Tournant autoritaire • Extrême droite
Johann Chapoutot : « Ce sont toujours des libéraux qui ont mis les fascistes au pouvoir »
15.07.2025

Dans son dernier essai, l’historien du nazisme revient sur la séquence 1930-1933 et le pari des élites politico-économiques de faire alliance avec Hitler. Ce faisant, il met en garde contre « les parallélismes » avec aujourd’hui.
Après « Le monde nazi » (éditions Tallandier) paru fin 2024, le prolifique professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne, spécialiste du nazisme, Johann Chapoutot, a publié en février chez Gallimard « Les Irresponsables : Qui a porté Hitler au pouvoir ? » dans lequel il démonte « soit une erreur, soit un mensonge » en circulation qui veut qu’Adolf Hitler aurait été élu par le peuple allemand. « L’idée selon laquelle les nazis seraient arrivés au pouvoir par la mécanique électorale, qu’ils auraient gagné démocratiquement est fausse et vise, au passage, à porter la suspicion sur le suffrage universel puisque si la démocratie accouche des nazis, c’est qu’elle est problématique », commence-t-il.
« Mon livre montre ce que tous les historiens savent : il y a eu une véritable conspiration entre des libéraux autoritaires de la droite traditionnelle allemande qui voulaient rester au pouvoir et le parti nazi. » En revenant minutieusement sur les conditions et surtout les personnes, ces fameux « irresponsables », qui ont permis l’ascension du nazisme, Chapoutot a été lui-même « surpris » par le « niveau de parallélisme » avec la période actuelle. Très sollicité par les médias français, il pense que ses analyses rencontrent « la quête de compréhension » de ses contemporains.
« Les nazis n’ont pas pris le pouvoir, on leur a donné ». Qui exactement étaient ces « irresponsables » et pourquoi vous paraissait-il important de les déterrer ?
Ce qu’on dit par ignorance, c’est qu’il y aurait eu une « marée brune », une poussée presque tectonique, et on recourt à des métaphores des sciences naturelles pour en parler comme d’un événement inexorable. C’est faux, je le montre abondamment. Les nazis s’effondrent à l’automne 1932. Le parti, selon toute probabilité, va disparaître. Ce qui donne l’idée à des gens au pouvoir (et qui veulent y rester) d’acheter les nazis à la baisse avec une conception boursière, voire boursicoteuse, de la politique. Le gouvernement du 30 janvier 1933 est ultra dominé par la droite avec neuf membres contre trois du parti nazi.
Les véritables coupables, ce sont des gens qui s’estimaient malins de faire alliance avec l’extrême droite en additionnant des pourcentages.
Il me semblait important de ne pas rester dans une mythologie nébuleuse de nazis vigoureux qui auraient pris de mâles mains et de mâles forces une citadelle inexpugnable ; ou d’autres mythologies tout aussi fausses sur la responsabilité de la démocratie ou de la gauche. La gauche ne pouvait rien faire puisqu’il n’y avait plus de fonctionnement parlementaire depuis mars 1930. Non, les véritables coupables, ce sont des gens qui s’estimaient malins de faire alliance avec l’extrême droite en additionnant des pourcentages. Ces acteurs-là ont été irresponsables et je montre leur amateurisme, leur désinvolture et leur médiocrité intellectuelle et morale sidérante.
Vous ajoutez à ce tableau la responsabilité d’autres « élites traditionnelles ». Qui sont-elles ?
À l’automne 1932, le juriste juif Hermann Heller, professeur à l’université de Francfort montre qu’on est passé d’un libéralisme à tout crin avant 1929 à un libéralisme autoritaire qui prône la liberté économique au détriment de la liberté politique, afin d’éviter que jamais la gauche ne gagne. Le mal absolu, c’est le marxisme, qui comprend non seulement le parti communiste allemand, mais aussi le parti social-démocrate, d’une modération assez exceptionnelle mais rejeté comme insupportablement de gauche par ces élites économiques. Depuis 1931 au moins, Hitler travaille au corps les cercles patronaux en multipliant les conférences. En 1932, il explique que la guerre économique est une vraie guerre et qu’on va aller se servir par la colonisation des espaces. Aujourd’hui, on parle d’annexer le Groenland, le Canada, le Panama, c’est exactement la même logique. En mai 1933, les syndicats sont interdits en Allemagne tandis que la loi de janvier 1934 fait du patron le Führer d’entreprise. Bon retour sur investissement pour le patronat.
