Société
Fusion Rossel-IPM : et si on changeait de modèle (de financement) ?
02.07.2026
La fusion entre Rossel et IPM, autorisée sous conditions par l’Autorité belge de la concurrence le 3 juillet 2026, concentre la quasi-totalité de la presse francophone belge dans les mains d’un seul groupe. Présentée comme une nécessité pour faire face aux géants numériques, elle ne s’attaque pourtant pas à la cause réelle des difficultés du secteur : le mode de financement de l’information. Des modèles alternatifs existent ailleurs, qui combinent ressources privées et publiques sans concentration absolue.
Le projet de fusion entre les deux groupes de presse en Belgique francophone fait couler beaucoup d’encre. Si la fusion aboutit, le paysage de la presse serait fortement modifié. Pour bien en comprendre les tenants et aboutissants, il convient de resituer les enjeux relatifs au pluralisme et à la concentration des médias, d’éclairer ensuite le projet de fusion lui-même et ce qui s’y joue, puis de relever l’impasse, dans les conditions actuelles, du financement commercial (entendez publicitaire) de la presse, avant de réfléchir aux alternatives.
La concentration de la presse, un enjeu démocratique
La concentration des médias renvoie à deux enjeux de natures différentes. D’une part, sur le plan démocratique, le pluralisme suppose que les citoyen·nes aient accès à une diversité de points de vue pour se forger leurs opinions et exercer leurs prérogatives civiques. D’autre part, sur le plan économique, les groupes de médias opèrent sur un marché concurrentiel sous pression des plateformes numériques. Les deux niveaux se rejoignent dans la mesure où la propriété influence le contenu journalistique. Une méta-analyse récente, synthétisant cinquante-six recherches empiriques, conclut que la concentration nuit au pluralisme éditorial, via la réduction du nombre de titres, de journalistes et de points de vue distincts.1 Les médias publics ne sont pas davantage à l’abri d’une autre menace pour le pluralisme : la capture par le pouvoir politique, comme l’illustrent les exemples polonais, hongrois, tchèque et slovaque.2
En Flandre, la fusion des groupes Corelio et Concentra, devenus Mediahuis, en a fourni l’exemple : si l’indépendance éditoriale a été formellement préservée, plus de la moitié des articles produits pour quatre des sept journaux du groupe sont aujourd’hui recyclés quotidiennement dans plusieurs titres, avec une augmentation de trente-six à cinquante et un pour cent entre 2013 et 2018.3 Cette pratique a été facilitée par la réduction du nombre total de journalistes et le partage d’un système de gestion de contenu commun. Le pluralisme apparent des marques masque ainsi une homogénéisation effective des contenus.
En résumé, la concentration tend à limiter la diversité informationnelle et appauvrit l’éventail de contenu auquel les citoyen·nes ont accès. Le pluralisme constitue donc un enjeu central des fusions de groupes de presse. Qu’en serait-il dans le cas d’une fusion Rossel-IPM ?
L’état de la procédure
Le projet de fusion associe les deux derniers groupes de presse francophone. IPM possède La Libre, La DH, L’Avenir, Paris Match, Télé Moustique, LN24 et Fun Radio. Rossel détient Le Soir, Sudinfo, Ciné-Télé-Revue, RTL Belgium et des participations dans Mediafin (éditeur de L’Écho et De Tijd). Selon le protocole signé en juin 2025, IPM apporte ses activités de presse écrite à Rossel en échange de 10 % du capital. Les accords définitifs ont été conclus le 17 décembre 2025 et la notification formelle à l’Autorité belge de la concurrence (ABC) est intervenue le 13 avril 2026.
Le 3 juillet 2026, au terme de son instruction, l’Autorité belge de la concurrence a autorisé l’acquisition des activités de presse d’IPM par Rossel, « sous réserve du respect d’engagements visant notamment à préserver la qualité et la diversité de la presse quotidienne francophone ». L’Autorité a notamment considéré que « la position de marché d’IPM aurait, selon toute vraisemblance, diminué progressivement en l’absence de la réalisation de la concentration ». Rossel s’est engagé à maintenir la quasi-totalité des titres avec leurs chartes éditoriales propres, à limiter les partages de contenu entre titres (à l’exception du contenu sportif) et à maintenir, pour une durée initiale de sept ans, les conditions de travail des journalistes. Un mandataire indépendant contrôlera l’exécution de ces engagements et un organe de règlement des différends sera établi avec l’Association pour l’autorégulation de la déontologie journalistique. L’intégration effective est attendue pour l’automne 2026.
