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Politique Archives N°106
Revue Politique

Introuvable revenu de base

François PERL

Le débat sur le revenu de base s’apparente parfois à l’histoire du monstre du Loch Ness. Il connaît des prurits subits,
sous la forme d’une visibilité médiatique intense, alimentée par des travaux scientifiques et des propositions politiques, puis il finit par disparaître pour mieux revenir bientôt.
À l’instar de Nessie, tout le monde a vu un jour une allocation universelle ou un revenu de base, mais rares sont ceux qui peuvent s’accorder pour dire à quoi elle ou il ressemble réellement.
En cette fin d’année 2018, nous sommes indubitablement, en Belgique, dans une de ces périodes d’eaux calmes où le monstre reste à l’abri de l’agitation médiatico-politique.
Lorsque notre revue avait décidé de lancer un « feuilleton » consacré à ce sujet, le débat battait son plein. Philippe Van Parijs venait de publier une somme sur la question1, Ecolo débattait d’une proposition de Philippe Defeyt dans un Ecolab en vue de préparer son programme pour les prochaines élections fédérales et le Parti socialiste répliquait en proposant un « bonus social généralisé », une proposition débattue et élaborée dans son exercice de rénovation idéologique intitulé « les Chantiers du progrès ».La séquence politique des élections communales étant désormais clôturée, il est probable que celle qui s’ouvre – et qui va occuper le landerneau jusqu’aux élections régionales, fédérales et européennes du 26 mai 2019 – sera l’occasion d’un débat de fond sur l’avenir de notre système de protection sociale, qui fêtera également, dans l’année qui vient, son 75e anniversaire.
Et dès lors que le débat sur le revenu de base est, qu’on le veuille ou non, consubstantiel à toute réflexion sur la « sécu », nous sommes probablement amenés à en parler à nouveau dans les prochaines semaines.

Un concept toujours difficile à cerner

Si les voies d’accès au débat sur le devenir de la protection sociale passent toutes, ou presque, par la construction de scénarios visant à remplacer, en tout ou en partie, les systèmes existants par un revenu de base, la question de la définition de ce concept reste entière. Qu’on envisage des nouveaux instruments de lutte contre la pauvreté, qu’on réfléchisse à l’efficience globale de la sécurité sociale ou que l’on cherche des leviers d’adaptation de l’État-providence au « nouveau monde du travail », le revenu de base apparaît à beaucoup comme une espèce de telos devant nous permettre de surmonter les impasses actuelles de nos mécanismes de redistribution. Pourtant, lorsqu’on veut en débattre, on se heurte rapidement à l’hétérogénéité du concept. Ne serait-ce que du point de vue de la construction sémantique qui, dans un mouvement de balancier perpétuel, nous invite un jour à discuter d’allocation universelle et l’autre de revenu de base. Sans que l’on sache toujours très bien si cette distinction est plus conceptuelle que cosmétique.

Cette hétérogénéité est l’un des écueils principaux qui menacent la structuration du débat. Le concept se décline en effet à l’infini et ne cesse d’évoluer, rendant très difficile de « fixer » un champ discursif pertinent. La question n’est pas sans importance. Dès lors que le revenu de base sert de proposition alternative à la sécurité sociale, il est essentiel de pouvoir lui assigner une définition précise, ne serait-ce que pour construire un cadre de comparaison. Cette exigence nous conduit à le définir, encore et toujours, par trois éléments constitutifs : l’universalité de la prestation, l’inconditionnalité de son octroi et la forfaitarisation de son montant. Ces trois invariants sont extraits de la définition la plus communément admise, celle que Philippe Van Parijs et Yannick Vanderborght donnent dans le préambule d’un des ouvrages de référence sur le sujet : « Par allocation universelle, nous entendons ici un revenu versé par une communauté politique à tous ses membres, sur une base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie2. »
On pourrait légitimement penser que toute proposition s’écartant de cette définition ne pourrait être assimilée à une proposition de revenu de base. Pourtant, il est impossible de faire abstraction du fait que la plupart des propositions qui ont été développées ces dernières années s’écartent en tout ou en partie de cette définition. Cette situation n’est pas sans soulever des problèmes de méthodologie, tout en rendant particulièrement ardue la construction de scénarios de déploiement d’un hypothétique revenu de base.

