des années 1990.

Ce n’est bien sûr pas l’engagement politique lui-même qui se serait évaporé, mais la capacité du monde étudiant à faire masse et à utiliser sa puissance numérique et stratégique dans le bras de fer qui l’oppose régulièrement aux instances académiques et ministérielles. Les organisations de représentation étudiante s’y trouvent confrontées au même titre que les jeunesses politiques qui, à part celle du PTB, sont aujourd’hui relativement faibles dans l’enseignement supérieur francophone. L’un des facteurs expliquant cette absence de mouvement étudiant massif est sans doute le manque de sociabilisation politique dans les établissements secondaires. C’est d’ailleurs pour cette raison que la mobilisation des élèves francophones pour le climat est un signe encourageant et une preuve qu’on ne peut pas éloigner bien longtemps la jeunesse d’une pratique spontanée de la politique.

Formation des cadres et cadres réglementaires

En réalité, la fonction première des ORC est aujourd’hui la formation de nouvelles générations de cadres pour les mondes associatif et politique. Cela a pour effet pervers de personnaliser fortement le fonctionnement des organisations qui se calque sur le modèle « féodal » de la bureaucratie belge. Les individus les plus charismatiques ou déployant le meilleur capital social tissent des réseaux prenant le pas sur les processus démocratiques. D’anciens présidents ont ainsi pu conserver une influence considérable au sein d’une ORC (on peut citer, parmi d’autres, Brieuc Wathelet) alors qu’ils n’y exerçaient plus de mandat direct et clairement défini. L’espoir de faire carrière dans un monde où le réseautage prime très largement sur la sélection humaine rend également difficile voire impossible l’indépendance nécessaire vis-à-vis des partis.

Ces jeux de pouvoirs existent bien sûr dans toute structure un tant soit peu politisée. Mais dans le cas des ORC, elle a pour conséquence de favoriser le rapprochement entre une « élite étudiante » et les autorités académiques. La fascination pour le pouvoir et la tentation de s’en approcher sont des leviers psychologiques rarement étudiés ou évoqués alors qu’ils font partie de l’arsenal des autorités pour convaincre les élus étudiants du « bien-fondé » d’une réforme. Ce cas d’étude mériterait d’être exploré par des sociologues ou des anthropologues ; il demeure l’un des grands tabous du débat public en Belgique, où le flot de la communication rhétoricienne n’admettra jamais que des motifs si peu nobles motivent des décisions politiques.

Cependant, cet aspect personnel ou individuel n’est qu’une dimension du problème. La faiblesse des ORC vient surtout de la structure institutionnelle établie par le politique dans les années 1990. J’ai déjà évoqué la déperdition de légitimité d’une délégation en cascade, qui s’éloigne toujours plus du terrain et des étudiants eux-mêmes. Mais c’est en particulier la dimension consultative et symbolique de l’ORC qui lui retire toute possibilité de peser sur le politique, sauf intérêt de celui-ci. La pression ne peut venir que d’une mobilisation extérieure que la FEF (ne parlons même pas de l’Unecof) n’a jamais été capable de créer ex nihilo. La participation des représentants étudiants à des instances dans lesquelles ils ne possèdent ni initiative, ni minorité de blocage, ni veto, les conduit à jouer le rôle des lobbyistes et à concentrer leurs moyens sur le développement d’une « expertise ». La presse devenant le seul canal par lequel ils peuvent effectivement influencer le débat public.

Cela renforce aussi une culture du compromis, de la recherche d’une victoire technique plutôt que politique. La récente mobilisation contre l’augmentation du minerval pour les étudiants étrangers en est un bon exemple. La FEF s’enorgueillit du résultat : une hausse moins importante et une liste de pays concernés moins longue… Et prend donc acte de la brèche ouverte dans le principe de solidarité et d’égalité de l’enseignement supérieur. On se retrouve devant le scénario classique du moins bon à défaut du pire. En outre, cette lutte révèle le double discours des ORC qui, d’un côté, privilégient la négociation et les actions softs (interpellations, flash-mobs, etc.) et qui, de l’autre, sont heureuses de pouvoir s’attribuer les mérites de mouvements à l’origine plus radicaux (comme l’occupation des rectorats dans le cas du minerval des étudiants étrangers).

Démocratie, égalité, futur

La transformation du paysage académique est de plus en plus inquiétante. La politique de « rationalisation » et de fusion des Hautes Écoles au sein d’Universités de plus en plus monolithiques et puissantes se fait par exemple avec une absence consternante de réflexion et de débat public. L’absorption de Saint-Louis, qui possède une identité à part dans le paysage francophone, par l’UCL est toujours traité dans la presse sous l’angle d’une guerre de cloché entre l’ULB et l’UCL. Quid du malaise prépondérant au sein des différents corps de l’université ? Et de la preuve flagrante de l’absence de toute démocratie universitaire quand les autorités académiques et la si bien nommée Ares veulent mettre en place une réforme top-down ?

Plus important encore, les inégalités sociales ne cessent de s’étendre chez des étudiants poussés à travailler pour payer leurs études. Les services d’aide sociale sont débordés et les logements universitaires à prix bas ridiculement peu nombreux (les politiques de privatisation ou de semi-privatisation à la mode depuis deux décennies font violemment sentir leurs effets). La réponse des autorités académiques est évidemment de rejeter la faute sur le monde politique… alors qu’elles sont de plus en plus tentées par un modèle à l’anglo-saxonne avec hausse considérable du minerval et une université élitaire.

La crise actuelle des ORC devrait pousser les étudiants à se questionner. Un système de représentation établit par le politique, taillé pour ses besoins et non pour ceux des principaux intéressés, constitue-t-il l’outil adéquat dans une époque aussi difficile que la nôtre ? La question démocratique, la question sociale et la question écologique font toutes partie d’un même problème général d’organisation de la société. Les ORC ont été conçues pour maintenir un statu quo minimum et propager la culture des partis politiques aux instances étudiantes. Le monopole de la FEF, l’absence de légitimé des ORC, leur incapacité de mobiliser et de s’opposer frontalement au monde politique ou encore l’appropriation par leurs cadres du cynisme politicien sont autant de preuves qu’une révolution copernicienne est nécessaire. Quand on recule, on ne sait jamais quand on se rapproche du vide.

 

[1] L’auteur de ses lignes a été membre et militant de l’USE dans la première moitié des années 2010

[2] Le bureau des ORC étant élu par un corps électoral délégué par les conseils étudiants, lui-même élu par des élections étudiantes organisées dans chaque faculté.

[3] Vision défendue explicitement par le président démissionnaire de la FEF dans sa dernière interview au Soir.

Thibault SCOHIER

Politologue et critique culturel.


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