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Oublier Jérusalem? Une approche d’Israël, du sionisme et de l’identité juive

Hugues LE PAIGE

Henri Goldman vient de publier une étude Oublier Jérusalem ? – Une approche d’Israël, du sionisme, et de l’identité juive (éd. Labor, Bruxelles, 93 pages), qui se révèle relativement iconoclaste par rapport au discours classique des communautés juives et même d’un bon nombre de non-Juifs au sujet d’Israël et des conflits soulevés par sa politique. “ Ce serait bien d’oublier un peu Jérusalem. Cette ville étouffe de trop d’amour. Capitale éternelle de ceci, troisième lieu saint de cela, berceau de tout le monde, je suis émerveillé qu’on puisse encore surnager dans de tels flots d’eau bénite. ” (p. 93) On assiste ici à une manifestation de plus de l’extraordinaire diversité des points de vue exprimés non seulement sur la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens, mais plus encore sur les liens entre Israël et les Juifs, le sionisme, la diaspora, le rapport à la Shoah, à l’antisémitisme, etc. On a ici le point de vue d’un Juif peu conforme aux images stéréotypées. La liberté avec laquelle Henri Goldman aborde chaque notion sacro-sainte fait mentir le postulat d’évidence que “ tout qui se déclare juif est automatiquement mobilisé dans le soutien aux actes posés par le gouvernement israélien et que même s’il ne dit rien, son silence vaut approbation. Dans un tel contexte, le simple fait de se dire juif est déjà un geste politique lourd de conséquences. ” Peux-tu te présenter brièvement? J’ai aujourd’hui cinquante-cinq ans. Je viens d’une famille assez classique, c’est-à-dire d’une famille recomposée avec des débris de survivants de familles largement détruites durant la deuxième guerre mondiale. Ma mère a rencontré mon père dans un sanatorium après la guerre où il avait perdu sa première femme et un de ses trois premiers enfants. Je suis né de cette union. Mes parents étaient à ce moment-là communistes et j’ai été élevé dans une grande révérence vis-à-vis de la résistance antifasciste, avec l’idée que les Juifs s’étaient bien battus, les meilleurs d’entre eux en tout cas. J’ai été élevé sans religion, et avec une distance plutôt empreinte de sympathie vis-à-vis d’Israël. Mais ce n’était pas notre truc. Mes deux parents sont des rescapés d’Auschwitz et ils ont notamment dû leur survie au fait d’avoir émigré en Europe occidentale — les Juifs d’Europe occidentale ont été déportés plus tard que ceux d’Europe de l’Est dont la plupart n’ont d’ailleurs pas été déportés: ils ont été fusillés par les Einzatzgruppen et immédiatement enterrés dans les fosses communes. Comme tous les deux ont plongé dans la clandestinité et n’ont pas répondu aux convocations vers Malines d’où partaient les trains pour Auschwitz, ils ont été arrêtés plus tard. Et ayant été déportés plus tard, ils ont eu plus de chances de survivre. À partir de là, j’ai eu un parcours assez classique de Juif de gauche de ma génération qui a eu 20 ans en mai 68. Je ne suis pas resté confiné dans la communauté juive. Depuis mes études supérieures, je me suis beaucoup investi dans les grandes causes classiques de la gauche, tout en restant à la lisière de cette communauté juive que je connais quand même un petit peu et pour laquelle j’ai de la tendresse. Mais mes engagements d’adulte ne se sont pas portés vers elle. Peut-on dire qu’au fond la communauté juive définie par sa religion, sa tradition, son histoire — notamment comme sujet d’antisémitisme — soudée par une solidarité avec et autour d’Israël, cette communauté serait un mythe? Il faudrait d’abord s’entendre sur la notion même de communauté. Ce n’est pas une notion scientifique. On l’utilise par commodité : il y a la Communauté française et la Communauté flamande qui ont en Belgique une existence légale, la communauté juive, la communauté des croyants et celles des philatélistes. S’agissant des Juifs, qui fait partie de la communauté ? Ceux qui se sentent juifs, ceux qui sont membres d’une organisation, ceux qui sont de mère juive, ceux qui fréquentent la synagogue ? Selon le critère, on ne parle pas des mêmes personnes. Dans des pays qui ont émancipé les Juifs depuis la Révolution française, le fait de se dire Juif, faisant partie d’une communauté, relève très largement de leur libre choix. Ça dépend du moment. Aux périodes où l’antisémitisme est plus fort, ils n’ont pas le choix. En Allemagne, avant