La proposition développée par Philippe Defeyt est un cas d’école intéressant et montre la manière dont ce concept a évolué dans le temps. On se rappellera que l’ancien président du CPAS de Namur figurait en 1985 (avec Philippe Van Parijs et le démographe Paul-Marie Boulanger) parmi les signataires de la fameuse déclaration du Collectif Charles Fourier, qui proclamait : « Supprimez les indemnités de chômage, les pensions légales, le minimex, les allocations familiales […]. Mais versez chaque mois à chaque citoyen une somme suffisante pour couvrir les besoins fondamentaux d’un individu vivant seul. Versez-la-lui qu’il travaille ou qu’il ne travaille pas, qu’il soit pauvre ou qu’il soit riche, qu’il habite seul, avec sa famille, en concubinage ou en communauté, qu’il ait ou non travaillé dans le passé. Ne modulez le montant versé qu’en fonction de l’âge et du degré (éventuel) d’invalidité. Et financez l’ensemble par un impôt progressif sur les autres revenus de chaque individu. Parallèlement, dérégulez le marché du travail. Abolissez toute législation imposant un salaire minimum ou une durée maximum de travail. Éliminez tous les obstacles administratifs au travail à temps partiel. Abaissez l’âge auquel prend fin la scolarité obligatoire. Supprimez l’obligation de prendre sa retraite à un âge déterminé. Faites tout cela. Et puis observez ce qui se passe. Demandez-vous en particulier ce qu’il advient du travail, de son contenu et de ses techniques, des relations humaines qui l’encadrent3. »

Or la proposition que Philippe Defeyt a présentée en décembre 2017 (et qui a été, au moins officieusement, endossée par Ecolo) prend le contrepied de la proposition du Collectif. À l’inverse de celle-ci, la nouvelle proposition Defeyt prévoit la création d’une nouvelle branche de la sécurité sociale qui, sans se substituer aux branches existantes, viendrait les compléter en créant un revenu de base dont l’objectif serait de définir un socle de protection destiné à couvrir les risques sociaux non couverts, ou mal couverts, par les dispositifs existants. Pareil revenu-socle devrait garantir à tous un revenu universel qui soit, contrairement au revenu d’intégration actuel, une véritable protection contre la pauvreté. Une des innovations principales de cette proposition, c’est l’intégration des dispositifs d’assistance dans le périmètre de la gestion globale – donc paritaire – de la sécurité sociale. Parallèlement à cette intégration, la proposition Defeyt vise la hausse de tous les minima sociaux au niveau du seuil de pauvreté et la création d’un système universel de protection sociale. Loin d’être une révolution, ce système constituerait l’aboutissement d’un long processus, entamé avec la création de la Grapa (garantie de revenus aux personnes âgées) et l’universalisation de l’assurance-maladie.

Quand on examine avec rigueur cette proposition, c’est-à-dire quand on prend la peine de la regarder en faisant abstraction de son auteur, on a du mal à retrouver les constituants libertariens du manifeste qu’il signait il y a 32 ans. Il n’est plus question de supprimer la « sécu » dans son organisation actuelle, son financement par les cotisations sociales, sa gestion paritaire. Il est encore moins question de ne plus moduler les prestations sociales en fonction d’éléments objectifs comme la maladie, le chômage ou le départ à la retraite. Ce que Defeyt 2017 retient de Defeyt 1985, c’est essentiellement l’universalisation des couvertures. Sur les deux autres invariants (inconditionnalité et forfaitarisation), sa proposition ne rencontre pas la définition de Van Parijs et Vanderborght.
Elle s’en écarte, même. D’une part parce que, malgré une base forfaitaire, les prestations seraient, dans tous les scénarios, modulées en fonction de paramètres socioéconomiques et, d’autre part, parce que la disponibilité sur le marché du travail ne serait pas abolie pour les demandeurs d’emploi, ce qui instaurerait de facto une forme de conditionnalité.

Revenu de base ou universalisation de la sécurité sociale ?

