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Politique Archives N°88
Revue Politique

Existe-t-il une laïcité raciste ?

Marc JACQUEMAIN

On peut défendre que non : toute forme de racisme est a priori incompatible avec un engagement laïque sincère. Ceux qui comme le site Riposte laïquevomissent la xénophobie la plus odieuse (allant jusqu’à l’appel à la violence physique) peuvent être vus comme de purs imposteurs, dont la référence laïque est exclusivement rhétorique.

Mais c’est plus compliqué. Quand on fréquente un peu les maisons de la laïcité, par exemple, on entend des propos qui, s’ils étaient prononcés où que ce soit ailleurs, seraient dénoncés comme des formes du « racisme ordinaire » : non un racisme idéologisé (voire biologique) mais l’attribution de traits négatifs et d’intentions néfastes à des populations entières. Ce procédé, que les sociologues appellent « essentialisation », consiste précisément à définir globalement une population par une ou quelques caractéristiques de nature biologique, culturelle, ou religieuse. Dès lors, les membres de ces populations perdent le statut de « personnes » pour ne plus devenir que des « exemplaires » d’un même « type ». C’est bien le « noyau dur » du racisme au sens le plus classique du terme.

L’ambiguïté vient du fait que les traits qui « essentialisent » sont aujourd’hui empruntés avant tout au domaine religieux. Le racisme peut donc se percevoir sincèrement comme la radicalisation de la critique de la religion, opinion parfaitement respectable. Mais c’est un leurre. Entre la phrase « le voile des musulmanes d’ici est taché du sang de toutes les femmes opprimées par l’islam » et la phrase « les doigts crochus des Juifs mettent la main sur toutes les richesses du monde », il y a une différence de degré (assez faible, au demeurant), non de nature. Dans les deux cas, il s’agit de la création d’un stéréotype violent, essentialisant et déshumanisant.

Ces propos s’entendent assez souvent dans les milieux laïques. Les propos les plus opposés s’entendent aussi. La question n’est donc pas d’accuser « la » laïcité de servir le racisme, ce qui serait tomber dans le stéréotype symétrique à celui qu’on vise à dénoncer ici. Les laïques sont divisés et beaucoup d’entre nous sont choqués par ce qui se développe au sein de notre propre « univers ». Par contre, il y a

une erreur à éviter : le racisme « laïque » (en France, en Belgique francophone, au Québec) n’est pas le fait de quelques « imposteurs infiltrés ». Il est implanté aussi parmi les laïques sincères sans la moindre accointance avec l’extrême droite classique. Comme tous les racismes « ordinaires », c’est un racisme qui s’ignore et s’exerce dans la plus parfaite bonne conscience, par des gens, – des notables souvent – qui, sur le plan explicite, rejettent vigoureusement l’antisémitisme et la plupart des formes de xénophobie. Pour extirper le racisme du monde laïque, l’antiracisme « moral » est donc assez inopérant. Il est nécessaire de reprendre au départ les « logiciels » laïques (parce qu’il y en a plusieurs) et de voir pourquoi certains se prêtent, plus que d’autres, à ce détournement.

Marc JACQUEMAIN

Enseigne la sociologie à l’Université de Liège et fait partie du collectif éditorial de Politique.


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