le Deuxième Guerre mondiale, et en Pologne, ils n’avaient pas le choix. Même s’ils voulaient se détourner de leur identité juive, ils étaient systématiquement renvoyés à leur singularité. Mais on ne peut plus dire qu’aujourd’hui, en Occident, les Juifs soient obligés de vivre dans des communautés fermées. Ils ne font plus partie de ce que les Canadiens appellent des minorités visibles, donc ils ont tout à fait la latitude de vivre une vie de citoyens moyens, plutôt bourgeois, en profitant de l’ascension sociale dont la plupart d’entre eux ont pu bénéficier dans le courant des Golden Sixties. En Belgique, on cite généralement le chiffre de 40 000 Juifs. Il existe une communauté organisée et structurée dans des institutions. Ceux qui participent de façon active et permanente à ces institutions ne sont pas plus de quelques milliers. C’est sûr que dans ce groupe-là, Israël fait office, pour des raisons que j’aborde dans mon livre, de principal ciment. Les Juifs sont-ils également atteints par l’érosion de l’influence religieuse, comme c’est le cas pour les non-Juifs? Absolument, quoique différemment. Ils le sont à la fois plus et moins. Plus, parce que, dans la population juive, les professions intellectuelles et libérales qui sont les premières à subir les effets de la crise de la religion sont sur-représentées. Moins car la religion juive — qui n’est pas une religion prosélyte mais une religion nationale — associe les actes de foi à un certain marquage du temps propre aux Juifs, tandis que le christianisme imprègne toute la société, ce dont les personnes d’origine chrétienne n’ont même pas conscience. Chez les Juifs, on ne démêle pas facilement ce qui relève de la religion et ce qui relève de la tradition, voire de l’histoire, d’autant plus que, dans le judaïsme, les fêtes les plus sacrées renvoient à l’histoire du peuple, et non à celle d’un prophète ou d’un Messie. Donc, il y a toujours moyen d’en faire une lecture nationale, collective et communautaire. Tu écris, ce qui me semble un peu fort, qu’Israël a fait du colonialisme et dans ses fondements et dans son regard d’aujourd’hui sur les Palestiniens. Le résumé est un peu carré, mais c’est effectivement une grosse question. Est-ce qu’Israël est un fait colonial? Dans mon bouquin, je rappelle, sans y mettre du tout de connotation morale, pourquoi Israël n’aurait pas pu exister hors du contexte colonial. Israël s’est implanté au Moyen-Orient dans une époque où l’Occident étendait sa domination directe sur le monde et implantait partout, en Orient, en Afrique, des têtes de pont. Je ne sais pas si c’était bien ou mal, et d’ailleurs ce genre de jugement rétrospectif n’a aucun sens. À l’époque, les socialistes ont généralement trouvé ça très bien. On apportait la civilisation et donc le progrès et des chances d’émancipation à des peuples un peu barbares. Israël, est-ce une démocratie détournée? C’est une démocratie mais pas pour tout le monde. On a beaucoup parlé de la démocratie athénienne. S’il y avait une démocratie athénienne, il y a sûrement une démocratie israélienne. La démocratie athénienne n’était pas une démocratie pour les femmes, ni pour les esclaves, ni pour tous les autres peuples qui étaient dominés par Athènes. De ce point de vue-là, pour les Israéliens, Israël est une belle démocratie, avec des contradictions vivantes, une presse libre, la possibilité de manifester. Évidemment, la prolongation de l’occupation aboutit à ce que cette démocratie, même pour les Israéliens, commence à recevoir des coups de canif. Des professeurs d’université et des étudiants voient leurs travaux scientifiques contestés parce qu’ils ne sont pas dans la ligne. Il y a des vérités officielles qu’on n’a pas trop intérêt à contester. Mais du point de vue des Juifs israéliens, il est difficile de rêver mieux. Et pour les Palestiniens de nationalité israélienne? Là, on est dans une situation d’entre-deux. Il n’y a sans doute pas beaucoup d’Arabes israéliens qui renonceraient aux avantages de leur nationalité israélienne pour devenir des travailleurs étrangers ou des Palestiniens de nationalité palestinienne. Par rapport à ceux-là, ils ont beaucoup de droits, mais par rapport aux Juifs ils restent une minorité discriminée. Cette discrimination découle de tout un discours. On imagine difficilement comment des Arabes pourraient être pleinement citoyens dans un État qui s’affirme comme un État juif et qui comporte à leur égard toute