Nous touchons là au cœur de la complexité de ce débat. L’idée d’un socle de protection contre la pauvreté n’est pas le propre du projet de revenu de base.
La plupart des systèmes de sécurité sociale modernes le prévoient, ou du moins souhaitent s’en approcher.
C’est une tendance relativement dominante de l’évolution de la protection sociale au niveau mondial.
Elle a été consacrée par l’Organisation internationale du travail (OIT) en 2012, dans sa recommandation n°202 sur les socles de protection sociale, qui définit ceux-ci comme « des ensembles de garanties élémentaires de sécurité sociale définis à l’échelle nationale qui assurent une protection visant à prévenir ou à réduire la pauvreté, la vulnérabilité et l’exclusion sociale » et qui précise que ces garanties concernent l’accès universel aux soins de santé, l’accès à des prestations familiales et à des dispositifs de lutte contre la pauvreté infantile et la déscolarisation, ainsi que la sécurité de revenu des actifs en incapacité de travail (chômage, invalidité, maternité) et des personnes âgées, à un niveau leur permettant de ne pas tomber dans la pauvreté. L’intérêt de cette recommandation n°202 est de considérer ce socle de protection comme une garantie universelle et de ne plus réserver la sécurité sociale
aux seuls travailleurs (et par extension à leurs familles, via des mécanismes de droits dérivés).On pourrait en conclure que la susdite recommandation est un appel à la transformation des prestations de sécurité sociale en un revenu de base. Il n’en est rien. Dans une étude publiée en juin 2018 et qui est aussi un des documents pertinents les plus récents publiés sur le sujet, l’OIT vient préciser sa pensée sur l’articulation entre les socles de protection sociale et la création d’un revenu universel. Les conclusions des spécialistes onusiens apportent de l’eau au moulin de ceux qui estiment que le concept doit être manié avec prudence : « Le revenu de base peut fournir un niveau de base de sécurité du revenu, qui doit être complété par des niveaux de protection plus élevés. Les propositions prospectives relatives à ce revenu de base complètent, et ne remplacent jamais, le budget alloué aux domaines essentiels de la sécurité sociale, de la santé, de l’éducation, du marché du travail et d’autres services sociaux essentiels. Un revenu de base est en lui-même insuffisant pour fournir une solution autonome permettant de corriger les inégalités ; au contraire, à moins d’être intégré à un cadre politique cohérent prenant en compte des facteurs plus larges, une allocation universelle peut exacerber les inégalités et nuire à la croissance inclusive et à la justice sociale. »Cette conclusion vient confirmer celles que l’OCDE avait remises un an auparavant. Dans une analyse assez rigoureuse, après avoir étudié l’hypothèse de la mise en œuvre d’un revenu de base dans quatre pays (Italie, France, Royaume-Uni, Finlande), l’OCDE concluait à l’inefficacité d’un système qui, à budget constant, serait générateur de nouvelles inégalités sociales. Et cela y compris dans les systèmes existants les plus inégalitaires. Les deux organisations internationales, comme la plupart des chercheurs qui se sont penchés sur cette question sous son angle économique, parviennent à des conclusions assez similaires.
Si le projet de revenu de base pose de bonnes questions, les réponses qu’il apporte, quant à elles, ne rencontrent pas les objectifs assignés à l’État social : assurer les citoyens contre les risques sociaux, parmi lesquels inégalités et pauvreté constituent un noyau particulièrement difficile à réduire.

En examinant plus attentivement l’agrégat de propositions d’allocation universelle qui circule actuellement, en Belgique ou ailleurs, on constate que les conceptions plutôt libertariennes du Collectif Charles Fourier ne remportent plus vraiment un franc succès. Philippe Van Parijs lui-même ne défend plus, depuis plusieurs années, l’idée d’un remplacement de la protection sociale par une allocation universelle. Il suggère plutôt la création d’un revenu de base, certes inconditionnel, universel et forfaitaire, mais qui serait compensé par des mécanismes de retenues assez complexes sur les revenus des individus, qu’ils soient patrimoniaux, salariaux ou sociaux4.

L’approche traditionnelle du revenu de base tendrait donc à s’estomper pour laisser la place à des conceptions assez proches de ce que Robert Castel définit comme la « citoyenneté sociale » : « Ce qui est en question, ce n’est pas la stricte égalité des conditions sociales. C’est la question de l’indépendance sociale minimale dont on peut disposer pour être maître de ses choix. Ainsi ne pas être dans la dépendance immédiate de besoin, ne pas être dans une relation unilatérale de sujétion à l’égard d’autrui, ne pas être dans la dépendance de l’assistance qui fait que de faibles ressources vous sont octroyées sur la base d’une déficience.
C’est donc la question de pouvoir disposer d’un socle de ressources pour entrer dans un système d’échanges réciproques, pouvoir nouer des relations d’interdépendance et ne pas rester pris dans des rapports unilatéraux de sujétion5. »

