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Gauche et écologie : accords et désaccords

Thibault SCOHIER

L’écologie sera-t-elle, ironiquement, le ciment de l’union de la gauche belge ? S’il est en effet un constat partagé au sein des partis dits progressistes, bien au-delà de la seule formation écologiste, c’est de répondre avec force au réchauffement climatique et aux différentes crises environnementales en cours. Mais les écoles divergent : faut-il faire primer l’écologie sur le social ? Ou le social sur l’écologie ? Une politique verte peut-elle être autre chose qu’anticapitaliste ? Est-elle intrinsèquement intersectionnelle ?

Le 27 avril dernier, lors d’une conférence co-organisée par le Cercle du libre examen de l’ULB et la revue Politique autour du thème : « Écosocialisme, écoféminisme ou gauche radicale : quel avenir pour l’écologie ? », plusieures figures des partis de gauche ont débattu autour de ces questions. Devant un auditoire bien fourni d’étudiantes1, étaient présentes Raoul Hedebouw (président du PTB/PVDA et député fédéral), Paul Magnette (président du Parti socialiste et bourgmestre de Charleroi) et Sarah Schlitz (secrétaire d’État à l’Égalité des chances, à l’Égalité des genres et à la Diversité, Ecolo)2. Au final ? Un débat a l’image de la situation actuelle de la gauche francophone belge : beaucoup d’accords sur le fond, des échanges parfois tendus ou carrément piquants entre le PS et le PTB, et une ligne de démarcation qui apparaît fossilisée entre les partis « sérieux » de gouvernement (PS et Ecolo) et le parti « radical » qui veut renverser la table (le PTB).

L’écologie : de la théorie au concret

P. Magnette a évidemment profité de l’évènement pour mettre en avant sa conception de l’écosocialisme. Rien d’étonnant quand on sait que c’est une ligne qu’il est en train de pousser au sein du PS et qu’il prépare un ouvrage sur la question. Il reconnaît en tout cas que le socialisme historique est passé à côté de la question écologique et a tenu trop longtemps une ligne productiviste. L’écosocialisme doit permettre de traiter sur un même plan la question environnementale et la question sociale, pour avancer, selon la formule consacrée, autant sur les fins de mois que sur la fin du monde. Il cite notamment l’influence d’André Gorz3 pour l’évolution nécessaire de la pensée socialiste, et pour le dépassement d’une certaine vision du progrès datant du XIXe siècle, où « l’homme », maître de la nature, peut résoudre tous les problèmes sociaux par le contrôle sur le vivant ; au contraire, dit-il, « le capitalisme repose par essence sur le fait d’exploiter la nature et l’homme ». P. Magnette précise toutefois que son écosocialisme n’est pas « une austérité », visant implicitement la décroissance ou des formes d’écologie plus radicale. Sa mesure écolo ? Défendre un Traité énergétique européen pour accompagner la transition hors des énergies fossiles.

R. Hedebouw, quant à lui, a immédiatement souligné que ce genre de débats et d’échanges étaient importants au sein de la gauche. Le capitalisme étant, de son point de vue, intrinsèquement l’ennemi de la nature, c’est par la lutte des classes qu’il faut aborder le problème de l’environnement. Il a également insisté sur la centralité du problème du marché : « Partout où [il] rentre, il n’y a pas de solution pour l’écologie », précise-t-il. Et de pointer ce qu’il considère comme des incohérences des politiques européennes actuelles, comme la création d’un marché carbone censé faire baisser les émissions de CO² mais dont le résultat à surtout été de permettre aux riches de payer pour continuer à polluer. Sa première mesure serait donc de mettre un terme à ce système.

Pour sa part, S. Schlitz a surtout mis en avant son parcours personnel et l’influence du mouvement altermondialiste sur sa conception de l’écologie et de la question sociale. Elle se décrit donc comme l’héritière d’une série de mouvement pour lesquels il existe une structure sociale inégalitaire et destructrice de l’environnement. En revanche, c’est son expérience dans le monde politique, et d’abord au conseil communal de Liège, qui lui fait prendre conscience de l’enracinement du sexisme dans le monde politique. Interrogée directement sur son rapport au concept d’écoféminisme, elle reconnaît qu’il est encore, pour une majorité, assez neuf, à l’image de celui d’intersectionnalité mais qu’ils nourrissent son travail au sein du ministère. Comme mesure phare elle met en avant les rénovations énergétiques et le partage des terres.

