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Politique chronique image N°117
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La couleur est structurée comme un langage

Hugues LE PAIGE

Cet article a paru dans le n°117 de Politique (septembre 2021).

« Un enduit apposé ultérieurement sur la vérité originelle du noir et blanc » : la sentence un rien méprisante est de Roland Barthes dans « La chambre claire »1 où il s’exprime sur la photographie dans ce qui sera son dernier ouvrage avant sa mort. Nous sommes en 1980 et l’auteur de Mythologies témoigne ainsi de la pression esthétique ­– et parfois idéologique – qui s’est exercée durant des décennies sur les photographes qui tentaient de s’exprimer hors des chemins de la noblesse en noir et blanc tracés par les « grands maitres » de la photographie.

Et pourtant, l’invention de la photographie couleur date alors de plus d’un siècle. Elle est, en effet, l’œuvre de Louis Ducos du Hauron (Langon 1837 ­– Agen 1920) dans le Sud-Ouest de la France. Sous le titre Inventer la couleur, le Musée des Beaux-Arts d’Agen2 profite du centenaire de sa disparition pour s’attarder sur cette invention réellement révolutionnaire et largement en avance sur son temps. En 1860, Ducos conçoit la synthèse trichrome. Il obtient une photo couleur en superposant trois images réalisées séparément avec un filtre rouge, bleu et jaune. Le procédé sera amélioré par les frères Lumière. Mais le principe de la trichromie traversa les âges pour toujours s’imposer, y compris jusqu’à l’apparition du numérique.

Il y a toutefois une autre histoire de la photo couleur – que visite l’exposition Inventer la couleur3 –, c’est celle de son accession au statut d’œuvre d’art. Jusque dans les années 1970, la photo couleur est jugée purement descriptive, banale, quasi vulgaire. Parce qu’elle s’exprime essentiellement dans la publicité et les magazines (surtout américains) et que déjà – depuis l’apparition du film Kodacolor – elle a séduit les photographes du dimanche qui vont accompagner par l’image l’émergence de la société de consommation. Et c’est précisément parce qu’il sera l’un des yeux les plus perçants de la transformation esthétique (notamment) de l’Italie de l’après miracle économique que Luigi Ghirri sera en Europe (avec le français John Batho) celui qui imposera la photo couleur comme création artistique4. En même temps, Ghirri qui estimait que «  tout pouvait être photographié » confiait sa pellicule (Kodacolor) aux petits labos de quartier aujourd’hui disparus. Il tenait à conserver dans la création ces couleurs si typiques que les amateurs avaient « vulgarisées ».

Pendant longtemps, la couleur était l’apanage de la peinture et la photo ne se concevait qu’en noir et blanc. À la même époque, les pionniers américains ­– William Eggelstone, Ernst Haas et Saul Leiter – font entrer la photo couleur au musée. L’exposition du premier au MoMA de New York en 1976 constitue de ce point de vue un moment fondateur : à partir de là, les qualités artistiques et symboliques du jeu si particulier entre la lumière et les couleurs sont admises. Musées et galeries vont s’en emparer. La photo expérimentale et conceptuelle conçue par des créateurs (e. a. Jan Groover, Philippe Durant) qui, eux, sont nés dans la couleur devient un acteur essentiel de l’art contemporain qui s’enrichira encore avec les installations et son intégration dans le numérique (e. a Constance Nouvel, Vincent Ballard)5. Le paradoxe ­– et la richesse – de la couleur est qu’elle prendra successivement deux dimensions : celle qui permet de rendre plus réelle l’image captée et celle qui ensuite devient un instrument esthétique pour s’en écarter et plonger dans l’abstraction. Dans tous les cas, la couleur est définitivement devenue un langage.

Crédits : Saul Leiter, Postmen, 1952. Photographie couleur, épreuve chromogène. FNAC 08-603, Centre national des arts plastiques, ©Saul Leiter Foundation/Cnap/

La neige appartient par excellence à la reproduction en noir et blanc. Postmen la capte sans doute pour une première fois dans une œuvre photographique en couleur. Saul Leiter (1923-2013) est un des pionniers de la photo couleur qu’il utilise dès 1948 (en alternance avec le noir et blanc) notamment dans ses longues promenades newyorkaises. Son jeu de la lumière et des couleurs rappelle qu’il a été peintre, proche de l’expressionisme. Bien qu’ayant été exposé dès 1953 au MoMA, son œuvre en couleur est restée largement méconnue jusqu’au début du XXIe siècle.

  1. R. Barthes, « La chambre claire. Note sur la photographie », Cahiers du cinéma, Gallimard, Seuil, 1980.
  2. À l’Église des Jacobins, jusqu’au 3 octobre 2021, Agen.
  3. Voir le catalogue de l’exposition, Musée des Beaux-arts d’Agen-Édition Manuella.
  4. Voir H. Le Paige, « Luigi Ghirri, l’œil du géomètre », Politique n° 107, mars 2019, en ligne.
  5. Œuvres également mises en valeur dans l’exposition.

Hugues LE PAIGE

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"


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  • S’agissant de « photographie » et donc d’image fixe, il me semble que la couleur est souvent indispensable, cependant que parfois le noir et blanc s’avère plus percutant ; d’une part, le témoignage de la réalité brute telle qu’elle se présente, d’autre part la démarche purement artistique… N&B ou couleurs, tous les clichés numériques sont maintenant bien plus faciles à retoucher, améliorer, modifier, accentuer voire monter et/ou « truquer » par rapport à l’époque de l’argentique. Cependant, en parlant de séquences filmées et donc « d’images animées » : je suis interpellé par la colorisation quasi généralisée des films d’époques, servant à illustrer nombre de documentaires surtout historiques, tournés bien avant l’avènement de la couleur. D’abord parce que le post-traitement qui leur est appliqué « se voit comme le pif au milieu de la tronche » (profondeur du spectre, contrastes et transparence), mais aussi et à bien des égards, je vois cela comme une sorte de falsification, qui à mes yeux ne fait que desservir le propos plutôt que de l’étayer… Enfin, c’est juste mon petit avis en demi-teintes.

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