Les faux-semblants du revenu de base

Un des arguments principaux régulièrement avancés en faveur du revenu de base est la réussite des expérimentations déjà entreprises dans différents pays.
Cet argument n’est pas dénué de fondement. Mais si on met de côté l’Alaska Permanent Fund (ce fonds souverain alimenté par les revenus de l’extraction minière et pétrolière et qui distribue chaque année un copieux dividende aux habitants de l’État de l’Alaska) ou d’autres initiatives tout aussi difficiles à comparer, au Brésil et en Inde par exemple, on retombe souvent sur le programme Mincome, mené à une très petite échelle, dans les années 1970, à Dauphin dans le Manitoba (Canada). Le principal enseignement que fournit l’analyse scientifique des résultats de ce programme, c’est le constat que l’inconditionnalité de l’aide sociale n’a pas d’impact significatif, positif ou négatif, sur la participation des bénéficiaires au marché de l’emploi. En d’autres termes, assortir les allocations sociales d’obligations de disponibilité et/ou de formation professionnelle, comme on le fait dans de nombreux pays dont la Belgique, n’augmente pas le taux de réussite des politiques d’insertion socioprofessionnelle.

Cette critique du workfare6 (ou de « l’État social actif ») est évidemment intéressante et pourrait plaider en faveur de l’instauration d’un revenu de base à une plus grande échelle.
Mais ce constat a été confirmé ultérieurement par d’autres études, qui analysaient non pas un système de revenu de base, mais les systèmes classiques d’indemnisation du chômage. Le dogme de l’efficacité de « l’activation des chômeurs » est donc remis en cause d’une manière beaucoup plus globale. Et rien n’empêche d’envisager la suppression de la conditionnalité des allocations (activation, situation familiale, période de travail) dans des systèmes classiques d’assurance chômage.
L’analyse de ces expériences ne permet donc pas d’invalider les conclusions des études de l’OCDE ou de l’OIT selon lesquelles le revenu de base ne serait pas plus efficace socialement que les modèles plus traditionnels de protection sociale.
Cette critique trouve à s’appliquer aussi à l’expérimentation finlandaise dont il a été fait grand cas il y a quelques mois. Pour rappel, la Kela (l’institution finlandaise de sécurité sociale) a lancé un projet pilote qui concerne 2000 demandeurs d’emploi. Ceux-ci percevront un revenu de 560 euros par mois pendant deux ans. Cette initiative politique, lancée par la coalition conservatrice au pouvoir à Helsinki, a suscité pas mal d’intérêt de la part des partisans du revenu de base. Ceux-ci ont rapidement dû déchanter après un examen minutieux des termes et conditions de l’expérience finlandaise. En effet, celle-ci se situe assez loin des invariants du revenu de base. Elle ne concerne que des demandeurs d’emploi : il est dès lors difficile de parler d’un revenu de base universel. En réalité, au-delà du « coup de com » politique, l’expérience pilotée par la Kela surfe sur la vague d’intérêt suscitée par le revenu de base pour tester un nouveau mode d’indemnisation du chômage, fondé sur un jeu de dupes assez malsain. En échange d’une diminution draconienne des montants de l’indemnisation, les chômeurs se voient proposer de pouvoir conserver ce viatique de 560 euros (inutile de préciser qu’il se situe largement au-dessous du seuil de pauvreté en Finlande) même après qu’ils auront retrouvé un emploi. Un an après son lancement, l’expérience s’est vue amputée d’une partie de son budget. Les résultats en sont cependant attendus pour le début de 2019.

Cet exemple finlandais est intéressant, car il démontre que le revenu de base peut servir de « véhicule » pour faire passer des réformes profondes de l’aide sociale. Ce fut d’ailleurs le cas récemment en France, où Emmanuel Macron, dans le cadre de son « plan pauvreté » présenté en septembre dernier, a annoncé la création d’un « revenu universel d’activité ». Cette création fait suite à un long travail d’introspection mené en France, essentiellement au sein des professionnels de l’aide sociale et des chercheurs, sur la nécessité de simplifier les dispositifs existants, qui faisaient figure d’usine à gaz, d’une complexité administrative inouïe et d’une efficacité sociale plus que discutable. Un des objectifs initiaux du projet est louable. Il s’agit de fusionner le RSA (ou « revenu social d’activité7 ») et l’ensemble des autres minima sociaux et aides spécifiques situés en dehors du périmètre de la sécurité sociale (aides au logement, garantie de revenu pour les personnes handicapées)
dans un dispositif d’allocation unique. Le « revenu universel d’activité » serait versé de manière automatique à partir d’un « guichet unique », rendant nettement plus lisibles et fluides les relations parfois très difficiles entre les bénéficiaires et l’administration.
Cette simplification et cette automaticité du revenu ont pour objectif de lutter contre le non-recours aux droits sociaux, un des angles morts de la plupart des politiques sociales.

