Droit international
La démocratie par les bombes : retour d’une dangereuse illusion
06.03.2026
Peut-on contourner les principes de la charte des Nations Unies et imposer par la force le respect des droits humains ? L’hypothèse fait un retour en force afin de justifier la guerre en Iran. Le prétendu ”interventionnisme humanitaire” affiche pourtant un bilan désastreux, et le jugement de l’Histoire envers celles et ceux qui tentent aujourd’hui de le réhabiliter pourrait être sévère.
En Belgique comme ailleurs, il ne fait pas bon évoquer le droit international face aux nombreuses voix qui, au centre et à droite, exultent depuis le début de l’offensive déclenchée le 28 février par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Par un procédé rodé par de nombreuses guerres prétendument déclenchées au nom de nobles principes, tout discours pacifiste est rapidement taxé au mieux de naïveté, au pire d’hypocrisie devant les massacres perpétrés par le régime de Téhéran. « Il y a des collègues qui disent : le droit international a été violé par Israël et les États-Unis. Mais auriez-vous dit la même chose lorsque Hitler assassinait les juifs ?», déclara ainsi la députée N-VA Darya Safai le 5 mars en commission des Affaires étrangères de la Chambre.
Au-delà du parallèle historique douteux, ce type de réaction virulente résume un lieu commun dans l’air du temps. Ainsi a-t-on assisté au retour du principe de « responsabilité de protéger », selon lequel la communauté internationale serait fondée à intervenir contre un État qui commettrait des crimes contre sa propre population. Cette idée est régulièrement invoquée, sans être mentionnée ouvertement, par les chancelleries occidentales soucieuses de motiver leur approbation à l’agression en cours.
Quelle responsabilité de protéger?
Disons-le tout net : pas plus que celui de « légitime défense préventive », le concept de responsabilité de protéger ne permet de justifier l’opération israélo-étasunienne sur le plan du droit. S’il a bien fait l’objet d’une résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies en 2005, il n’autorise pas pour autant à se passer d’un mandat du Conseil de sécurité de l’ONU, seul habilité à permettre l’usage de la violence. Il est du reste pratiquement mort-né dès sa première application. En 2011 en effet, la résolution 1973 a autorisé une intervention militaire contre le gouvernement libyen dans le cadre du conflit civil. Mais les forces de l’OTAN chargées de mettre en oeuvre le mandat de protection des populations l’avaient outrepassé, et provoqué un renversement du pouvoir. On connaît les conséquences humaines et sécuritaires désastreuses qui en ont résulté pour le pays et la région, et qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.
Il est hautement hasardeux de penser que transgresser le droit international puisse aboutir à un résultat positif pour les populations que l’on prétend défendre.
À défaut d’être légal, est-il pour autant légitime de faire prévaloir, selon les termes du chef de la diplomatie belge Maxime Prévot, « le principe de réalité » sur la « réalité des principes » pour empêcher des massacres? En l’espèce, ceux commis par le régime iranien sont un fait. Ni les sanctions occidentales qui ont contribué au déclenchement des protestations, ni le soutien que leur ont apporté les services secrets israéliens ne sauraient justifier que l’on en détourne le regard. Il n’en demeure pas moins hautement hasardeux de penser que transgresser le droit international pour y remédier puisse aboutir à un résultat positif pour les populations que l’on prétend défendre.
Valeurs et intérêts stratégiques
Une lecture réaliste des relations internationales interdit de conclure que les États agissent autrement que par intérêt bien compris. Il suffit pour s’en convaincre d’observer la longue liste des tyrans alliés de l’Occident qui ne seront jamais inquiétés, ou le manque de volonté à résoudre des crises humanitaires sans enjeu pour les puissances, comme l’illustre l’indifférence mondiale pour la situation en Haïti. Brandir les droits humains est d’autant moins crédible de la part d’acteurs aussi peu respectueux en la matière qu’Israël ou les États-Unis.
En Iran comme ailleurs, l’invocation de principes humanitaires doit donc être lue au regard des objectifs des belligérants, qui coïncident rarement avec ceux des populations qu’ils prétendent protéger. Dans le cas présent, Tel-Aviv cherche ainsi à éliminer le parrain des groupes armés qui le menacent et, in fine, à diminuer la pression pesant sur son régime d’apartheid et son expansionnisme colonial. Washington aspire, quant à elle et en dernière instance, mettre hors jeu l’allié régional de ses rivaux chinois et russes.
