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Fusion Rossel-IPM : fausse solution à un vrai problème ?

Photos ©simonkr & metamorworks – Getty Images ; Montage ©Politique
Photos ©simonkr & metamorworks – Getty Images ; Montage ©Politique

La fusion entre Rossel et IPM concentrerait la quasi-totalité de la presse francophone belge dans les mains d’un seul groupe. Présentée comme une nécessité pour faire face aux géants numériques, elle ne s’attaque pourtant pas à la cause réelle des difficultés du secteur : le mode de financement de l’information. Des modèles alternatifs existent ailleurs, qui combinent ressources privées et publiques sans concentration absolue.

Le projet de fusion entre les deux groupes de presse en Belgique francophone fait couler beaucoup d’encre. Si la fusion aboutit, le paysage de la presse serait fortement modifié. Pour bien en comprendre les tenants et aboutissants, il convient de resituer les enjeux relatifs au pluralisme et à la concentration des médias, d’éclairer ensuite le projet de fusion lui-même et ce qui s’y joue, puis de relever l’impasse, dans les conditions actuelles, du financement commercial (entendez publicitaire) de la presse, avant de réfléchir aux alternatives.

La concentration de la presse, un enjeu démocratique

La concentration des médias renvoie à deux enjeux de natures différentes. D’une part, sur le plan démocratique, le pluralisme suppose que les citoyen·nes aient accès à une diversité de points de vue pour se forger leurs opinions et exercer leurs prérogatives civiques. D’autre part, sur le plan économique, les groupes de médias opèrent sur un marché concurrentiel sous pression des plateformes numériques. Les deux niveaux se rejoignent dans la mesure où la propriété influence le contenu journalistique. Une méta-analyse récente, synthétisant cinquante-six recherches empiriques, conclut que la concentration nuit au pluralisme éditorial, via la réduction du nombre de titres, de journalistes et de points de vue distincts.1

En Flandre, la fusion des groupes Corelio et Concentra, devenus Mediahuis, en a fourni l’exemple : si l’indépendance éditoriale a été formellement préservée, plus de la moitié des articles produits pour quatre des sept journaux du groupe sont aujourd’hui recyclés quotidiennement dans plusieurs titres, avec une augmentation de trente-six à cinquante et un pour cent entre 2013 et 2018.2 Cette pratique a été facilitée par la réduction du nombre total de journalistes et le partage d’un système de gestion de contenu commun. Le pluralisme apparent des marques masque ainsi une homogénéisation effective des contenus.

En résumé, la concentration tend à limiter la diversité informationnelle et appauvrit l’éventail de contenu auquel les citoyen·nes ont accès. Le pluralisme constitue donc un enjeu central des fusions de groupes de presse. Qu’en serait-il dans le cas d’une fusion Rossel-IPM ?

Un projet en cours qui fait débat

Le projet de fusion associe les deux derniers groupes de presse francophone. IPM possède La Libre, La DH, L’Avenir, Paris Match, Télé Moustique, LN24 et Fun Radio. Rossel détient Le Soir, Sudinfo, Ciné-Télé-Revue, RTL Belgium et des participations dans Mediafin (éditeur de L’Écho et De Tijd). Selon le protocole signé en juin 2025, IPM apporte ses activités de presse écrite à Rossel en échange de 10 % du capital. Les accords définitifs ont été conclus le 17 décembre 2025 et la notification formelle à l’Autorité belge de la concurrence (ABC) est intervenue le 13 avril 2026.

Le CSA a pointé, en mai 2026, « un risque élevé en matière de pluralisme ».

L’ABC étudie désormais le projet en vue de l’autoriser ou de s’y opposer. Elle a notamment demandé l’avis du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Depuis l’entrée en vigueur du règlement européen sur la liberté des médias (EMFA), le CSA dispose d’une compétence formelle d’évaluation des concentrations sous l’angle du pluralisme. Ce dernier a rendu un premier avis à l’ABC en septembre 2025, puis un second en mai 2026, observant que l’opération « aura pour effet de concentrer dans les mains d’un seul groupe la presque totalité des titres d’information nationale et régionale » et pointant « un risque élevé en matière de pluralisme ».3

Au niveau européen, le Media Board européen (EBMS), instance créée par l’EMFA, s’est lui-même saisi du dossier en mai 2026 : il s’agit de l’une de ses premières interventions sur une concentration nationale, ce qui souligne l’importance des enjeux et donne au cas belge une dimension de précédent européen. La décision de l’ABC est attendue dans les prochains mois. En parallèle, la ministre des Médias Jacqueline Galant a ouvert en janvier 2026 un débat parlementaire sur la réforme des aides à la presse, dont le décret organisateur date de 2004 et n’a jamais été mis à jour et n’est plus adapté à l’ère numérique.

