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Kanaky Nouvelle-Calédonie : vers l’indépendance ?

Jean-François CORRAL

 

La consultation du 4 octobre 2020 sur la pleine souveraineté et l’indépendance de Kanaky Nouvelle-Calédonie a été marquée par la progression du OUI dans tout le pays. Certes, le NON l’a encore emporté grâce aux voix de la capitale Nouméa mais perd plus de trois points en deux ans passant de 56,7 à 53, 2 %. Avec près de 47 % des voix contre 43 % en 2018, les indépendantistes ont le vent en poupe. Le fleuve est en marche, inexorablement.

Les Loyalistes pour un troisième accord

Dans le camp « loyaliste », ce n’est pas l’ambiance des grands jours. Le rêve longtemps caressé de « purger » l’indépendance s’éloigne définitivement. Les anti-indépendantistes radicaux regroupés sous la bannière « Les Loyalistes » et ceux de Calédonie Ensemble, formation centriste, se retrouvent sur l’essentiel : éviter un troisième référendum qui selon eux fracturera le pays et altèrera la confiance nécessaire au monde économique. Ils restent convaincus que le troisième référendum donnera encore la victoire du NON et que, par conséquent, mieux vaut faire l’économie d’un nouveau tour de piste référendaire et ouvrir des discussions entre les deux camps sur un nième statut au sein de la France. Dans la foulée de Pierre Frogier (Le Rassemblement-les-Républicains) qui, il y a tout juste un an, préconisait une « différenciation provinciale », Sonia Backès, chef de file des Républicains calédoniens porte un projet « d’hyperprovincialisation » qui entend donner à chaque province une plus grande marge de manœuvre y compris dans ses liens avec la France. En gros, la Province Sud, à majorité « blanche » et loyaliste où est concentrée l’essentiel de la richesse, se gèrerait comme elle l’entend et les provinces Nord et Îles, majoritairement kanak, feraient de même au nom des spécificités de chaque province. Une logique ségrégationniste et une tentation partitionniste sous-tendent cette stratégie qui se heurte frontalement à l’esprit et à la lettre de l’Accord de Nouméa qui stipule clairement que « une partie de la Nouvelle-Calédonie ne pourra accéder seule à la pleine souveraineté ou conserver seule des liens différents avec la France, au motif que les résultats de la consultation électorale y auraient été différents du résultat global ».  Si Calédonie Ensemble ne partage pas cette option partitionniste, l’ensemble des formations anti-indépendantistes s’accordent cependant sur la nécessité de revoir la clé de répartition fiscale en faveur du rééquilibrage des provinces Nord et Îles et d’en finir avec le corps électoral restreint qui limite le droit de vote aux élections provinciales aux citoyens justifiant d’un lien durable avec le pays.

Les indépendantistes vers un 3e referendum

Ces projets de la droite coloniale, s’ils étaient mis en œuvre, produiraient une situation politique explosive. Ils sont évidemment rejetés en bloc par les indépendantistes. On voit mal qu’un quelconque accord avec le FLNKS puisse être trouvé sur ces bases d’autant plus que le rapport de force a tendance à s’inverser progressivement comme en témoigne le résultat du référendum et l’évolution de l’Eveil océanien, formation composée de citoyens d’origine wallisienne et futunienne, qui a joint ses voix à celle des indépendantistes pour porter Roch Wamytan à la présidence du Congrès. Le rapport de force est donc en train d’évoluer en faveur des indépendantistes.

L’Accord de Nouméa prévoit jusqu’à trois référendums, et tout laisse à penser que l’on s’acheminera vers le troisième. Il suffit qu’un tiers des membres du Congrès en face le demande, six mois après le dernier scrutin. Les indépendantistes occupant 26 sièges sur 54, c’est plus qu’il n’en faut pour qu’une troisième consultation soit organisée.

Jusqu’à présent, les indépendantistes ont toujours été présents dans les instances de dialogue mais ne sont jamais parvenus à ce que l’option de l’indépendance avec partenariat soit mise sur la table en raison du refus catégorique des « loyalistes » de discuter du sujet.

Dans la logique de l’Accord de Nouméa qui n’envisage qu’une seule issue (la pleine souveraineté), les indépendantistes continuent d’affirmer qu’ils sont ouverts dès à présent à la négociation avec les autres formations pour définir les modalités du transfert des dernières compétences et de toutes les questions relatives à la nationalité, à la bi-nationalité, aux partenariats et accords de coopérations utiles notamment avec la France pendant la phase de transition qui suivra la victoire du OUI.

Il est peu vraisemblable que la droite coloniale accepte aujourd’hui de discuter d’une option qu’elle a repoussé hier. Dès lors, il y a de forte chance, sauf coup de théâtre, que la Nouvelle-Calédonie s’achemine donc vers un troisième référendum.

L’État réussira-t-il sa première décolonisation pacifique ?

Dans la période qui a précédé le scrutin du 4 octobre 2020, l’État français s’était engagé à produire un document sur les conséquences du NON et du OUI et à recevoir dans ce but les partis indépendantistes en bilatérales pour préciser les modalités de transferts des compétences régaliennes pendant la phase de transition. L’État n’a pas tenu parole et n’a produit qu’une pâle copie actualisée du document produit en 2018. Un service minimum que les indépendantistes ont dénoncé avec vigueur.

Dans son discours au soir du 4 octobre, le Président de la République se rend à l’évidence : « Le moment est en effet venu de répondre et d’appréhender les conséquences concrètes de tous les scénarios. Et l’État, sans se départir de son impartialité garantie par les accords de Matignon s’engagera dans cette voie. »

Tout en se disant prêt à organiser un 3e référendum s’il est demandé par le tiers des membres du Congrès, Emmanuel Macron invite les deux camps à s’ouvrir au dialogue dans les termes suivants : «  Il faudra que les forces politiques calédoniennes s’engagent, que les partisans du “oui” acceptent d’envisager l’hypothèse et les conséquences du “non” ; et que les partisans du “non” acceptent d’envisager l’hypothèse et les conséquences d’un “oui”.  »

A l’évidence depuis 30 ans, les indépendantistes ont accepté l’hypothèse du maintien dans la France et joué le jeu des Accords de Matignon-Oudinot puis de l’Accord de Nouméa qui ne remettent pas en cause l’appartenance de la Nouvelle-Calédonie à l’ensemble français, il serait temps que demain les loyalistes acceptent enfin d’envisager l’hypothèse et les conséquences du OUI.

Dans l’histoire de la Nouvelle-Calédonie, l’État français a toujours tergiversé. Faute de s’engager réellement dans la voie de la décolonisation, ses atermoiements ont conduit aux évènements sanglants de 1984-1988. L’État français a la capacité, s’il en a la volonté politique, de forcer le cours des choses et mettre sur la table le principe d’une indépendance en partenariat. Edgar Pisani en d’autres temps l’avait tenté. Il était peut-être trop tôt. La situation est aujourd’hui plus propice que jamais. L’État français est au pied du mur. Il est de sa responsabilité aujourd’hui de réussir ou pas sa première décolonisation « en douceur ».

 

 

 

 

Jean-François CORRAL

Observateur et acteur engagé de la vie politique de Kanaky-Nouvelle-Calédonie


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