Processus démocratique • Politique
Entretien. Portrait de Karl Marx en démocrate convaincu
08.01.2026
Dans un ouvrage récent1, l’historien des idées et théoricien politique Bruno Leipold (London School of Economics and Political Science), étudie l’influence de l’école de pensée républicaine2 sur le développement des idées de Marx. Il en ressort une image quelque peu inhabituelle de Marx, profondément attaché à la politique et à la démocratie, et pas seulement aux questions matérielles et économiques. Nous avons profité d’un passage en Belgique de l’auteur pour en apprendre davantage sur cette passionnante histoire intellectuelle.
Qu’est-ce qui vous a conduit à cette question du rapport de Marx au républicanisme ? Une sympathie commune pour le républicanisme et le marxisme, et la volonté de les rapprocher ? Ou une interrogation ouverte sur les sources intellectuelles des idées de Marx ?
Le républicanisme n’est peut-être pas encore un thème important dans les discussions publiques, mais il l’est certainement dans les débats académiques anglo-américains. Et une fois que j’ai découvert le républicanisme, il m’a semblé que toutes les choses qui comptent pour les républicains – la liberté, l’indépendance, l’absence de pouvoir arbitraire et de domination – étaient manifestement aussi des choses essentielles pour Marx.
On ne peut pas ouvrir ses écrits économiques sans voir combien il est en colère contre le pouvoir de domination des capitalistes sur les travailleurs. Et il décrit cela à maintes reprises en termes de liberté. Pourtant, presque rien n’avait été écrit pour rapprocher républicanisme et marxisme. Peut-être parce que le républicanisme est souvent perçu comme un courant exclusivement politique, focalisé sur la défense de la démocratie contre la monarchie et ce genre de choses. Et Marx est vu comme le grand penseur économique. Mais ce que j’ai découvert, au fil de la décennie qu’il m’a fallu pour écrire ce livre, c’est qu’en réalité, il y avait beaucoup plus à dire à ce sujet.
Quel est l’enjeu de montrer cette influence républicaine sur la pensée de Marx ? Tordre le cou au préjugé selon lequel sa pensée ne serait pas démocratique ? Sauver le marxisme démocratique des développements autoritaires ultérieurs ?
Oui, tout cela fait partie de ce qui m’a motivé à écrire ce livre. C’est un ouvrage très historique, en ce sens qu’il est très important pour moi de replacer Marx dans le contexte détaillé de son époque. Mais mon but n’est pas pour autant de le confiner à ce contexte.
J’espère qu’en comparant Marx au républicanisme, il devienne clair qu’il était profondément attaché à une république démocratique, avec un contrôle populaire étendu et une participation politique large.
Je crois que Marx continue de nous offrir des ressources intéressantes et stimulantes sur le plan de la pensée politique et sociale. Et je pense que ce que Marx a dit à ce sujet est très souvent mal compris et associé, comme vous le suggérez, à l’Union soviétique, à l’autoritarisme. Ce que j’espère, c’est qu’en comparant Marx au républicanisme, il devienne clair que Marx était profondément attaché à une république démocratique, avec un contrôle populaire étendu et une participation politique large comme moyens de parvenir au socialisme. Et cela est très éloigné de l’image autoritaire que l’on donne parfois de Marx.
De plus, dans la sphère économique et sociale, on croit parfois que tout ce qui intéresse Marx, c’est l’inégalité ou le bien-être matériel. Ces choses comptent, bien sûr, pour lui, mais ce qui importe vraiment à ses yeux, c’est la liberté. Je pense que c’est vraiment l’élément central de sa pensée, et ce qu’il estime que le capitalisme refuse le plus visiblement aux travailleurs. Or, un aspect de cette idée de liberté est précisément ce pouvoir arbitraire dont jouit la classe capitaliste vis-à-vis des travailleurs. Et même, en réalité, la manière dont le marché lui-même fonctionne : l’absence totale de contrôle que nous avons par rapport à son fonctionnement. Je pense donc que le républicanisme aide à mettre en lumière des engagements de Marx qui sont assez différents de l’image que l’on donne souvent de lui à l’heure actuelle.
Quelles sont les caractéristiques les plus typiquement républicaines de sa pensée ?