La plus grande concentration de presse de l’histoire belge n’aura donc fait l’objet d’aucun examen formel de son impact sur le pluralisme, ni au niveau européen, ni au niveau national.
Au niveau européen, le Media Board (EBMS), instance créée par l’EMFA (European Media Freedom Act), s’est penché sur le dossier mais a finalement renoncé, fin juin, à adopter un avis formel : le critère de l’article 23 EMFA exige qu’une concentration soit « susceptible d’affecter le fonctionnement du marché intérieur », et le Board a estimé ne pas pouvoir démontrer un tel effet transfrontalier pour une opération dont l’audience est presque exclusivement belge francophone. Il a toutefois publié une déclaration qui chiffre la concentration à environ 94 % de la presse quotidienne imprimée francophone et 82 % des plateformes d’information en ligne, qualifie l’opération de « position quasi monopolistique » et appelle au « plus haut degré de vigilance » au niveau national, en insistant sur le caractère exécutoire et durable des engagements.
La plus grande concentration de presse de l’histoire belge n’aura donc fait l’objet d’aucun examen formel de son impact sur le pluralisme, ni au niveau européen, faute d’effet transfrontalier démontré, ni au niveau national, faute de procédure de test pleinement transposée. Cette décision soulève de nombreuses interrogations quant à l’effectivité de la législation européenne puisqu’elle implique que de très nombreux marchés régionaux, ou même nationaux (pour des pays comme le Luxembourg (qui a pourtant quatre groupes de presse), la Croatie ou la Lettonie) pourraient être suffisamment petit pour devenir un monopole.
Des enjeux spécifiques
Les directions de Rossel et IPM justifient l’opération par un argument qui n’est pas dénué de fondement : le marché pertinent ne serait plus celui de la presse belge francophone mais le marché global de l’information, où la concurrence des plateformes numériques rend la concentration nécessaire. L’étroitesse du marché belge francophone (quatre millions de personnes) appuie cet argument. La fusion permettrait, selon ses promoteurs, de mutualiser les plateformes numériques, les infrastructures techniques, l’impression et la distribution, de créer un « Netflix de la presse » et de sauver des titres financièrement fragiles comme L’Avenir ; fragilité confirmée par le plan de chômage économique négocié début 2026 dans ce titre.
À l’échelle nationale, la part digitale du marché publicitaire belge dépasse pour la première fois la télévision.
Plusieurs enjeux sont en cause. L’un est celui du pluralisme effectif : un groupe unique propriétaire de la quasi-totalité des titres concentre les décisions sur les budgets, les nominations de rédacteurs en chef et les orientations stratégiques, indépendamment des chartes éditoriales formelles. Un autre concerne l’emploi journalistique et la couverture régionale, déjà fragilisés depuis des années. Un autre encore touche à la dépendance accrue à un modèle de financement publicitaire en déclin : en 2023, environ 59 % du marché publicitaire digital belge sont déjà captés par les GAFAM, qui ont totalisé mondialement plus de 400 milliards de dollars de recettes publicitaires.4 À l’échelle nationale, la part digitale du marché publicitaire belge dépasse pour la première fois la télévision.
Des conséquences à tous les niveaux
L’argument du « marché pertinent » mobilisé par les promoteurs se retourne contre lui-même. Si ce marché est effectivement global, aucune concentration nationale, fût-elle totale, ne suffira à créer un acteur compétitif face aux GAFAM. Si ce marché est national, la fusion détruit précisément ce qu’elle prétend sauver : le pluralisme et l’indépendance. Le modèle commercial est donc l’impasse, pas sa taille. Cette double impasse logique mérite d’être nommée : c’est l’épine au pied de tout le projet.
Concrètement, les « synergies » promises apparaissent essentiellement comme des réductions de coûts : suppressions de postes administratifs, fusion des services supports, rationalisation des rédactions, partage accru de contenus. Bernard Marchant le reconnaît lui-même : dans le modèle envisagé, « on ne peut pas arriver à ce qu’un média subsidie l’autre ». En outre, le précédent flamand, évoqué plus haut, laisse augurer une mutualisation croissante des articles, une réduction des équipes éditoriales et une diminution de la diversité informationnelle. La presse régionale, censée être préservée par la fusion, risque de devenir une couche locale sur un tronc commun de plus en plus uniforme.