Au cours des débats, les échanges de bons mots ou de petites phrases assassines n’ont pas manqué entre P. Magnette et R. Hedebouw, qui encadrait une S. Schlitz bien plus mesurée et qui semblait souvent juger leur combat de coqs d’un air dubitatif. Les deux présidents se sont également lancés et relancés à plusieurs reprises dans un concours de marxologie, P. Magnette faisant bien comprendre à son adversaire qu’il n’avait pas le monopole de la philosophie marxiste et de son décryptage. Ces querelles d’héritage n’ont pas passionné la salle, à part quelques gauchistes patentés pour qui les débats entre orthodoxie et hétérodoxie sont toujours de première importance…

L’union : éternel serpent de mer

Le débat a eu lieu au croisement de plusieurs actualités particulièrement marquantes : il y eut, déjà, la polémique sur le cordon sanitaire enfoncé par le président du MR qui est allé discuter avec l’extrême droite dans les médias flamands. Et puis, la semaine précédente, plusieurs pontes socialistes et écologistes ont mené une violente charge contre le PTB, accusant le parti d’avoir une face « totalitaire ». Au-delà du bruit électoral, qui en Belgique ne s’éteint jamais tout à fait, ces différentes sorties pointaient l’état de désunion profond de la gauche francophone et son incapacité, semble-t-il, à discuter sur un pied d’égalité.

Les trois intervenantes ont souligné qu’une alliance, notamment autour d’un programme écologique ambitieux, aurait du sens. P. Magnette est même aller jusqu’à lancer à R. Hedebouw : « Il faut avoir le courage de rentrer dans des majorités gouvernementales ! ». Mais, dans le même temps, le président du PS n’a pas manqué de remettre en avant le positionnement du PTB sur la politique internationale, l’Ukraine, les Ouïgoures… ou encore ses récentes attaques contre la TVA ou la taxe carbone qui « [abîmerait] l’instrument de l’impôt ». À l’inverse, R. Hedebouw a souligné la ligne tenue par une partie du PS sur l’importance des entreprises et du secteur privé, et sur les politiques menées depuis les années 1980-1990 qui ont été dans le sens du néolibéralisme.

S. Schlitz, sans doute entravée par ses fonctions et un certain devoir de réserve, a tenu un argumentaire assez proche de celui de P. Magnette : sur le papier, l’union est souhaitable, mais actuellement, le PTB refuse de prendre ses responsabilités et chercherait même toutes les excuses pour s’auto-exclure de la conduite des affaires. Elle a insisté sur une série d’accords possibles entre leurs trois formations : la gratuité des transports publics, la construction de logements publics… Mais elle constate que la pierre d’achoppement se situe sur la stratégie a adopter vis-à-vis de l’Union européenne.

L’Europe, encore et toujours

Tous les chemins mènent au Quartier européen… La politique européenne a en effet été au centre de plusieurs échanges entre les intervenantes ; R. Hedebouw réclamant un tournant radical (sans parler de sortie de l’Union ou de l’euro), P. Magnette et S. Schlitz parlant de compromis et d’alliances constructives. Si toutes étaient d’accord pour souligner que les problèmes environnementaux devaient être combattus au plus haut niveau possible, donc, logiquement, au sein des instances de l’UE, elles différaient sur les priorités. Pour R. Hedebouw il s’agit d’abord de sortir des règles de la concurrence, de procéder à des transferts de technologies vers les pays du Sud… Il note que « la création d’un grand marché européen au service des multinationales, fondamentalement, est antagonique avec une politique énergétique ambitieuse ». P. Magnette a admis qu’il « [n’aimait] pas l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui, mais [que] c’est le seul niveau de pouvoir qui peut lutter contre les multinationales », S. Schlitz a elle acté que la vision stratégique écologiste semblait difficile à concilier avec celle du PTB.

Un exemple très concret s’est présenté à propos d’une hypothétique taxe carbone européenne : pour P. Magnette et S. Schlitz il est possible de travailler sur la question en mettant en place des garde-fous pour qu’elle ne pénalise pas sur les classes les plus précaires. Mais pour R. Hedebouw, même ces « arrangements sociaux » ne changent pas la nature de ce type de mesure qui ne fait que réguler un marché dont le but ne sera jamais de défendre la planète ou les travailleuses. Il note qu’aujourd’hui « dans le mouvement climatique, il y a un camp climato-élitiste. » Et ainsi, de l’Europe, le débat s’est déplacé sur le plat pays et sur la mesure très bruxello-bruxelloise d’une taxe kilométrique dans la capitale ; l’occasion d’un échange tendu entre R. Hedebouw et P. Magnette qui a fini par affirmer que son parti était « contre la taxation kilométrique ».