Tout d’abord, sur le plan politique, c’est son engagement en faveur de la république démocratique, c’est-à-dire d’abord le suffrage universel, compris à l’époque comme suffrage masculin. Marx a toujours pensé, tout au long de sa vie, que c’était un élément central pour réaliser la véritable émancipation des travailleurs et du peuple plus largement. Cela peut nous sembler évident aujourd’hui, mais il est important de comprendre qu’il y avait, à l’époque, des socialistes qui n’avaient pas cet engagement démocratique. Au-delà du suffrage, il croyait aussi à l’importance d’un contrôle très strict des représentants : qu’ils soient soumis à un mandat impératif, à la révocation, à des élections fréquentes, et qu’ils soient payés comme des travailleurs, par exemple. Toutes ces choses sont reconnaissables comme des engagements républicains radicaux, bien différents de la manière dont nous comprenons la démocratie aujourd’hui, comme limitée au suffrage universel et à l’égalité des droits civiques.
Au-delà du suffrage universel, Marx croyait aussi à l’importance d’un contrôle très strict des représentants.
De plus, cet engagement en faveur de la démocratie, qui repose sur une idée de liberté comme non-domination, s’étend également à la sphère sociale, celle du travail. Marx pensait que le pouvoir discrétionnaire qu’un capitaliste exerce sur ses travailleurs dans l’usine est comparable à celui d’un monarque ou d’un maître d’esclaves. Et dans une conception républicaine de la liberté, cette exposition au pouvoir arbitraire est ce qui rend quelqu’un non libre. Peu importe si un capitaliste particulier ne harcèle pas ou ne maltraite pas ses ouvriers. Peut-être avez-vous la chance d’avoir un employeur sympathique. Mais le simple fait qu’il ait ce pouvoir, qu’il l’exerce ou non, est une atteinte à votre liberté. Et cette affirmation républicaine essentielle se retrouve dans la critique marxienne de l’absence structurelle de liberté dans les lieux de travail capitalistes.
Il semble donc clairement avoir été, en partie au moins, influencé par la pensée républicaine. Qu’y a-t-il ajouté ? Quelle a été sa contribution personnelle à cette tradition de pensée ?
On pourrait être tenté de présenter les choses en disant que Marx ajoute l’aspect social aux discussions républicaines antérieures, les républicains s’attachant à établir la liberté dans la sphère politique. Marx a cette phrase célèbre, dans ses premiers écrits, disant qu’il ne suffit pas que l’État soit un État libre pour que les gens soient libres. Ce qu’il dit là, c’est que nous avons aussi besoin d’une société libre pour être pleinement libres. Et c’est, dans une certaine mesure, ce que Marx apporte. Mais j’ai aussi essayé de souligner dans le livre qu’en réalité, le républicanisme du XIXe siècle n’était pas seulement une tradition politique. Il comportait aussi des engagements sociaux. Les républicains les plus radicaux étaient très critiques du capitalisme, parce qu’ils pensaient eux aussi que le travail salarié empêchait les gens d’être libres. Et ce qu’ils promouvaient, c’était diverses mesures sociales qui freinent le développement capitaliste, pour avoir plutôt des artisans indépendants et une paysannerie propriétaire qui n’auraient pas besoin de se vendre à un patron. De cette façon, vous évitez l’absence de liberté du capitalisme en faisant de tout le monde un propriétaire. On n’abolit donc pas la propriété privée, on la généralise.
Les républicains les plus radicaux étaient très critiques du capitalisme, parce qu’ils pensaient eux aussi que le travail salarié empêchait les gens d’être libres.
Et ce que Marx ajoute par rapport à ça, c’est une critique pointant l’impossibilité d’un tel idéal dans le monde moderne. L’idéal selon lequel tout le monde serait paysan, artisan ou commerçant n’est tout simplement pas possible, étant donné que le capitalisme détruit les fondements de cette économie politique. Parce que la production capitaliste industrielle, à grande échelle, est beaucoup plus efficace et moins coûteuse. Ce diagnostic est lié à sa compréhension de l’histoire et du fonctionnement de la société : nous avons le pouvoir de façonner nos sociétés, bien sûr, mais dans certaines limites.
Ce que Marx nous fournit, c’est une vision de ce que pourrait être la liberté dans une économie moderne.