À ce stade, le projet du gouvernement Macron répond à une des principales exigences des partisans du revenu de base, à savoir l’automatisation du versement et la suppression des intermédiaires (caisses de paiement d’allocations de chômage ou d’indemnités de maladie), ceux-ci étant jugés, un peu rapidement, responsables de la complexité du système de sécurité sociale et d’un gaspillage budgétaire significatif (ces deux assertions sont, faut-il le préciser, non vérifiées et probablement non vérifiables). Pour le reste, si l’idée de lutter contre le non-recours aux droits sociaux est en soi excellente, il faut évidemment regarder le projet dans son ensemble et notamment son volet « activation », qui sanctifie, une fois de plus, cette vieille antienne selon laquelle les pauvres seraient davantage enclins à retrouver du travail lorsqu’ils y sont contraints par des conditions imposées à l’octroi de leur revenu.

En cela, le « plan pauvreté » ne diffère guère d’autres programmes sociaux menés par des gouvernements d’obédience libérale. D’une part, parce que le montant envisagé pour le « revenu universel d’activité » (on parle de 550 euros par mois) atteint à peine 50 % du revenu considéré comme le seuil individuel de pauvreté en France. Et, d’autre part, parce que l’octroi de ce revenu est lié à des obligations très contraignantes en matière de recherche d’emploi : il est conditionné à un contrat individuel de suivi, qui prévoit une suppression de l’indemnisation dès l’instant où le bénéficiaire a refusé plus de deux offres d’emploi. On est donc bien loin de l’inconditionnalité.
Le « revenu universel d’activité » de Macron se rapproche plutôt de l’universal credit, la grande réforme de l’aide sociale lancée par les Tories britanniques en 2012 et qui poursuivait les mêmes objectifs.
Loin d’endiguer la pauvreté au Royaume-Uni, cette réforme a, avant tout, servi de cache-sexe à une diminution de l’intervention de l’État dans les dispositifs de protection sociale.

Vers une protection sociale universelle

Les trois expériences précitées ne relèvent pas du projet de revenu de base. Même avec beaucoup d’efforts cosmétiques, il ne se trouvera aucun partisan de celui-ci pour les défendre. Mais elles démontrent la difficulté de trouver une voie permettant d’associer l’universalisation des prestations sociales, leur inconditionnalité et la garantie de prestations sociales dont les montants soient fixés à des niveaux réalistes et décents. C’est là l’équation, difficile à résoudre, du revenu de base. Et il existe deux angles de résolution de cette équation. Considérer que chaque initiative, quelle qu’elle soit, est un pas vers cet objectif, ou bien voir dans le dévoiement de l’idée un risque systémique lié aux compromis nécessaires à sa réalisation.
Une sorte de bug inévitable qui fait du projet de revenu de base, malgré lui, une machine à détricoter la protection sociale.

Ce débat revient à l’ordre du jour chaque fois que nos systèmes assurantiels de protection sociale sont dans une impasse. Le revenu de base apparaît ainsi comme une sorte de solution miracle pour adapter la « sécu » aux « nouveaux enjeux » supposés la menacer et qui rendraient sa transformation indispensable.
L’idée est cependant trop simple. Elle se fonde sur des postulats erronés, comme celui de la fin du travail, une pseudo-vérité martelée sans cesse alors que le taux d’emploi n’a jamais autant progressé dans le monde et alors que des travaux récents démontrent que, loin de disparaître, le travail mute, se développe, se transforme et a besoin, sans doute plus que jamais, de nouvelles régulations. Et parmi celles-ci, la protection sociale est l’une des plus importantes.

