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Kanaky-Nouvelle-Calédonie : Vers l’independance, Saison 2

Jean-François CORRAL

Le 4 octobre prochain, les électeurs calédoniens seront appelés pour la deuxième fois à se rendre aux urnes pour répondre par OUI ou par NON à la question suivante : « Voulez vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » La précédente consultation du 4 novembre 2018 avait donné 43,3 % pour le OUI, 56,7 % pour le NON. Une victoire des non-indépendantistes, certes, mais au goût amer, eux qui escomptaient, sondages à l’appui, un score de 70-30. Au soir du scrutin, les vainqueurs affichaient leur dépit, les perdants leur satisfaction. Les loyalistes pensaient « purger » à tout jamais l’indépendance. Ils ont été rappelés à la réalité par la puissance d’un courant de fond en faveur de l’indépendance.

Qu’en sera-t-il le 4 octobre 2020 ? Bien malin qui pourrait le dire. Depuis 2018 le paysage politique en Nouvelle-Calédonie s’est considérablement modifié, les rapports de force aussi. Le suspens est entier.

À droite toute

Les élections provinciales de 2019 en province Sud ont consacré la victoire de la fraction de la droite coloniale la plus dure, L’Avenir en confiance, au détriment de Calédonie ensemble, plus autonomiste et modérée, qui a été littéralement atomisée. Sonia Backès, leader de l’Avenir en confiance, multiplie les provocations à l’endroit des ressortissants Kanak originaires du Nord et vivant dans le Sud à qui elle entend supprimer les prestations sociales, des autorités coutumières sommées de « rester à leur place  », et prône une forme d’apartheid partitionniste, « l’hyperprovincialisation » :  les Blancs chez eux dans le Sud, les Kanak chez eux dans le Nord et dans les îles.

L’inversion du rapport des forces au sein de la droite s’explique moins par une radicalisation d’une partie de l’électorat de droite que par la dispersion de l’électorat de Calédonie ensemble qui s’est dilué dans plusieurs petites listes centriste, communautaire ou écologiste soucieuses d’échapper à la bipolarisation de la vie politique entre indépendantistes et loyalistes.

A la veille du référendum prochain les différents partis anti-indépendantistes, à l’exception de Calédonie ensemble, se sont fondus dans une coalition, Les Loyalistes, qui regroupe jusqu’au Rassemblement national sans que cela ne leur pose le moindre problème. Rappelons qu’aux Présidentielles, les communes loyalistes du Sud avaient massivement voté pour Marine Le Pen au 2e tour. Leur piètre slogan de campagne, Mon NON est Nouvelle-Calédonie, illustre leur difficulté à positiver une campagne électorale tout entière axée dans la négation de la seule issue tracée par l’Accord de Nouméa, l’indépendance.

L’Eveil océanien

Avec 8,5 % des voix en province Sud, un nouveau venu a fait une entrée fracassante sur la scène politique à l’occasion de ces élections provinciales, l’Eveil océanien, une formation politique qui s’est constituée essentiellement à partir de la communauté wallisienne et futunienne, très importante en Nouvelle-Calédonie et traditionnellement acquise à la droite. Rappelons que de nombreux membres de cette communauté avaient joué les gros bras dans les milices anti-Kanak pendant la période dite des « évènements ». Le leader de l’Eveil océanien, Milakulo Tukumuli, a fait entendre un nouveau son de cloche. Il a expliqué et répété que la création de l’Eveil océanien obéissait à la double volonté d’en finir « avec l’instrumentalisation de la communauté par les loyalistes  » et avec le clivage loyalistes/indépendantistes. Pour faire bon poids, bonne mesure, l’EO s’est allié à la droite en province sud et avec les indépendantistes au Congrès de la Nouvelle-Calédonie où les indépendantistes disposent de 26 sièges contre 25 aux loyalistes.

Avec 3 élus au Congrès, l’Eveil océanien occupe une position charnière de « faiseur de roi ». Et leur choix s’est porté sur le candidat indépendantiste, Rock Wamytan, choix qu’il ont répété en 2020 en allant même jusqu’à former un intergroupe avec le parti indépendantiste de l’Union calédonienne, au grand dam de la droite locale. Fait notable qui pourrait peser sur le résultat du référendum, l’Eveil océanien a décidé de ne pas donner de consigne de vote.

Unité des indépendantistes

Côté indépendantistes, les élections provinciales ont confirmé l’effondrement du Parti travailliste qui, avec un seul élu au Congrès, a payé cash son abstention au référendum de 2018 et la progression de l’Uni, l’Union nationale pour l’indépendance, qui gagne un siège dans le Nord et double sa représentation dans les Îles. Les indépendantistes gèrent ainsi deux provinces sur trois, l’Uni dans le Nord, l’UC aux îles Loyauté et forment la principale force politique au Congrès.

Malgré les divisions internes, les différentes formations du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) se retrouvent au sein des Comités nationalistes et citoyens (CNC) pour mener une campagne unitaire. Le Parti travailliste a changé  son fusil d’épaule et a décidé d’appeler à voter OUI.

Le peuple Kanak, peuple colonisé, a décidé d’ouvrir son droit à l’autodétermination aux communautés installées durablement dans le pays, aux victimes de l’histoire, descendants de bagnards ou de travailleurs sous contrats indonésiens,vietnamiens et plus largement à celles et ceux installés sans discontinuité en Nouvelle-Calédonie depuis plus de vingt-cinq ans et natifs résidents depuis trois ans au moins.