On ne peut pas simplement dire que la réponse au capitalisme consiste à instaurer une économie politique entièrement différente, sans tenir compte des forces matérielles et historiques qui engendrent le capitalisme. La réponse appropriée à l’absence de liberté et à la domination capitaliste doit s’appuyer sur les réussites du capitalisme, sur sa transformation à grande échelle de l’industrie, etc. Puis, abolir la base capitaliste de cette économie moderne et la remplacer par la socialisation de l’industrie, via des coopératives de travailleurs et autres formes où les travailleurs possèdent collectivement les moyens de production. Et donc, pour revenir à votre question, ce que Marx nous fournit, c’est une vision de ce que pourrait être la liberté dans une économie moderne.
Un républicain pourrait-il dire que Marx n’était pas assez républicain, à certains égards ?
On pourrait dire que, bien que Marx soit profondément attaché à la politique et à la république comme conditions essentielles pour réaliser le socialisme et l’émancipation sociale, il reste un point d’interrogation sur sa vision de ce que la politique pourrait être dans une société socialiste future. Il existe une image très répandue de Marx suggérant qu’il pensait simplement qu’il n’y aurait plus de politique, plus d’institutions politiques dans une société de ce type. Je ne pense pas que ce soit exact, et l’un des arguments que je développe dans le livre est qu’il est bien plus juste de dire que Marx ne prend tout simplement pas position sur ce sujet en raison de son anti-utopisme. Les quelques éléments qu’il mentionne – car il enfreint parfois ses propres restrictions anti-utopiques – ne suggèrent pas qu’il n’y aurait plus de politique. Marx ne pensait pas que ce soit une description plausible de quelque société humaine que ce soit.
Néanmoins, je pense qu’il y a là une possible objection républicaine, arguant que nous devons affirmer plus clairement que la politique est une caractéristique universelle des sociétés humaines, et que même dans une société égalitaire, nous aurions encore besoin d’institutions politiques.
Serait-il juste de dire qu’il était un démocrate convaincu, certes, mais qu’il n’a pas vraiment développé sa pensée démocratique ni passé beaucoup de temps à défendre la valeur de la démocratie dans ses écrits ?
Il ne fait aucun doute que Marx était un démocrate. Certainement dans le contexte du XIXe siècle : son combat politique de toute une vie a été de renverser les régimes autoritaires qui existaient en Europe. Maintenant, comme vous le dites, combien Marx a-t-il écrit sur la démocratie ? Eh bien, ce que j’essaie de montrer dans mon livre, c’est qu’il en parle en fait beaucoup plus qu’on ne le croit. Pour quelqu’un dont on dit qu’il ne se soucie que du monde matériel, tandis que la politique ne serait qu’une superstructure secondaire, Marx écrit une critique de la Constitution française de 1848. S’il avait pensé que cela n’avait aucune importance, il ne l’aurait pas écrite. Il répond à la Commune de Paris, et il rédige un long pamphlet qui en loue certains aspects institutionnels, expliquant pourquoi il pense qu’ils seraient nécessaires pour toute transition vers le socialisme.
L’analyse de la démocratie de Marx est très instrumentale : il s’agit de parvenir au socialisme.
Je pense qu’il est vrai que Marx aurait pu en dire davantage. Mais cela vaut pour beaucoup de sujets ; il n’était qu’une seule personne, après tout ! Marx, clairement, n’était pas très intéressé par les fondements moraux de la démocratie. Son analyse de la démocratie est très instrumentale : il s’agit de parvenir au socialisme. Je ne pense pas que Marx se soucie de la démocratie en termes de réalisation d’une autonomie essentielle ou d’une souveraineté populaire, comme une approche rousseauiste, par exemple. Il y a donc certainement des points que les théoriciens socialistes républicains modernes doivent développer plus en détail que lui.
La question suivante dépasse sans doute le cadre du livre, mais en le lisant, on ne peut s’empêcher de se demander ce qui a mal tourné après Marx. Comment se fait-il que la dimension républicaine du marxisme ait été progressivement remplacée par des approches plus autoritaires ?
