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Politique Archives N°115
Revue Politique

Euthanasie collective

Henri GOLDMAN

Ce texte du “trimestre d’Henri Goldman” a paru dans notre n°115 (avril 2021).

EUTHANASIE COLLECTIVE

Ma mère avait 85 ans quand elle a fait son troisième AVC qui l’a laissée à moitié paralysée. L’hôpital Érasme a refusé de la prendre en revalidation : les places étaient limitées et priorité devait être donnée aux jeunes qui avaient encore une longue espérance de vie. Au niveau du choix individuel qu’un chef de service hospitalier doit poser chaque jour, je ne vois pas comment on pourrait se dérober à de telles décisions. Mais transposé à toute la société, c’est autre chose. À ce niveau, on peut avoir prise sur un très grand nombre de paramètres et on ne devrait jamais être acculé à faire un tel choix.

Or, c’est exactement ce que suggère Gaspard Koenig, un jeune philosophe libéral français, dans une chronique très remarquée du quotidien français Les Échos (janvier 2021). Son titre : « Vies prolongées contre vies gâchées : le vrai dilemme de la lutte anti-covid ». Pour Koenig, notre société aurait fait un choix contestable : privilégier la survie de personnes qui ne pourront plus vraiment en jouir vu leur grand âge, sans égard aux « vies brisées des patrons de bar, des artistes ou des petits commerçants, [des] vies zombies des étudiants devant leurs écrans, des gamins masqués à l’école » qui sont, pour leur part, dans la force de leur âge. Nous serions dans un jeu à somme nulle : les moyens étant limités, il faudrait faire des choix et notre société se fourvoie en acceptant de gâcher des vies jeunes pour donner du bois de rallonge à des vieilles.

On aurait pu avoir ici une passionnante controverse philosophique. Est-on si sûr que les jeunes ont plus envie de faire la bringue que de prendre leurs grands-parents dans les bras ? Mais l’affaire a déjà été tranchée : il est impossible d’atteindre l’immunité collective par le confinement sévère des personnes à risques. Notamment parce qu’il est impossible de briser complètement les liens entre les générations.

Mais le plus insupportable ici – et la remarque ne s’adresse pas seulement au jeune philosophe – est d’accepter de raisonner « à somme nulle » comme dans un service hospitalier. Alors que la pandémie est une malédiction pour la plupart, certains portefeuilles n’ont jamais été aussi épais. Nous nous retrouvons aujourd’hui à la merci des géants de l’industrie pharmaceutique qui indexent la survie d’êtres humains sur la géopolitique de leurs profits. Et il faudrait l’accepter comme une fatalité ? Qu’en pensent le philosophe libéral et son principal émule belge (suivez mon regard) ?

« La recherche et le développement de vaccins et de traitements a souvent été financé par des fonds publics, l’argent du contribuable. Ce qui a été payé par les citoyens doit appartenir aux citoyens. » C’est l’argument d’une initiative citoyenne européenne « pour faire des vaccins et des traitements anti-pandémiques un bien public mondial, librement accessible à tous. »

Il faut un million de signatures d’ici le premier mai. Au moment où j’écris, on en est à 120 000. C’est ici : https://cutt.ly/8xbvq2g. Vous signez ?

EMMANUEL FABER, LE BON PATRON DÉCHU

Connaissez-vous Emmanuel Faber ? Comme cadre supérieur puis PDG de la multinationale de l’agroalimentaire Danone, il avait développé une politique de management éthique, faisant inscrire en juin 2020 dans les statuts de l’entreprise l’obligation, non seulement de générer des profits (ce qui va sans dire), mais aussi de remplir des objectifs sociaux, sociétaux et environnementaux.

Neuf mois plus tard, le 14 mars 2021, il a été débarqué par son conseil d’administration. Une décision qui reflétait des changements récents de son actionnariat.

Ainsi, le fonds états-unien Artisan Partners, désormais troisième actionnaire en importance avec seulement 3 % des actions, déplorait la mauvaise performance boursière de l’entreprise : en trois ans, le cours en bourse de Danone avait chuté de près de 23 %. Intolérable.

Est-ce à dire que Danone travaillait à perte ? Pas du tout. Mais simplement que le retour sur investissement était moins performant que, par exemple, chez Nestlé et Unilever. Des concurrents qui ne s’embarrassaient pas de considérations éthiques ayant des répercussions sur le montant des dividendes distribués.

À Danone, les actions sont détenues à 77 % par des « zinzins », c’est-à-dire des « investisseurs institutionnels », comme les fonds de pension états-uniens qui drainent les économies de la classe moyenne. Pour leurs donneurs d’ordre, seul le return compte. Que leur importe que leur fric soit investi dans l’armement, les détergents ou le yaourt, du moment qu’il rapporte un max. Sinon, la sanction boursière sera implacable : si on peut avoir 8 % ailleurs, pourquoi se contenter de 6 ? C’est la loi d’airain du capitalisme financier qui domine la planète sans partage.

Vous savez tout ça. Je le rappelle juste à l’attention de ceux et celles qui s’imaginent pouvoir durablement composer avec le capitalisme dans le cadre d’une grande alliance avec les entreprises. Celui-ci est prédateur par nature, des ressources naturelles comme des ressources humaines. Comme le scorpion de la fable, il ne peut pas faire autrement.

Puisqu’on n’est pas près d’en être quitte, il faudra faire avec encore un certain temps. Mais, au moins, n’en rajoutons pas dans l’illusion.

SARKOZY ET MOREAU

Avouez : vous avez bu du petit lait en apprenant que Sarkozy était condamné à un an de prison ferme. Et vous avez trinqué quand Stéphane Moreau s’est retrouvé à Lantin.
Il y a quand même une justice !

Ce n’est pourtant pas pareil. Les turpitudes de Sarkozy avaient pour but de financer ses campagnes électorales. Celles de Moreau et consorts alimentaient directement leur train de vie, ce dont Sarkozy n’avait pas besoin : ses copains Bolloré et Lagardère ont une telle sollicitude à son égard qu’il n’aurait jamais manqué de rien.

Chez les pourris aussi, il y a des différences de classe. Les affaires de Charleroi et de Liège n’auraient jamais impliqué des libéraux au même degré, tant est grande la porosité entre eux et le monde des affaires qui sait récompenser ses bons serviteurs en toute légalité. En revanche, quand on a bâti sa carrière sur la défense des intérêts des travailleurs et qu’on souhaite améliorer sensiblement son ordinaire, il n’y a qu’une possibilité : se servir directement dans les caisses publiques.

Cette déchéance morale qui frappe périodiquement des mandataires publics socialistes parcourt toujours les mêmes étapes. À la première, rien à redire : on jouit du plaisir pas donné à tout le monde d’être convenablement payé pour promouvoir ses idéaux. À la deuxième, on commence à prendre goût à certains privilèges annexes : une pension de retraite cumulable, des indemnités de fonctionnement confortables, des invitations aux premières des spectacles, des voyages d’étude… Et, par-dessus tout, cette sensation grisante d’avoir du pouvoir sur les êtres et les choses, d’être important, de dominer, de séduire… Au point que le maintien de ces positions enviables vient brouiller le mobile de l’engagement de départ. À la troisième étape, on n’est plus dupe : le maintien de ses privièges est devenu en toute conscience le principal ressort de son action. À la quatrième, se pensant intouchable, on franchit les bornes de la légalité.

Et, du Samusocial à l’Aéroport de Liège, ça se reproduit inéluctablement. Désolé, camarades, mais je n’arrive toujours pas à m’y faire.

Henri GOLDMAN

membre du collectif éditorial de Politique.


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