L’État social, maintes fois donné pour mort, n’a sans doute jamais été aussi essentiel qu’à l’heure actuelle. Mais il doit se recomposer autour de nouveaux piliers. La division binaire entre « actifs » et « non-actifs » est probablement dépassée, du moins en ce qui concerne la population en âge de travailler. Il n’est plus possible, à l’heure actuelle, de penser une protection sociale autour du seul salariat, mais il ne faut pas pour autant acter la mort de ce dernier. Le salariat ne se porte pas si mal, y compris dans l’économie de plateforme ou dans le secteur du low cost. La force de négociation des travailleurs et/ ou de leurs représentants continue de donner des résultats concrets8.
Mais le constater, c’est aussi constater la mutation du salariat et la nécessité de construire des protections pour des carrières professionnelles qui sont déjà, et seront demain davantage, atypiques. C’est en cela que le projet de revenu de base séduit de plus en plus. Parce qu’il semble donner une réponse à l’extension de ce que Robert Castel appelle les « zones de vulnérabilité ». Nous avons vu cependant qu’à cette heure, rien ne permet d’affirmer sans risque de se tromper qu’un revenu de base pourra apporter une réponse durable à cette lente décomposition de l’État social.

Ce débat sombre hélas souvent dans une certaine forme de stérilité et se réduit à une sorte de Bataille d’Hernani entre partisans et adversaires. Les positions ont beau évoluer de part et d’autre de la ligne de fracture, revenu de base et sécurité sociale semblent appartenir à des paradigmes différents. Pourtant, le projet de revenu de base, à défaut d’apporter des réponses vraiment réalistes à la crise de l’État social, ouvre des champs de réflexion indispensables à la mutation de la sécurité sociale vers un modèle à la fois plus universel et plus individualisé, tenant compte de la difficulté à créer une véritable citoyenneté sociale dans une société chaque jour un peu plus fragmentée et dérégulée. Un modèle qui resterait cependant articulé autour de la notion de risque social, au contraire du projet de revenu de base, qui en est totalement découplé.

L’évolution actuelle rend indispensable la définition de nouvelles prestations et de nouvelles frontières, comme par exemple une reformulation des objectifs des allocations de chômage. Celles-ci ne seraient plus réservées aux travailleurs salariés ayant perdu leur emploi, ni même aux seuls travailleurs salariés, et pourraient, dans certaines conditions, servir de véritable sécurité financière pour les périodes de transition, volontaires ou involontaires, qui caractérisent les carrières professionnelles actuelles. On pourrait aussi envisager la création d’une protection spécifique, d’un véritable « revenu de participation » destiné aux jeunes entrant sur le marché de l’emploi, ces 18-25 ans dont la précarisation constante impose de revoir en profondeur les mécanismes existants, tant au niveau des allocations familiales que des allocations de chômage.

Ceux deux chantiers nécessitent aussi une réflexion sur l’articulation entre le champ de la protection sociale et celui de l’aide sociale. Ce qui ne doit pas, évidemment, obstruer d’autres débats tout aussi fondamentaux comme celui des pensions, celui de l’individualisation des droits sociaux et celui des régulations du marché du travail, questions qui sont intimement liées à toutes ces réformes potentielles.
Débattre d’une protection sociale universelle, en tenant compte des possibles et des souhaitables, c’est sans doute la meilleure manière de trouver des points de convergence entre adversaires et partisans du revenu de base.

 

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  1. Ph. Van Parijs & Y. Vanderborght, Basic Income, A Radical Proposal for a Free Society and a Sane Economy, Boston, Harvard University Press, 2017.
  2. Ph. Van Parijs, Y. Vanderborght, L’Allocation universelle, Paris, La Découverte, collection « Repères », 2005.
  3. Collectif Charles Fourier, « L’Allocation universelle, une idée pour vivre autrement », La Revue Nouvelle, n°4, avril 1985, p. 345.
  4. Voir notamment Ph. Van Parijs, « L’allocation universelle, solution à la crise de l’État-providence », interview au Figaro Vox, 30 avril 1994.
  5. R. Castel, « La citoyenneté sociale menacée », Cités, n°35, 2008.
  6. Le workfare (littéralement, « bien-être par le travail ») désigne un système d’aide sociale dans lequel les bénéficiaires aptes au travail doivent travailler en échange de leur allocation (NDLR).
  7. Prestation sociale destinée à garantir à ses bénéficiaires, qu’ils soient ou non en état de travailler, un revenu minimum, en contrepartie d’une obligation de rechercher un emploi ou de suivre un projet de reclassement professionnel (NDLR).
  8. Voir, par exemple, les résultats des mobilisations sociales chez Ryanair ou dans les entreprises de livraison de type Deliveroo (NDLR).

François PERL

membre du collectif éditorial de Politique


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