Eh bien, c’est à la fois une très bonne et une très difficile question. Le sous-texte, bien sûr, c’est la Révolution russe, l’émergence de l’Union soviétique, la diffusion de cette forme particulière de politique, et toutes ces expériences ratées. On pourrait penser que quelqu’un comme Lénine ignorait que les institutions démocratiques radicales étaient centrales pour Marx. Mais ce n’est pas vrai. Lisez L’État et la Révolution de Lénine : il est très clair qu’il comprend leur centralité. C’est une lecture très attentive de Marx et de ce qu’il dit sur la Commune de Paris, par exemple. Donc ce n’était pas par ignorance que ces engagements démocratiques ont disparu.
Je ne suis pas un spécialiste de la Révolution russe, donc je ne veux pas aller trop loin hors de mon domaine, mais je pense qu’il y a eu un problème dans la mise en œuvre, dans les circonstances qui se sont imposées à eux, de ce qu’ils savaient être juste. Les bolcheviks n’ont pas fait ce qu’ils reconnaissaient initialement comme essentiel [instaurer des institutions démocratiques]. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? Il y a, bien sûr, le fait qu’ils supposaient que des révolutions socialistes éclateraient dans d’autres pays, comme en Allemagne, alors qu’elles ont échoué. Une fois ces échecs survenus, il devenait très improbable que la Révolution russe persiste et qu’ils puissent mettre en œuvre le type d’émancipation qu’ils voulaient.
L’enseignement que le républicanisme peut apporter au socialisme, c’est l’importance de ne jamais permettre un système politique qui concentre un tel pouvoir arbitraire.
Maintenant, bien que Lénine n’ait certainement pas reçu de légitimation démocratique pendant son règne, il a gouverné de façon relativement peu autoritaire. Il y a une distinction claire à faire entre Lénine et Staline. Mais le problème est que cela dépendait uniquement du caractère personnel de Lénine, du fait qu’il n’était pas lui-même un dictateur brutal et vicieux comme Staline. Et ce problème est exactement celui de la monarchie absolue que les républicains critiquent depuis des siècles : même si un dirigeant particulier est correct, mais détient tout le pouvoir, le pouvoir arbitraire de ne pas être correct, dès que vous transmettez ce pouvoir au dirigeant suivant, et que ce dernier a un caractère différent, vous ouvrez la possibilité de la brutalité extrême de Staline. Et donc, l’enseignement que le républicanisme peut apporter au socialisme, c’est l’importance de ne jamais permettre un système politique qui concentre un tel pouvoir arbitraire.
Si je ne me trompe pas, la notion de parti d’avant-garde prenant la tête de la révolution est absente de l’œuvre de Marx. Elle a été davantage développée par Lénine. Est-ce une idée acceptable, d’un point de vue républicain ?
Ce n’est pas une idée acceptable du point de vue d’un républicanisme correctement pensé. Mais historiquement, il ne fait aucun doute que l’idée d’avant-garde existait aussi dans la tradition républicaine. Il suffit de remonter à des figures comme Buonarotti, Babeuf, et dans une certaine mesure à Robespierre également. On y retrouve cette conviction que le peuple doit gouverner, mais qu’il n’est pas encore prêt à gouverner, et qu’il doit donc d’abord être éduqué à gouverner.
Je pense que les bolcheviks se sont engagés, au fil de la révolution, dans cette logique selon laquelle les citoyens de l’Union soviétique n’étaient pas encore prêts à se gouverner eux-mêmes, et le Parti les éduquerait pour qu’ils puissent gouverner.
C’est le cœur de ce qu’on appellera plus tard une conception « blanquiste » (en partie injuste pour Blanqui, mais pas entièrement). Et c’est certainement une vieille critique adressée aux bolcheviks, mais je pense qu’elle est fondée. Je pense qu’ils se sont en quelque sorte engagés, au fil de la révolution, de plus en plus dans cette logique blanquiste selon laquelle les citoyens de l’Union soviétique n’étaient pas encore prêts à se gouverner eux-mêmes, et le Parti bolchevique les éduquerait pour qu’ils puissent gouverner. Et une fois que vous opérez cette substitution, vous êtes sur la voie qui vous empêche de réaliser la véritable émancipation sociale promise par la révolution.
Revenons à Marx. Dans votre livre, vous discutez de ses propositions constitutionnelles : le mandat impératif, l’idée d’élire et de révoquer les fonctionnaires, ou les élections annuelles. Certaines de ces idées vous semblent-elles encore pertinentes aujourd’hui ?