Remontant un peu le niveau des discussions, S. Schlitz a noté que les politiques étatiques n’avaient pas seulement pour mission de réguler l’économie et la redistribution, mais que sur les questions écologiques il fallait aussi participer au changement des mentalités. L’utilisation des transports publics contre celui de la voiture ne passe pas simplement, par exemple, par un élargissement de l’offre mais aussi par une valorisation des premiers. Elle note également que ces transformations culturelles doivent aussi permettre de résister à des changements de majorité ou à des périodes ou une droite conquérante pourrait revenir sur certains acquis sociaux, sociétaux ou écologiques.

Des lendemains qui chantent ?

Ces échanges ont pris une tournure d’autant plus frappante avec les élections française et l’alliance qui s’est nouée, là-bas, entre les partis de gauche, notamment autour d’un programme écologique très ambitieux. Qu’on soutienne l’une des trois forces politiques présentes ce 27 avril ou qu’on se sente simplement « de gauche », il était en tout cas évident que l’espoir faisait défaut. Certes, le modèle politique belge, favorisant les compromis et les coalitions centristes, pèse de tout son poids sur l’envie de transformation de la société et des grands changements égalitaires qu’une bonne partie de la gauche appelle de ses vœux. Mais il faut aussi affronter la leçon de cette soirée : aucun des trois partis présents ne manifeste une volonté réelle de construire l’union.

Le PS et Ecolo sont des partis de gouvernement, ils participent à plusieurs majorités, sont bien installés dans les différents parlements francophones… On peut faire l’hypothèse qu’ils n’ont aucun intérêt immédiat à nouer une alliance avec le PTB, si ce n’est « l’amener aux responsabilités » et lui retirer son étiquette d’opposant radical. Et à l’inverse, le PTB ne cesse de gagner des électrices d’une élection à l’autre et de renforcer sa position du côté francophone où il apparaît comme le bloc populaire légitime. On peut penser qu’il n’a lui non plus aucun intérêt à se compromettre dans une coalition tiède qui diluerait son programme sans obtenir un changement profond d’orientation, au moins sur les règles budgétaires européennes. Ainsi, malgré des accords multiples sur tout une série de politiques concrètes, les trois partis paraissent bloqués dans un jeu d’équilibrisme électoral et de purisme politique où la responsabilité s’oppose à la radicalité.

Le paradoxe se trouve au cœur des sujets abordés et en particulier le réchauffement climatique. Les trois intervenantes ont dit, d’une manière ou d’une autre, que l’urgence était là… Mais elle ne semble pas assez prégnante pour que les trois partis signent, par exemple, un engagement commun à discuter d’une approche coordonnée de la question. Et si la « rupture » de R. Hedebouw, les « rapports de force » à construire de P. Magnette et les « convergences urgentes » de S. Schlitz ne commençaient pas, au fond, par une autre manière pour ces partis de discuter, entre eux, et avec les corps intermédiaires ? Le PTB a ouvert la porte, à Bruxelles, à des majorités alternatives et lors des négociations pour la formation du dernier gouvernement wallon, l’hypothèse d’une coalition minoritaire PS-Ecolo soutenue ponctuellement par le PTB a été évoquée… On sait qu’en Espagne un gouvernement minoritaire de gauche mène une politique particulièrement progressiste. Alors, chiche ?

Pour voir le débat dans son intégralité


(Image de la vignette et dans l’article sous copyright de la revue Politique.)

  1. Dans cet article le féminin fait office d’indéfini.
  2. Le débat était modéré par la rédactrice en chef de Politique, Vaïa Demertzis.
  3. Auteur d’Écologie et politique (1975), Adieux au prolétariat (1980) ou encore Capitalisme, socialisme, écologie (1991), il est considéré comme l’un des pères fondateurs de l’écologie politique. On peut d’ailleurs lire E. Szoc, « André Gorz : au-delà du travail », Politique, n°87, novembre-décembre 2014.

Thibault SCOHIER

Rédacteur chez Politique et critique culturel.


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