Des enjeux spécifiques

Les directions de Rossel et IPM justifient l’opération par un argument qui n’est pas dénué de fondement : le marché pertinent ne serait plus celui de la presse belge francophone mais le marché global de l’information, où la concurrence des plateformes numériques rend la concentration nécessaire. Dans le cadre d’un petit marché, la fusion permettrait de mutualiser les plateformes numériques, les infrastructures techniques, l’impression et la distribution, et de créer un « Netflix de la presse » afin de sauver des titres financièrement fragiles comme L’Avenir et d’assurer la viabilité financière de l’ensemble.

À l’échelle nationale, la part digitale du marché publicitaire belge dépasse pour la première fois la télévision.

Plusieurs enjeux sont en cause. L’un est celui du pluralisme effectif : un groupe unique propriétaire de la quasi-totalité des titres concentre les décisions sur les budgets, les nominations de rédacteurs en chef et les orientations stratégiques, indépendamment des chartes éditoriales formelles. Un autre concerne l’emploi journalistique et la couverture régionale, déjà fragilisés depuis des années. Un autre encore touche à la dépendance accrue à un modèle de financement publicitaire en déclin : en 2023, environ 59 % du marché publicitaire digital belge sont déjà captés par les GAFAM, qui ont totalisé mondialement plus de 400 milliards de dollars de recettes publicitaires.4 À l’échelle nationale, la part digitale du marché publicitaire belge dépasse pour la première fois la télévision.

Des conséquences à tous les niveaux

Concrètement, les « synergies » promises apparaissent essentiellement comme des réductions de coûts : suppressions de postes administratifs, fusion des services supports, rationalisation des rédactions, partage accru de contenus. Bernard Marchant le reconnaît lui-même : dans le modèle envisagé, « on ne peut pas arriver à ce qu’un média subsidie l’autre ». En outre, le précédent flamand, évoqué plus haut, laisse augurer une mutualisation croissante des articles, une réduction des équipes éditoriales et une diminution de la diversité informationnelle. La presse régionale, censée être préservée par la fusion, risque de devenir une couche locale sur un tronc commun de plus en plus uniforme.

Les « synergies » promises apparaissent essentiellement comme des réductions de coûts : suppressions de postes administratifs, fusion des services supports, rationalisation des rédactions, partage accru de contenus.

Par ailleurs, la fusion risque de créer un monopole fragile plutôt qu’un champion compétitif en concentrant les risques sur un seul acteur, sans concurrent pour reprendre le flambeau si la stratégie échoue. Sur le plan démocratique, même avec des chartes éditoriales formellement distinctes, l’indépendance est structurellement compromise dès lors qu’un même actionnariat décide des budgets, des nominations de rédacteurs en chef et des orientations stratégiques.

Un paradoxe juridique vient compléter ce tableau. Le système actuel d’aides à la presse en Fédération Wallonie-Bruxelles bénéficie déjà presque exclusivement aux deux groupes concernés. Si Rossel-IPM en devient l’unique destinataire significatif, ces aides risquent d’être qualifiées d’aides d’État au sens du droit européen, c’est-à-dire d’avantages sélectifs accordés à un opérateur unique, et donc d’être interdites. Que se passe-t-il si le groupe à venir est privé des aides à la presse : reste-t-il viable ?

L’enjeu crucial est que ce projet ne garantit pas une solution viable au problème de fond : le financement publicitaire de la presse d’information.

Le projet de fusion Rossel-IPM comporte donc d’importantes parts d’incertitude, tant sur le plan démocratique du pluralisme que socio-économique de la pérennité des emplois et du secteur. Surtout, il ne garantit aucunement une solution viable au problème de fond : le financement publicitaire de la presse d’information. Que la fusion soit autorisée ou non, ce problème reste entier. Des initiatives éprouvées ailleurs existent, qu’il serait possible d’adapter au contexte francophone belge.

Quelles alternatives ?

Quatre défis ressortent de ce qui précède : la concentration des décisions éditoriales et stratégiques entre les mains d’un actionnariat unique ; la dépendance à un modèle publicitaire en déclin face aux plateformes ; la fragilité économique des titres régionaux et de qualité ; et le paradoxe juridique d’aides à la presse aujourd’hui captées par un nombre dérisoire d’acteurs. À chacun correspond une réponse déjà testée.

Un statut de « société de média à but non lucratif » désarmerait l’objection démocratique principale du projet Rossel-IPM, en découplant les décisions éditoriales et les nominations des intérêts patrimoniaux des familles actionnaires.