Ce qui me semble le plus évidemment pertinent, c’est l’idée que la manière dont nous élisons et contrôlons (ou pas) nos représentants de nos jours est une très mauvaise incarnation de la démocratie. C’est en réalité une forme qui, comme on l’observe souvent, ouvre la porte à l’oligarchie. Et je pense que Marx a bien diagnostiqué qu’il s’agissait d’un problème central. Il suggérait, comme vous l’avez mentionné, plusieurs types de propositions institutionnelles : mandat impératif, révocation, élections fréquentes, salaires ouvriers pour les représentants. Et il a une formule intéressante disant que par ces moyens, la classe dirigeante ne pourra plus « mal représenter » le peuple au parlement.
La possibilité de révoquer les représentants, par exemple, est une légère amélioration, mais les recherches sur cette pratique n’indiquent pas que cela fasse une grande différence.
Maintenant, je ne suis pas sûr que l’une de ces institutions spécifiques, que Marx n’a pas détaillées, soit exactement celle que nous voudrions avoir. La possibilité de révoquer les représentants, par exemple, est une légère amélioration, mais je pense que les recherches sur cette pratique à travers le monde n’indiquent pas que cela fasse une grande différence. Elles montrent même qu’elle peut être assez facilement instrumentalisée. Le mandat impératif – l’idée de donner des instructions aux représentants – est pour sa part tellement peu spécifié quant à la façon dont cela pourrait fonctionner, qu’il faudrait immédiatement préciser ce qu’on propose pour voir si c’est une idée plausible. Des élections fréquentes, ensuite, sont en réalité assez dangereuses dans un système oligarchique. Il est intéressant de noter que les institutions peuvent avoir des effets pervers dans certaines conditions sociales, car dans une société profondément inégalitaire où la richesse privée permet d’influencer les candidats aux élections, plus il y a d’élections, plus il est facile pour les riches de s’emparer du pouvoir.
Les socialistes républicains contemporains ne devraient pas féchitiser les outils préconisés par Marx, mais s’inspirer de l’objectif général qui consiste à garantir le contrôle public, puis trouver de nouveaux outils pour y parvenir.
Je pense que nous devrions nous appuyer sur cette observation pour réfléchir de manière créative aux meilleures institutions possibles dans un contexte donné. En étudiant par exemple comment le mandat impératif pourrait être mis en œuvre dans les conditions de la politique moderne. J’ai essayé de faire quelque chose de cet ordre-là avec l’idée des jurys d’électeurs, composés de personnes tirées au sort dans chaque circonscription pour surveiller leurs représentants respectifs et leur demander des comptes.3 Les socialistes républicains contemporains ne devraient pas fétichiser les outils préconisés par Marx, mais s’inspirer de l’objectif général qui consiste à garantir le contrôle public, puis trouver de nouveaux outils pour y parvenir.
Terminons par une question plus anecdotique : puisque vous avez étudié les interactions de Marx avec différentes personnes dans les différents lieux où il a vécu, quelle a été l’importance de son séjour à Bruxelles, entre 1845 et 1848, dans la formation de sa pensée ?
Il existe une image très courante de Marx, qui remonte à Lénine : celle d’un homme qui, au gré de ses différents exils et influences formatrices, aurait combiné la philosophie allemande, le socialisme français et l’économie politique anglaise. Cette image oublie complètement la Belgique, où il a passé trois ans et où Engels et lui ont travaillé sur les manuscrits qui sont devenus connus sous le nom d’Idéologie allemande. Ce texte est en réalité une invention éditoriale. Marx et Engels n’ont jamais voulu le publier sous cette forme. La chercheuse américaine Sarah Johnson a suggéré de façon quelque peu provocatrice de les appeler les Manuscrits de Bruxelles. Comme ses Manuscrits de Paris, ou ses Manuscrits économiques et philosophiques. Cela soulignerait vraiment le fait qu’il y a eu un moment très important dans la vie de Marx, trois années durant lesquelles il a connu l’une des périodes les plus formatrices de sa pensée, grâce aux idées fondatrices du matérialisme historique. À cette époque, il était également très impliqué politiquement dans les groupes ouvriers communistes de Bruxelles. Donc oui, je pense qu’il y a aussi un Marx belge qui attend d’être redécouvert.
Propos recueillis par Pierre-Étienne Vandamme
