Féminisme
Hommes et féminisme. Comment les inclure dans la lute ?
05.03.2026
Regards croisés de Leila Fery et Rachel Hoekendijk, cofondatrices avec Odile Devaux du collectif antipatriarcal « La Bonne Poire » en 2021, qui travaille spécifiquement avec les hommes autour des masculinités, et Malika du Collecti.e.f 8 maars, collectif féministe autonome qui organise notamment la grève féministe.
Quelle place avez-vous choisi de donner aux hommes dans vos collectifs ?
MALIKA Dans le cadre du collectif du 8 mars, dès le début, on a décidé de s’organiser en non-mixité, que l’on nomme aussi « mixité choisie », pour les assemblées et les réunions. Le féminisme est partout et pour tout le monde, mais la non-mixité est indispensable pour pouvoir parler de nos vécus et des violences qu’on subit dans ce système, pour faire collectif et se sentir libres dans l’expression de nos joies féministes. Nous accueillons en revanche les hommes dans l’action et dans les manifestations. Nous désirons qu’ils soient nos alliés. Nous attendons d’eux qu’ils s’auto-organisent pour soutenir nos mouvements, sur le plan logistique surtout, comme la mise en place et la gestion de la garderie, le jour de la grève par exemple. Et on remarque que ce n’est pas si simple pour eux de s’organiser tout seuls.
La place des hommes s’est invitée dans les débats dès la première assemblée. Un groupe s’est formé pour y réfléchir, et cela a d’ailleurs débouché sur « Les 9 commandements des hommes alliés à la grève du 8 mars » qui préconise par exemple de « reconnaître ses privilèges » (comme celui d’avoir accès à de meilleurs emplois, plus de temps de parole…), « de s’éloigner du micro » ou de « reconnaître le travail domestique ».
LEILA Dans notre cas, l’idée de La Bonne Poire était justement de créer un espace de lutte anti-patriarcale adressé à un public masculin. On voulait que ce soit un espace où les hommes puissent se remettre en question, interroger les dynamiques de genre, partager leurs doutes, leurs pensées, fût-ce de façon maladroite, en faisant des erreurs, et qu’on puisse y réfléchir collectivement et en mixité.
RACHEL J’ai beaucoup lutté en non-mixité féminine avant de lancer La Bonne Poire, c’était incroyablement beau et puissant. Mais j’avais aussi le sentiment de mettre sans cesse des pansements sur les mêmes blessures. On voyait qu’il y avait dans notre entourage une « réserve » d’hommes intéressés par les questions féministes, mais les mieux in formés et formés ne savaient pas trop comment contribuer à la lutte, ils restaient en retrait et s’empêchaient d’être des alliés actifs.
Vous consacrez donc du temps de votre militantisme aux hommes. Qu’en pensent les autres collectifs féministes ?
LEILA On avait anticipé que des collectifs féministes pourraient nous reprocher de produire le travail et de se mettre au service des hommes – d’autant plus sans se rémunérer. Mais finalement, on a très peu été critiquées. Les réactions étaient plutôt de l’ordre de la reconnaissance, qu’on fasse ce travail que personne ne voulait faire. On nous disait « bonne chance ! »
MALIKA Je confirme ! Il est déjà tellement compliqué et énergivore de construire et soigner les liens entre les différents féminismes, que nous avons accueilli la naissance de La Bonne Poire avec joie ! On l’a vu comme complémentaire à notre action, un travail que nous n’avions pas la force de faire en plus. D’autant que les plus gros problèmes rencontrés par notre collectif étaient liés à des hommes ou concernaient la question de leur inclusion.
Nous avons pris le temps de leur expliquer la joie de la non-mixité, comment leur absence pouvait représenter une façon d’être nos alliés.
RACHEL On avait conscience de ce que relève Malika. À La Bonne Poire, le travail peut se faire avec des hommes sans que cela abîme les autres tissus militants. On a aussi été vigilantes, dès le début, à ne pas tolérer de distinction entre les « gentilles féministes » qui travaillent avec les hommes et les « méchantes féministes » qui sont misandres. Nous sommes en solidarité radicale avec celles qui travaillent en non-mixité. En créant La Bonne Poire, il s’agissait de prendre une place, là où il n’y avait encore personne.
N’est-ce pas aux hommes de faire ce travail ?
RACHEL Nous n’avions pas confiance dans le fait que des hommes entre eux étaient bien positionnés ou outillés pour faire ce travail, de construire les chemins par lesquels ils peuvent passer pour entrer en lutte contre la domination masculine, de voir venir les obstacles et les écueils. C’était à nous, féministes, de mettre les mains dans le cambouis, de réfléchir à comment mener des luttes en incluant les domi nants. C’est un chemin glissant et on imaginait, à nos débuts, qu’on n’al lait probablement faire long feu. C’est pour cela que c’était important de tout documenter. Pour laisser une trace.
Bien sûr, ce travail demande beaucoup d’énergie. Il y a plusieurs années, toute mon énergie de lutte était investie dans la survie, la rage et la construction de solidarités entre femmes. On a créé La Bonne Poire au moment où on commençait à avoir une énergie excédentaire, qu’on a eu envie d’investir de façon stratégique.
Concrètement, comment ça se passe avec les hommes qui participent ?
LEILA Les activités de La Bonne Poire s’adressent à des hommes volon taires ou curieux. Souvent, ils sont rassurés à l’idée que ça se passe en mixité. Ils ont en moyenne entre 25 et 60 ans. Nos activités répondent en partie à des demandes qu’ils nous font : créer des espaces de conversation entre eux, travailler des thématiques précises, s’informer ou mieux comprendre les enjeux liés au genre. Fréquemment, ils nous disent qu’ils ne s’attendaient pas à ce qu’aborder ces questions compli quées puisse être fait dans un contexte sécurisant et stimulant.