une série de dispositions discriminatoires, telle la fameuse loi du retour qui ne s’applique pas à leurs familles. En outre, l’État d’Israël n’est pas un État complètement laïc. Tout ce qui relève du statut personnel est renvoyé à la religion, ce qui constitue une limite à la démocratie. Enfin, Israël a délégué une série de prérogatives étatiques à des structures du mouvement sioniste comme l’Agence juive, qui sont par définition purement juives. Ce sont elles qui gèrent tout ce qui relève de l’immigration et de la gestion des terres publiques. Cette «entourloupe» permet de discriminer les Arabes israéliens en toute légalité. Tu dis d’une manière un peu provocatrice que le discours au sujet d’Israël émanant d’un certain milieu juif en diaspora ou le discours d’Israël même ressemble un peu à un discours qu’auraient pu tenir les communistes à l’époque stalinienne à propos de l’Union soviétique, c’est-à-dire: «Nous sommes les justes. Les autres sont les ennemis»… Un certain establishment juif de la diaspora répand l’idée que c’est l’existence d’Israël qui nous permet de vivre libres ici et que donc on ne peut pas se permettre de critiquer cet État. Nous, Juifs, devrions nous considérer comme des soldats loyaux de l’État juif, puisque nous n’avons pas eu, nous, le courage d’émigrer là-bas, préférant notre petite vie confortable en Occident tandis que nos frères luttent sur place contre des hordes d’Arabes. Heureusement, même au sein de ceux qui mettent en avant leur solidarité de principe avec Israël, ce point de vue n’est pas unanime. Certains disent: «On ne peut pas se permettre de critiquer. Les Israéliens choisissent démocratiquement leur gouvernement et quel qu’il soit nous le soutenons». Mais il y a tout de même une frange pacifiste pas du tout négligeable qui affirme: «Aimer un pays, aimer un peuple, ce n’est pas le suivre dans ses folies. C’est aussi lui dire ce qu’un ami doit dire à un ami. C’est-à-dire : vous vous trompez. Pour votre propre sécurité, vous n’agissez pas de la façon le plus intelligente et cela va bientôt vous retomber sur le dos. Du point de vue non seulement de la paix ou des Palestiniens, mais de l’avenir des Juifs d’Israël, vous n’avez pas choisi la bonne voie.» Sur la singularité de la Shoah. Si j’ai bien compris, tu dis qu’il y a aussi d’autres génocides que la Shoah. Ne touches-tu pas là au dogme de la singularité de la Shoah ? On abuse de ce terme. Il y a une singularité numérique de la Shoah, et une singularité historique et politique. La singularité numérique est que c’est le plus grand génocide en masse. Aucun doute là-dessus. La singularité historique et politique, avec des répercussions psychologiques décisives sur la conscience occidentale, c’est que le génocide des Juifs a été perpétré au sein même du continent le plus développé. Et cela l’imbrique dans l’histoire moderne d’une façon beaucoup plus forte que tous les autres génocides qui, du point de vue du nombril du monde occidental, sont des génocides périphériques. Mais du point de vue des Arméniens ou des Tutsis du Rwanda, qui vaut bien le nôtre, c’est leur génocide qui est le plus «singulier». L’Occident doit faire un travail sur la Shoah, puisqu’elle est sortie de son sein. Là, il y a une singularité. Mais je n’accepte pas que l’on utilise cette singularité pour minoriser la douleur des autres peuples «génocidés». Tel est le sens de ma nuance. La culpabilité chrétienne au secours de toute politique israélienne ? Non, ce n’est plus le cas. Cela l’a été et le reste dans quelques petits cercles. J’ai été très étonné d’apprendre que, pour le moment, le plus grand soutien à la politique de soutien aveugle des États-Unis à l’égard d’Ariel Sharon ne vient pas de ce qu’on appelle, pour faire court, le lobby juif mais de cercles fondamentalistes chrétiens qui prolifèrent outre Atlantique. En Europe, c’est largement du passé. Pendant longtemps, toute la gauche chrétienne avait des comptes à régler avec la passivité complice de la hiérarchie vaticane pendant la guerre. C’était important que des catholiques disent: «On a des dettes vis-à-vis des Juifs.» Mais il me semble que la situation est en train de se retourner maintenant, car cette dette commence un peu trop à être payée par un autre peuple. La gauche se trouve aux prises avec ce que j’appelle dans mon livre un conflit de culpabilité. C’est encore plus vrai pour la gauche chrétienne qui a beaucoup investi dans l’aide aux peuples