Les « synergies » promises apparaissent essentiellement comme des réductions de coûts : suppressions de postes administratifs, fusion des services supports, rationalisation des rédactions, partage accru de contenus.
Par ailleurs, la fusion risque de créer un monopole fragile plutôt qu’un champion compétitif en concentrant les risques sur un seul acteur, sans concurrent pour reprendre le flambeau si la stratégie échoue. Sur le plan démocratique, même avec des chartes éditoriales formellement distinctes, l’indépendance est structurellement compromise dès lors qu’un même actionnariat décide des budgets, des nominations de rédacteurs en chef et des orientations stratégiques.
Un paradoxe juridique vient compléter ce tableau. Le système actuel d’aides à la presse en Fédération Wallonie-Bruxelles bénéficie déjà presque exclusivement aux deux groupes concernés. L’autorisation de la fusion implique que Rossel-IPM en devient l’unique destinataire significatif. Or, à ce titre, ces aides risquent d’être qualifiées d’aides d’État au sens du droit européen, c’est-à-dire d’avantages sélectifs accordés à un opérateur unique, et donc d’être interdites.
L’enjeu crucial est que ce projet ne garantit pas une solution viable au problème de fond : le financement publicitaire de la presse d’information.
La fusion rend ainsi la réforme du soutien public à la presse non seulement souhaitable mais juridiquement nécessaire. C’est précisément ce qui motive le débat parlementaire ouvert par la ministre Galant.
Quelles alternatives ?
D’autres modèles existent, qui ne sont pas mutuellement exclusifs. Il est utile d’en faire un panorama, en distinguant les modèles privés à gouvernance adaptée, les leviers de rééquilibrage avec les plateformes, et le financement public direct.
Côté privé, la gouvernance peut sanctuariser la mission journalistique. Mediapart en est l’exemple le plus net. Le média en ligne français revendique fin 2025 plus de 257 000 abonnés et un chiffre d’affaires de 28 millions d’euros, pour un bénéfice net de 4,4 millions d’euros, sa quinzième année consécutive de rentabilité, sans publicité ni aides publiques. Son capital est détenu, depuis 2019, par le Fonds pour une presse libre, un fonds de dotation à but non lucratif qui garantit l’indépendance rédactionnelle et financière.
The Guardian illustre la même logique à plus grande échelle : le journal britannique est détenu par le Scott Trust, fiduciaire dont la mission statutaire est de garantir l’indépendance éditoriale à long terme. Avec 1,3 million d’abonnés numériques récurrents en 2024-2025 et une dotation valorisée à 1,25 milliard de livres, le journal combine contributions volontaires des lecteurs et amortisseur financier de long terme.
Le Monde diplomatique repose pour sa part sur une structure associative qui diversifie ses sources (abonnements, ventes en kiosque, archives, publications connexes) et qui démontre, avec 140 000 exemplaires diffusés, qu’une viabilité est possible à des échelles compatibles avec la Belgique francophone. À ces trois modèles s’ajoutent les coopératives de presse (le mensuel allemand Krautreporter), le journalisme sans but lucratif structuré aux États-Unis autour du Texas Tribune, de ProPublica et de l’American Journalism Project, ou encore le statut de « société de média à but non lucratif » proposé par l’économiste Julia Cagé5.
Le rapport de force avec les plateformes peut être rééquilibré. Deux approches s’offrent ici. La stratégie des éditeurs danois consiste à négocier collectivement face aux GAFAM, en refusant les accords séparés qui créent une logique de division : un consortium regroupant la quasi-totalité du paysage médiatique peut alors monétiser le trafic généré par ses contenus. L’approche réglementaire, plus ambitieuse, est incarnée par le News Media Bargaining Code australien de 2021, qui contraint les plateformes à négocier avec les éditeurs. Le dispositif a généré environ 250 millions de dollars australiens par an, couvrant des éditeurs employant plus de 90 % des journalistes du pays6. Le Canada Online News Act de 2023 a tenté de transposer ce modèle, avec un bilan toutefois mitigé : Meta a refusé en juin 2024 de renouveler ses accords australiens et a bloqué les contenus d’actualité sur Facebook au Canada. Ces réactions soulignent une limite : ces dispositifs supposent que les plateformes aient besoin des contenus journalistiques. Une variante plus récente concerne les contrats de licence pour l’entraînement d’intelligence artificielle, signés depuis 2023 par Le Monde, Axel Springer, The Guardian, Schibsted, Financial Times, Washington Post, AP, AFP, ou la presse hispanophone. Le Monde a innové en redistribuant 25 % des revenus de ces licences à ses journalistes via un accord syndical.