RACHEL On a aussi voulu laisser une porte ouverte aux hommes qui le voulaient, qui étaient désireux de s’investir davantage dans La Bonne Poire et participer à l’organisation. Au début, nous avons tenté une organisation horizontale. Mais très vite, on s’est rendu compte que ça ne marchait pas : ils n’étaient pas assez investis et fiables. On leur en a parlé et pris le temps d’expliquer les enjeux : nous étions en train d’inves tir les dernières onces d’espoir qu’il nous restait pour les inclure dans nos luttes, il fallait que cette graine germe. Les collectifs féministes semblent avoir une grande conscience de leur propre précarité, on sait qu’on ne peut donc pas jeter de l’énergie par les fenêtres. Revisibiliser les fondements de la lutte féministe auprès des hommes est crucial. Soit ça les responsabilise, soit ça leur fait peur et ils décampent.
La masculinité est quelque chose de relationnel : comme la féminité, elle ne peut pas être réfléchie en vase clos, sans penser les rapports de domination.
L’un ou l’autre nous ont exprimé qu’ils ne savaient pas exactement quelle place prendre dans la lutte, notamment autour de la grève du 8 mars. On a organisé une activité consacrée à l’historique du mouve ment, pris le temps de leur expliquer la joie de la non-mixité et comment leur absence, dans certains endroits, pouvait aussi être une façon pour eux d’être des alliés. En contrepartie, on a visibilisé aussi les endroits où ils pouvaient participer et nous soutenir activement, par exemple en étant bénévoles pour la logistique ou la garderie.
La « masculinité » a le vent en poupe. On voit émerger des associations, débats, collectifs qui s’y consacrent avec une optique progressiste. Observez-vous des différences avec votre vision du travail sur les masculinités ? Et craignez-vous des instrumentalisations ?
RACHEL On a, en effet, vu naître ces dernières années plusieurs ini tiatives qui s’intéressent aux masculinités. Elles s’organisent généralement en non-mixité masculine. En discutant avec plusieurs d’entre elles, nous avons pu nous rendre compte que leur objectif est souvent de réfléchir, réinventer, se réapproprier un imaginaire positif autour des masculinités, sans pour autant chercher à faire bouger des lignes politiques en matière d’inégalité ou de domination.
Dans ces espaces non-mixtes, les hommes pensent les liens qui les unissent les uns aux autres, ils interrogent leur rapport à la compéti tion, à la virilité, à l’homophobie internalisée, ils apprennent à se mon trer vulnérables. Je ne dis pas que ce travail n’a pas de valeur. Je dis qu’il est nécessaire de confronter cette réflexion ensuite avec le dehors, sans quoi ils prennent le risque – même sans s’en rendre compte – de reproduire ce qui se passe dans les entre-soi masculins, ce que l’on ap pelle parfois les « boys clubs »1.
J’attends des hommes qu’ils désobéissent ou sabotent les structures de domination auxquelles ils participent.
MALIKA Je suis d’accord. Il faut se méfier de l’utilisation du mot « mas culinité » sans projet d’émancipation et d’égalité comme il faut se méfier de toutes les instrumentalisations du féminisme. Le risque est de voir ces projets, avec un vernis féministe, se transformer en revendications masculinistes. Nous avons aussi pour habitude de rappeler que la plu part de la société est déjà organisée en non-mixité masculine, que le pouvoir est déjà souvent non mixte. Plusieurs associations féministes qui travaillent en non-mixité ont perdu récemment des subsides. Les ressources temporelles et financières étant limitées, il faut aussi veiller à ce que les questions liées à la masculinité ne prennent pas le pas sur d’autres enjeux féministes.
LEILA Tout à fait ! La masculinité est quelque chose de relationnel : comme la féminité, elle ne peut pas être réfléchie en vase clos, sans pen ser les rapports de domination. Si on parle de relation, on parle de domination, et si on parle de domination, on doit parler du système qui organise cette domination, le patriarcat. Il ne suffit pas d’employer le mot « masculinité » pour faire un travail féministe avec les hommes.
La Bonne Poire, vous avez commencé il y a trois ans avec une perspective assez négative. Aujourd’hui, êtes-vous un peu plus optimistes ?
LEILA Des hommes viennent à nos activités depuis le premier jour du lancement de notre collectif. On note une évolution dans le travail conversationnel chez ces habitués. On les voit davantage capables de nommer des émotions, prendre soin, de faire de l’écoute active, d’être un soutien les uns pour les autres, mais aussi de s’interpeller mutuelle ment dans une optique féministe antipatriarcale.
RACHEL Aujourd’hui, je me sens soutenue par des hommes qui font un travail concret, nous soulagent au quotidien sans être en première ligne, c’était ce que j’espérais. On a aussi appris sur nous-mêmes et com pris comment on pouvait demander des choses à des hommes, développer des stratégies et avoir des relations constructives ensemble. Mais ne nous leurrons pas : des hommes, y compris très engagés, continuent à blesser et opprimer des femmes dans l’intime, et cela im pacte aussi notre lutte.
J’attends donc des hommes qu’ils désobéissent ou sabotent les structures de domination auxquelles ils participent qui font qu’ils perpétuent le patriarcat, j’attends d’eux qu’ils brisent une solidarité masculine. C’est précisément là où ils nous disent que c’est difficile pour eux. C’est là qu’il faut construire avec eux des espaces de contre-pouvoir.
Propos recueillis par Manon Legrand