On est passé d’un libéralisme à tout crin avant 1929 à un libéralisme autoritaire qui prône la liberté économique au détriment de la liberté politique, pour éviter que jamais la gauche ne gagne.
Le concept de libéralisme autoritaire est revenu ces dernières années. C’est clair pour tout le monde aux États-Unis, même si certains s’obstinent à ne pas voir un salut nazi dans un salut nazi de la part de l’homme le plus riche du monde. Homme qui travaille activement à la destruction de l’État, ce que faisaient également les nazis.
Elon Musk qui soutient l’AfD, l’extrême droite allemande, déclarant à ses militants que « l’accent est trop mis sur la culpabilité du passé. » Pourquoi ?
Au niveau géopolitique, l’extrême droite américaine au pouvoir a tout intérêt à fracturer l’Europe en encourageant des mouvements d’extrême droite ultra-nationalistes. Et puis, cela montre leurs affinités. Musk est structuré par le racisme ségrégationniste d’Afrique du Sud. Il présente toutes les caractéristiques culturelles de l’extrême droite : masculinisme, antisémitisme, racisme, darwinisme social, eugénisme. Il ne cesse de prôner une espèce d’illimitisme considérant que tout est objet de préhension : les corps, notamment le corps des femmes, et l’environnement qu’on va exploiter jusqu’à terminer de bousiller cette planète, foutue de toute manière, et quelques-uns iront vivre ailleurs.
Musk veut gagner de l’argent et au XXe siècle, les intérêts privés, dans leur très grande majorité, ont fait le choix de l’extrême droite.
Au niveau économique, c’est un homme qui veut gagner de l’argent (et qui ne s’y prend pas bien en ce moment, manifestement) et au XXe siècle, toute l’histoire le montre, les intérêts privés, dans leur très grande majorité, ont fait le choix de l’extrême droite. Parce que du point de vue philosophique et pratique, ils sont d’accord. Si je suis patron, c’est parce que je suis le roi de la jungle par nature, de la même manière que l’extrême droite vous dit que vous avez beau être un pauvre con de blanc, vous êtes le sel de la terre par élection raciale.
En Belgique, Georges-Louis Bouchez a défendu son choix d’accueillir deux membres du groupuscule Chez Nous en parlant « d’assécher l’extrême droite » et de les « ramener dans le giron démocratique. » Ça vous inspire quoi ?
Il a tout à fait raison, ça marche tellement bien. Goebbels note dans son journal : « j’ai écouté la radio, ce sont nos idées de A à Z. » Parmi les irresponsabilités, il y a cette très mauvaise idée de reprendre les thèmes, la rhétorique, les obsessions et le personnel de l’extrême droite. Ça n’a aucun sens démocratique, mais ça a un sens idéologique. L’affinité entre ceux qu’on appelle les libéraux de manière un peu excessive et l’extrême droite est structurelle au XXe siècle. Ce sont toujours des libéraux qui ont mis les fascistes au pouvoir. En Italie en 1922. En Allemagne en 1932-1933. Parce qu’ils sont d’accord sur l’essentiel: il y a ceux qui ont réussi et ceux qui ne sont rien. Il y a là une logique de darwinisme social qui fait qu’on ne va pas soutenir des gueux incapables. Et l’ennemi, évidemment, c’est la gauche, une horreur.
« Ceux qui ont réussi et ceux qui ne sont rien » : vous reprenez là une phrase attribuée à Emmanuel Macron. Vous classez le Président français à « l’extrême centre », concept que vous déployez dans votre livre. C’est quoi, cet extrême centre ?