La Norvège est le contre-exemple le plus parlant : le gouvernement y subventionne jusqu’à 40% des coûts opérationnels de titres à faible tirage ou faible revenu publicitaire.
Côté public, le financement direct est pratiqué dans plusieurs démocraties. La Norvège est sans doute le contre-exemple le plus parlant. Le gouvernement y subventionne jusqu’à 40 % des coûts opérationnels des titres à faible tirage ou faible revenu publicitaire, avec un objectif explicite : maintenir le pluralisme et la couverture locale, y compris dans les zones peu rentables7. Cette intervention publique permet de sauver des titres fragiles et de soutenir la presse régionale, soit exactement ce que Rossel et IPM avancent pour justifier la fusion, mais avec un résultat démocratique radicalement différent : un écosystème diversifié plutôt qu’un monopole privé. La France consacre plus de 175 millions d’euros par an d’aides directes à sa presse, et 300 millions d’aides indirectes (TVA réduite à 2,1 %, exonérations diverses), priorisant la presse d’information politique et générale et la presse quotidienne régionale. La Suède cible les journaux en « seconde position » dans chaque zone géographique pour garantir une pluralité locale effective. Le Danemark, la Finlande et même le Canada (par crédits d’impôt à l’embauche de journalistes) ont des dispositifs comparables.
Pour désamorcer le risque de capture politique, Julia Cagé propose une variante intéressante : les « bons pour l’indépendance des médias ». Chaque citoyen se voit attribuer un bon, un montant fléché, qu’il alloue lui-même au média de son choix répondant à des critères de qualité préalablement définis8. L’État finance, mais ne décide pas qui touche quoi : ce sont les lecteurs qui arbitrent. Le système combine ainsi la garantie de ressources publiques et la décentralisation démocratique de l’attribution, sur un modèle proche de celui des « bons pour l’égalité démocratique » utilisés dans certains pays pour le financement des partis politiques.
Pour un écosystème mixte
Ces alternatives privées et publiques ne sont pas mutuellement exclusives, et c’est sans doute là le point décisif. Le financement public, partout où il existe, n’empêche pas l’émergence de médias privés : il la soutient. Mediapart, The Guardian, Krautreporter ou les coopératives nordiques prospèrent dans des pays qui subventionnent par ailleurs leur presse écrite (subventions directes, TVA réduite, crédits d’impôt). Le choix n’est donc pas entre concentration privée et structure publique (quoiqu’une presse publique fasse partie des options possibles), mais entre une logique commerciale, qui a démontré ses limites, et un écosystème mixte combinant indépendance des structures, soutien public ciblé et leviers de négociation avec les plateformes.
Pour la Belgique francophone, l’ordre de grandeur reste accessible. La Norvège, avec 5,5 millions d’habitants, mobilise plusieurs dizaines de millions d’euros par an pour son soutien à la presse. Un dispositif comparable, dimensionné aux 4 millions de citoyens de Wallonie-Bruxelles, se chiffrerait probablement entre 30 et 50 millions d’euros annuels.
L’Autorité belge de la concurrence a tranché : la fusion est autorisée, assortie d’engagements dont un mandataire indépendant devra garantir le respect. Toute la question est désormais de savoir si des engagements de sept ans, portant sur les formes (les titres, les chartes) davantage que sur les structures (un actionnariat désormais unique), suffiront à préserver un pluralisme effectif. Le précédent flamand et la déclaration du Media Board européen invitent au doute : la diversité apparente des marques peut coexister avec une homogénéisation réelle des contenus. Le débat parlementaire sur la réforme des aides à la presse reste dès lors le seul lieu institutionnel où poser la question de fond, celle du modèle économique de la presse d’information, en associant pouvoirs publics, éditeurs, journalistes et lecteur·rices. Le refus récent de la majorité d’organiser des auditions sur le sujet au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles n’en rend cette exigence que plus pressante. C’est une réflexion que la fusion, désormais actée, rend inévitable.