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Politique Archives N°119
Revue Politique

Je débats, donc je suis de gauche ?

Hamza BELAKBIR

Dans les cénacles de gauche, l’exclusion historique de sujets dits « particuliers » (racisme, féminisme…), au profit de la centralité du discours de classe, pèse lourdement sur la capacité de débattre entre progressistes.

Cet article a paru dans le n°119 de Politique (mai 2022).

L’exercice du débat est-il encore possible, à gauche, aujourd’hui, en Belgique francophone ? Contrairement à ce que suggère le ton rhétorique de cette question, la réponse n’est ni négative, ni évidente, mais commence de plus en plus à devenir indispensable pour penser, organiser et affirmer nos luttes à gauche aujourd’hui.

Si débattre est un exercice incarné dans l’ADN historique des lieux de lutte à gauche, l’histoire du débat au sein de la gauche a prouvé que cette dernière a souvent eu la fâcheuse habitude de l’organiser et d’en agender les ordres du jour avec une approche mono-thématique et mono-public.

Historiquement, le reduction ad classum – soit le fait de réduire le débat politique à la question sociale et à celle de la lutte des classes – de la gauche a, au fil des années, privé graduellement cette dernière d’une partie de l’adhésion qu’elle pouvait susciter auparavant et ce parce que les vécus d’une bonne partie de sa base n’arrivaient pas à séduire assez que pour être une priorité dans l’ordre du jour de ses travaux.
Cette muraille de Chine qu’ont connue les féministes et les antiracistes d’avant-garde lors de l’exercice de mise à l’agenda politique de leurs priorités est en grande partie responsable de ce qu’est devenu le débat à gauche aujourd’hui et de la manière dont il s’organise et se structure.

D’une manière presque caricaturale, aujourd’hui, à gauche, les discussions sur la possibilité du débat s’articulent autour de la binarité suivante : d’un côté, celles et ceux qui pensent qu’il est devenu impossible de mener un débat d’idées au sein de la gauche et dénoncent les effets d’une pensée unique, et, de l’autre côté, celles et ceux qui pensent que l’urgence sociale, démocratique et environnementale est telle que le temps n’est plus au débat d’idées mais à l’action directe afin d’obtenir des résultats concrets sur le terrain de lutte.

Qui est légitime pour débattre aujourd’hui ?

La question de la nécessité d’avoir une légitimité – quelle qu’elle soit – pour exprimer son opinion sur les problématiques de notre société est devenue – légitimement (sic) – centrale au sein de la gauche.
Contrairement à ce que les porte-voix de la réaction affirment, la mise à l’agenda de la nécessité de la légitimité comme condition sine qua non à la participation au débat ne se réduit pas à notre pedigree du soi situé selon notre genre, notre race ou notre classe sociale. Elle est heureusement plus riche et plus complexe que cela.

La demande, telle que formulée par les nouvelles radicalités à gauche, n’est pas d’ôter la parole à ceux qui y sont habitués. Elle consiste simplement à exiger d’introduire systématiquement leur propos en se situant, c’est-à-dire en affirmant en amont le contexte et le cadre à partir desquels ils s’expriment. Ce contexte comporte aussi bien les expertises situées de leurs vécus que les expertises académiques, associatives ou politiques acquises.

Des dérives de cette formulation peuvent malheureusement exister et s’illustrent dans l’instrumentalisation du concept de la légitimité au débat que peuvent opérer certain·es militant·es à gauche, concept qu’ils réduisent à un cahier des charges qui vérifie si on est concerné·e par la réalité sociale débattue. Cette instrumentalisation implique une confusion de la nature des champs du débat.

D’un côté, en d’autres mots, il est tout à fait imaginable – voire souhaitable – qu’on exige qu’une assemblée soit uniquement constituée de personnes concernées par la réalité sociale à l’ordre du jour, si et seulement si ce dernier consiste en un échange d’histoire de vécus. Ce type d’assemblée a pour objectif d’encapaciter ses membres en leur préservant un cadre sécurisé où leurs récits de vie ne sont aucunement contestés et où leurs débats trouvent un écho chez celles et ceux qui en partagent les mêmes réalités.

D’un autre côté, il n’est pas possible d’arborer l’argument de la légitimité personnelle à exprimer une opinion sur une réalité sociale quand le champ du débat relève de la construction de la concertation politique, avec toutes ses imperfections impliquant des dynamiques de dominations internes indéniables.

Comment s’articulent les dynamiques personnelles et collectives ?

Comme je l’écrivais plus haut, l’histoire du débat à gauche a eu la fâcheuse habitude de laisser quelques composantes de sa base sur le bord du chemin. La classe sociale fut la seule et unique clé de lecture de la conflictualité politique pendant de très longues décennies. Les luttes féministes, d’abord, et antiracistes, ensuite, ont démontré les biais qu’illustrait cette subjectivité réductrice de la classe sociale. En plus d’être réductrice, cette subjectivité conditionnait radicalement son existence à la primauté de l’agenda politique du collectif par rapport à celui des particularismes ne relevant pas de la classe, tel que le genre ou la race.
Malgré le fait que ce conditionnement affirmait un déni pur et simple de tout ce qui pouvait menacer la centralité politique de la question de la classe, il a permis néanmoins de catalyser l’effervescence politique d’une mise en avant du soi et de l’individu par rapport à la sacro-sainte primauté du collectif.

Nombreuses sont les voix réactionnaires – voire même syndicales dans certains cas – qui balayaient d’un revers de la main les revendications féministes et antiracistes, sous prétexte que la mise en avant de ces particularismes non seulement divisait la classe ouvrière et la détournait de sa lutte des classes, mais était aussi une déclinaison pure simple de la logique néolibérale qui met l’utilité de l’individu au-dessus des intérêts collectifs.

Il n’en est rien, bien évidemment. Cependant, la logique néolibérale, qui a pris d’assaut les dynamiques idéologiques et programmatiques de différentes formations politiques de gauche, a su formuler un parfait nouage d’incarnation qui lui permettait de légitimer son libéralisme économique en l’alliant à une extension des libertés individuelles et des revendications féministes et antiracistes.
Il s’agit d’un phénomène courant qui puise ses sources dans la social-démocratie américaine et qui s’exporte parfois chez quelques formations politiques de démocrates européennes. Nous en ressentons les séquelles dans certains cénacles de gauche radicale où le fait d’avoir vérifié ses privilèges de classe, de genre et de race et d’en être conscient est devenu plus vertueux, voire (auto)suffisant, que de s’organiser politiquement en vue de lutter collectivement pour une cause quelconque.

Cette exigence de pureté politique du soi induit inévitablement une suffisance qui exclut et qui perd souvent de vue qu’en matière de conscience des enjeux politiques, le hiatus entre ce qu’il y a et ce qui devrait être est souvent plus grand que ce que l’on exige de croire.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC-BY 2.0 ; Women’s March à New York en janvier 2018, photo réalisée par Alec Perkins.)

Hamza BELAKBIR

Rédacteur en chef du site de la revue "Politique" de 2018 à 2019, membre du collectif de politique.


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