du tiers-monde — il y a toute une coopération très marquée par le christianisme social. La gauche associative de tradition chrétienne est très présente dans les missions civiles qui se succèdent en ce moment en Palestine. Il y a des images de Christ qui se déplacent dans cette histoire. Cela demanderait un travail analytique, qui n’est pas mon fort. Il me semble évident que maintenant la figure historique du crucifié se trouve du côté palestinien. Mais attention de ne pas complètement retourner le stigmate une nouvelle fois et à ne pas entrer dans des raisonnements à la Garaudy où subitement tous les Juifs sont identifiés à la figure du nouvel oppresseur. Dans ce conflit, l’Église a donc plutôt une position positive? Oui, tout à fait. Pour des bonnes ou des mauvaises raisons, le Vatican a eu une diplomatie qui n’était pas négative en l’occurrence. Le discours sur l’antisémitisme serait-il instrumentalisé pour mieux faire passer l’idée que tout ce qu’Israël fait est justifié ? On dit tout de même dans les pays européens que l’antisémitisme est de retour… On en fait effectivement grand cas. Mais ce dont on parle est en réalité un phénomène inédit. Ce n’est pas la position des Juifs dans la société belge qui s’est transformée et qui donne naissance à de nouvelles manifestations d’antisémitisme comme conséquences de situations conflictuelles. Mais c’est le conflit du Moyen-Orient qui est transposé. Face à cette situation nouvelle, les responsables communautaires ne réagissent pas de la même façon. En Belgique, ils restent prudents et veillent à ne pas alimenter la psychose. Mais en France, c’est l’inverse. Ainsi, le président du CRIF (le quartier général des institutions juives), Roger Cukierman, déclarait à la veille des drnières élections que cela ne serait pas trop mal que Le Pen fasse un bon score. Ainsi, les musulmans sauraient qu’ils ne peuvent pas tout se permettre. Évidemment, ce genre de propos provoque des réactions qu’on pourra toujours qualifier ensuite d’actes antisémites. Revenons en Belgique. Le Vlaams Blok, parti flamand d’extrême droite, a une attitude extrêmement intelligente vis-à-vis de la communauté juive. Alors que Le Pen a toujours manié l’ambigüité en semant des petites phrases troubles, le Blok est sur ce terrain inattaquable. Pas un mot de travers. C’est même le seul parti qui soutienne ouvertement le gouvernement Sharon “ qui sait comment faire avec les Arabes ”. On savait déjà qu’il y avait des Juifs qui votaient Vlaams Blok. Maintenant il y a même des politiciens de la droite respectable, y compris juifs, qui se déclarent prêts à faire un bout de chemin avec lui. C’est un point de vue qui commence à progresser. Tout cela nous entraîne dans un cercle vicieux où la radicalisation des uns répond à celle des autres. Cela dit, il ne faut pas nier qu’il y a un fond, dans la culture arabo-musulmane, qui entretient l’hostilité à l’égard des Juifs, même si, sans le Moyen-Orient, je pense que ce fond se serait lentement effacé. Pas plus qu’aucune religion, l’islam n’est une merveille. Elle charrie le pire et le meilleur, et les hommes font le tri. Des réactions à ce livre dans la communauté juive? Nulles! Et pourtant, je sais qu’il exprime beaucoup de chose qu’éprouvent des Juifs périphériques qui sont agacés de ce qu’on parle systématiquement en leur nom, mais ne savent ni comment ni où le dire. Du côté de la communauté juive organisée, pourtant dotée d’une presse prolifique qui chronique n’importe quoi pourvu qu’on y parle des Juifs, c’est silence radio. J’imagine que mon livre est trop nuancé et qu’on ne peut ni le mettre dans la colonne des ouvrages à conseiller ni dans celle des ouvrages à dénoncer. En effet, je ne cherche pas d’excuses aux kamikazes palestiniens. Je ne dis pas qu’un camp est tout mauvais ou tout bon. J’espère que finalement ce black-out sera brisé, quitte à ce qu’on m’insulte franchement. Ne dirait-on pas dans la communauté juive: «Ce Goldman, c’est un juif honteux»? Vieil argument. On peut toujours dire cela. Juif honteux, pour la droite israélienne, Itzhak Rabin l’était aussi. Les supporters d’Ariel Sharon actuellement au pouvoir manifestaient encore la veille de son assassinat avec des portraits où on le voyait en uniforme nazi. Je pense que cela règle la question.

Mots-clés : EntretienGolias

Hugues LE PAIGE

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"


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