Sur le plan de la gouvernance, des structures juridiques peuvent sanctuariser la mission journalistique en dissociant la décision éditoriale des intérêts patrimoniaux des actionnaires. Mediapart en est l’exemple le plus net : le média en ligne français revendique fin 2025 plus de 257 000 abonnés et un chiffre d’affaires de 28 millions d’euros, pour un bénéfice net de 4,4 millions d’euros, sans publicité ni aides publiques. Son capital est détenu, depuis 2019, par le Fonds pour une presse libre, un fonds de dotation à but non lucratif qui garantit l’indépendance rédactionnelle et financière. The Guardian illustre la même logique à plus grande échelle : le journal britannique est détenu par le Scott Trust, fiduciaire dont la mission statutaire est de garantir l’indépendance éditoriale à long terme, avec une dotation valorisée à 1,25 milliard de livres qui agit comme amortisseur financier. Le Monde diplomatique repose pour sa part sur une structure associative qui démontre, avec 140 000 exemplaires diffusés, qu’une viabilité est possible à des échelles compatibles avec la Belgique francophone. À ces trois modèles s’ajoutent les coopératives de presse (le mensuel allemand Krautreporter), le journalisme sans but lucratif structuré aux États-Unis autour du Texas Tribune et de ProPublica, ou encore des initiatives à essayer, tel le statut de « société de média à but non lucratif » proposé par l’économiste Julia Cagé.5 Appliqué à la presse francophone, un tel dispositif désarmerait l’objection démocratique principale du projet Rossel-IPM, en découplant les décisions éditoriales et les nominations des intérêts patrimoniaux des familles actionnaires.

Sur le plan du rapport de force avec les plateformes, des leviers existent pour récupérer une partie des revenus captés par celles-ci. La stratégie des éditeurs danois consiste à négocier collectivement face aux GAFAM, en refusant les accords séparés qui créent une logique de division. L’approche réglementaire, plus ambitieuse, est incarnée par le News Media Bargaining Code australien de 2021, qui contraint les plateformes à négocier avec les éditeurs : le dispositif a généré environ 250 millions de dollars australiens par an, couvrant des éditeurs qui emploient plus de 90 % des journalistes du pays.6 Le Canada Online News Act de 2023 a tenté de transposer ce modèle. Le bilan est mitigé : Meta a refusé en juin 2024 de renouveler ses accords australiens et a bloqué les contenus d’actualité sur Facebook au Canada. Néanmoins, ces initiatives rééquilibrent le rapport et de tels mécanismes à l’échelle européenne s’attaqueraient directement à l’un des causes invoquées par Rossel et IPM pour justifier la fusion.

Autre solution pensée et qui mérite d’être essayé : les aides à la presse octroyées via des « bons pour l’indépendance des médias ». Chaque citoyen·ne attribue lui-même son bon à un média de son choix répondant à des critères de qualité préalablement définis.

De manière transversale, repenser les aides à la presse contribuerait à relever les quatre défis. Le financement public de la presse d’information privée est pratiqué dans de nombreux pays. La Norvège subventionne jusqu’à 40 % des coûts opérationnels des titres à faible tirage, ce qui maintient des quotidiens locaux et minoritaires sans dépendance exclusive au marché publicitaire.7 La France consacre plus de 175 millions d’euros par an d’aides directes à sa presse et 300 millions d’aides indirectes (TVA réduite, exonérations diverses), ciblant prioritairement la presse d’information politique et générale. La Suède cible les journaux en « seconde position » dans chaque zone géographique pour garantir une pluralité locale effective ; le Danemark, la Finlande et le Canada (par crédits d’impôt à l’embauche de journalistes) ont des dispositifs comparables. Dimensionné au marché belge francophone, un dispositif inspiré du modèle norvégien se chiffrerait probablement entre 30 et 50 millions d’euros par an, et permettrait notamment de pérenniser L’Avenir et la presse régionale sans recourir à la concentration.

D’autres solutions ont été pensées et méritent d’être essayées. En guise d’exemple, on peut citer des aides à la presse octroyées via des « bons pour l’indépendance des médias » : chaque citoyen·ne attribue lui-même son bon à un média de son choix répondant à des critères de qualité préalablement définis.8 L’État finance, mais ce sont les lecteurs qui arbitrent. Décentralisée vers les citoyens, l’aide cesse d’être un avantage sélectif accordé à un opérateur unique, ce qui résout aussi le paradoxe juridique soulevé plus haut.

Pour un écosystème mixte

Ces alternatives privées et publiques ne sont pas mutuellement exclusives, et c’est sans doute là le point décisif. Le financement public, partout où il existe, n’empêche pas l’émergence de médias privés : il la soutient. Mediapart, The Guardian, Krautreporter ou les coopératives nordiques prospèrent dans des pays qui subventionnent par ailleurs leur presse écrite (subventions directes, TVA réduite, crédits d’impôt). Le choix n’est donc pas entre concentration privée et structure publique (quoiqu’une presse publique fasse partie des options possibles), mais entre une logique commerciale, qui a démontré ses limites, et un écosystème mixte combinant indépendance des structures, soutien public ciblé et leviers de négociation avec les plateformes.

La décision de l’ABC tranchera sur les critères de concurrence. Le débat parlementaire sur la réforme des aides ouvre une occasion plus large : engager une réflexion sur le modèle économique de la presse d’information, en associant pouvoirs publics, éditeurs, journalistes et lecteurs. C’est une réflexion que la fusion, quelle qu’en soit l’issue juridique, rend désormais inévitable.