C’est un concept forgé par mon collègue Pierre Serna pour désigner ceux qui ont mis fin à la Révolution française et créé le Directoire en se disant centristes, modérés, rationnels, technico-pratiques par rapport aux excités des deux extrêmes. Pierre Serna montre que ce discours est complètement fabulatoire et idéologique et que ce nouveau pouvoir est d’une violence extrême, prêt à tirer au canon sur la foule de Paris. Ce concept est tout à fait opératoire pour le contexte allemand de 1932 où l’extrême-centre est d’accord sur l’essentiel avec l’extrême-droite.
Et Serna montre de manière convaincante que le mélange de politique de l’offre, de libéralisme économique et d’autoritarisme de Macron en est une manifestation supplémentaire. Une enquête du Monde a récemment dévoilé que le président se moquait des « rabzouz » (terme raciste, ndlr). François Bayrou parle de « subversion migratoire ». Des victoires idéologiques que Marine Le Pen et ses lieutenants revendiquent à juste titre. D’autant plus depuis la loi Immigration de décembre 2023. Ce sont leurs mesures, leurs idées, leur vocabulaire repris par le pouvoir en place.
À vous écouter, cet extrême-centre serait aussi dangereux que l’extrême-droite…
Disons que ce sont les idiots utiles de l’extrême-droite. Depuis 2017, on est passé de 2 à plus de 150 députés RN en France. Mais l’extrême-centre fait toujours le pari qu’il est suffisamment intelligent pour maîtriser. D’ailleurs, le but quasiment avoué de la dissolution, c’était de mettre Bardella à Matignon pour dominer la chose. C’est toujours une erreur historiquement avérée de l’extrême-centre : par mépris de classe, ils croient que la violence de l’extrême-droite ne les touchera pas. Ils sont blancs, privilégiés, ont les bons réseaux.
C’est toujours une erreur historiquement avérée de l’extrême-centre : par mépris de classe, ils croient que la violence de l’extrême-droite ne les touchera pas.
Von Papen qui a mis les nazis au pouvoir en janvier 1933 disait « Je vais tellement acculer Hitler qu’il va couiner. » Quand on fait le bilan 18 mois plus tard, c’est l’extrême-centre qui couine de manière glapissante. Von Papen a une muselière et deux de ses conseillers, parmi tant d’autres victimes, ont disparu : von Schleicher criblé de balles et Jung dont on n’a jamais retrouvé le corps.
Toute comparaison ayant ses limites, quelles sont les différences entre hier et aujourd’hui qui sont pour vous des sources d’espoir ?
D’abord, nous ne sommes pas adossés à la Première Guerre mondiale. On ne vit pas parmi les gueules cassées et les vétérans d’un conflit mondial où 80 millions d’hommes ont eu l’obligation de tuer pendant quatre ans. Autre différence : contrairement à nos aînés, nous savons ce qui s’est passé. Reste l’idée que l’extrême droite, c’est dangereux. Ce que les médias Bolloré et autres veulent arraser par la dédiabolisation.
Puis, ce n’est plus 1% d’une classe d’âge qui arrive à l’université. C’est plus de 50%. Il y a un brassage qui fait que désormais vous avez, je prends un exemple entre mille, dans la magistrature des gens qui, sans être forcément de gauche, sont légalistes et républicains. Et on voit bien que c’est la magistrature qui nous permet de tenir en dernière instance un peu partout, y compris aux États-Unis.
Enfin, le principe même de ma démarche est de contrer ce récit sur le caractère inéluctable de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, qui invite au fatalisme et à la résignation. « C’est la crise, que voulez-vous ? Le prochain coup, ce sera Le Pen. » En reprenant ce moment paradigmatique des années 1930-1933, je montre que c’était tout le contraire d’une nécessité. Un argument dans lequel on peut puiser pour ne pas être sidéré par la stratégie du choc menée par l’extrême droite.
Entretien réalisé par Charline Cauchie.