Cette concession sans précédent dans l’histoire des décolonisations est une main tendue fraternellement par le peuple premier aux autres communautés pour construire ensemble un pays souverain. A l’opposé d’une démarche ethnique, la société proposée par le FLNKS se veut pluriculturelle. Nul ne sera jeté à la mer en cas d’indépendance. Plus de justice sociale, plus de fraternité, plus de solidarité, le projet indépendantiste ne manque pas d’atout pour séduire ces Calédoniens de toutes origines qui ne tirent pas profit du système colonial ni de l’économie de comptoir basée sur l’exportation des matières premières et l’importation de biens de consommation.

Le projet indépendantiste se veut rassurant

Si le OUI l’emporte, pas de trou noir ni de saut dans l’inconnu. S’ouvrira alors une période de transition au cours de laquelle seront négociées avec l’État français les modalités du transferts des cinq dernières compétences régaliennes (monnaie, affaires étrangères, justice, police, défense), les partenariats et coopérations possibles jusqu’à la décision du parlement français entérinant la séparation de la Nouvelle-Calédonie de l’ensemble français et la proclamation unilatérale de l’indépendance de Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Cette phase de transition qui pourrait s’étendre sur trois ans sera aussi l’occasion d’élaborer une Constitution démocratique.

Comparée à la campagne de 2018, la campagne électorale de 2020 est un peu plus tendue en raison des provocations de la droite coloniale qui mise sur une stratégie de la tension pour susciter la peur et essayer d’en tirer profit électoralement.

A l’inverse, les indépendantistes mènent une campagne sereine. De plus en plus de « Caldoches » de brousse qui souvent n’ont jamais mis les pieds en France, prennent conscience que leur seule patrie est la Nouvelle-Calédonie. C’est leur pays, un  pays qu’ils partagent au quotidien avec les Kanak. En province Nord, sous la conduite du leader indépendantiste Paul Néaoutyine (Uni), les politiques publiques de la collectivité ont conduit à un développement économique sans précédent autour de l’usine de Nickel, Koniambo Nickel. De plus en plus de « Caldoches » de toutes origines se retrouvent dans cette politique, s’organisent au sein de l’Union nationale pour l’indépendance dans la diversité (Unid) et affichent leur volonté de voter OUI le 4 octobre. Deux vice-présidents de la province Nord sur trois sont des non-Kanak, l’un descendant de travailleur javanais sous contrat, l’autre de descendante bagnard. Ils symbolisent ce glissement progressif vers l’indépendance d’une partie de la population hier acquise aux loyalistes.

Économie de comptoir versus industrie locale

Dans le monde patronal, les lignes de fractures s’approfondissent entre le milieu de l’import-export attaché au maintien du système colonial et le milieu de l’industrie locale aux intérêts diamétralement opposés. Ainsi deux tendances se sont affrontées au sein du Medef-NC qui ont abouti à à l’élection d’un président du Medef kanak dont le frère est l’ancien président indépendantiste de la province des îles Loyauté. Une première.

Évidemment, le Medef local ne s’est pas converti pour autant en soutien de l’indépendance, tant s’en faut, mais il apparaît à l’évidence que certains milieux du patronat local partagent avec les indépendantistes la volonté de protéger le marché local face aux importateurs dont les représentants politiques se retrouvent dans l’Avenir en Confiance. La Fédération des industrie de Nouvelle-Calédonie (FINC) a eu des mots très durs envers le membre du gouvernement en charge de l’économie, Christopher Gygès, jusqu’à ce que la crise sanitaire du coronavirus révèle l’importance d’un tissu économique et industriel local.

 L’État français prend parti

L’État qui se veut le garant du bon déroulement du scrutin affiche une neutralité de façade, démentie pourtant par quelques accrocs dénoncés par les indépendantistes. Il a ainsi, contrevenant à la loi électorale, autorisé les loyalistes à utiliser l’emblème national et la Marseillaise. Au prétexte de la crise sanitaire et du changement de gouvernement, il n’a pas tenu son engagement de rencontrer les partis indépendantistes en bilatérales afin d’envisager les modalités d’accession à la pleine souveraineté en cas de victoire du OUI. Enfin, il s’était engagé à produire un document plus étoffé que celui de 2018  sur les conséquences du OUI et du NON et s’est contenté de publier un simple copier/coller de l’édition de 2018 juste réactualisé. Enfin la publicité faire autour de l’aide de l’État dans le cadre des contrats de développement à quelques encablures seulement du référendum,  participe de ces petits signes qui font dire à Louis Mapou (Uni) que « l’État a choisi son camp  ».

La gestion de la crise sanitaire par le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie dans le consensus avec les trois provinces a abouti à contenir la pandémie. Le coronavirus ne circule pas en Nouvelle-Calédonie. Qui tirera profit de ce succès ? La droite majoritaire au gouvernement ou l’ensemble des collectivités impliquées, provinces et Sénat coutumier ?

Quel sera le vote des citoyens calédoniens le 4 octobre ? Nul ne peut le dire.

Gageons que la main tendue par les indépendantistes aux autres communautés sera saisie. Seule l’indépendance est une garantie de stabilité et de paix civile, se plait à dire Paul Néaoutyine.

 

Jean-François CORRAL

Observateur et acteur engagé de la vie politique de Kanaky-Nouvelle-Calédonie


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