Un remède pire que le mal
Si Benyamin Netanyahou et Donald Trump aspirent à une transition politique qui leur soit favorable, le plan actuellement poursuivi semble plutôt chercher à détruire l’Iran en tant qu’État souverain.
La décapitation du régime des Mollahs a certes pu être accueillie avec soulagement par une partie de la population, mais force est de constater que la convergence de vues s’arrête là. Si Benyamin Netanyahou et Donald Trump aspirent à une transition politique qui leur soit favorable – dont rien ne dit qu’elle serait démocratique – le plan actuellement poursuivi semble plutôt chercher à détruire l’Iran en tant qu’État souverain. L’annonce, dès la première semaine du conflit, d’un soutien étatsunien à des milices kurdes afin d’ouvrir un front intérieur révèle la volonté de démembrer le pays. “Un Iran fracturé pourrait ne pas être si mauvais”, pouvait-on même lire dans le Wall Street Journal le 16 janvier, en écho au projet de “nouveau Moyen-Orient” des années Bush d’une région balkanisée aux frontières redessinées selon les intérêts de Washington. Vu la solidité interne du régime, elle augure une guerre civile qui déstabiliserait profondément la mosaïque culturelle iranienne. « En cas de chaos, l’Iran pourrait être un Irak post-2003 XXL ! » », avertit ainsi David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques. Pour rappel, entre 200 et 600 000 Irakiens ont été tués à la suite du renversement de Saddam Hussein par Georges W. Bush.
Ajoutons à cela une réalité criante qui semble échapper à la frénésie guerrière ambiante : une guerre propre n’existe pas. À l’heure d’écrire, l’offensive israélo-étatsunienne avait déjà fait au moins 1200 tués en Iran et 100 au Liban, en majorité des non-combattants selon le Croissant rouge, et plus de 330 000 déplacés dans les deux pays. De nombreuses infrastructures civiles ont déjà été ciblées, dont des hôpitaux. Le bombardement dans les premières heures du conflit de l’école de filles à Minab, qui a coûté la vie à 200 personnes dont 165 enfants, pourrait être constitutif de crime de guerre selon l’ONU. Il est clair que le silence sur ce massacre de la part de celles et ceux qui ont applaudi des deux mains le recours à la force en Iran ne saurait qu’encourager les prochains bains de sang.
L’incontournable retour à la résolution non violente des conflits
si l’autoritarisme et la corruption du régime génèrent en elles-mêmes leur propre opposition populaire, force est de constater que la poursuite de la stratégie d’étranglement du régime l’a amené à se radicaliser.
Prétendre qu’il ne restait d’autre choix que la guerre peut sembler ironique de la part de ceux qui l’ont provoquée ou n’ont rien fait pour l’empêcher. Sans même évoquer les récentes négociations entre Iran et États-Unis, torpillées par ces derniers malgré les avancées engrangées, l’explosion actuelle est la conséquence logique de l’abandon du multilatéralisme sur le dossier iranien. C’est en effet la dénonciation par Donald Trump en 2018 de l’Accord sur le nucléaire (JCPOA), négocié par son prédécesseur, qui a conduit l’Iran à sortir de ses obligations en vertu du Traité de non-prolifération nucléaire. Et si l’autoritarisme et la corruption du régime génèrent en elles-mêmes leur propre opposition populaire, force est de constater que la poursuite de la stratégie d’étranglement du régime l’a amené à se radicaliser.
Le passé ne peut être réécrit. Il est en revanche possible de rompre avec cette logique qui privilégie l’emploi illégal de l’outil militaire. Il convient pour cela de faire prévaloir le principe de la résolution non violente des conflits, ce qui implique leur traitement à la racine et la réhabilitation de la diplomatie et du dialogue politique. Une voie sans doute plus laborieuse que celle qu’offre l’exaltation guerrière en vogue, mais néanmoins incontournable pour espérer assurer un cadre commun de sécurité collective à l’échelle globale.
« Il est relativement facile de décider du déclenchement d’une guerre au nom de l’indignation et de la nécessité de « faire quelque chose ». […] Le règlement durable du conflit interne dans lequel on intervient constitue, en revanche, un défi beaucoup plus délicat à relever. », expliquait déjà dans nos colonnes la regrettée professeure à l’ULB Barbara Delcourt lors de l’invasion de la Libye en 2011. À l’heure où le droit international approche de l’état de mort clinique, la capacité des apprentis sorciers du changement de régime à organiser l’amnésie politique autour des leçons essentielles du passé devrait nous inquiéter.