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Politique Archives N°113
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La gauche belge et la question nationale. Le prix de l’aveuglement

Henri GOLDMAN

La gauche, surtout celle de tradition marxiste, n’a jamais été à l’aise avec la question nationale. Celle-ci a émergé au XIXe siècle en même temps que le mouvement ouvrier. Les deux ont toujours eu du mal à s’articuler. La Belgique ne fait pas exception.

Sur la tombe de Karl Marx, à Londres, on peut lire « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », extrait de la conclusion du Manifeste communiste (Marx et Engels, 1848). C’était aussi devenu la devise officielle de l’URSS. Pourtant, lors du deuxième congrès de l’Internationale communiste en juillet 1920, Lénine avait complété la maxime qui devint : « Prolétaires de tous les pays, nations et peuples opprimés, unissez-vous ! ».

Problème : « les prolétaires » et « les peuples » ne sont pas des réalités qui s’additionnent comme dans la maxime de Lénine, mais des réalités qui s’imbriquent. Les fidélités qu’elles suggèrent peuvent se révéler contradictoires et leurs intérêts divergents, voire incompatibles. D’où des difficultés théoriques et pratiques qui se manifestèrent tout au long de l’histoire de la gauche socialiste et du mouvement ouvrier aux prises avec un phénomène planétaire qui n’entrait pas dans leur logiciel de base. La queue de comète de cette histoire se trouve en Belgique.

Pour le comprendre, il faudra se livrer à un zoom arrière qui nous fera lever les yeux du guidon belgo-belge.

Lénine contre Luxemburg

« Prolétaires de tous les pays, nations et peuples opprimés, unissez-vous ! ». Si elle n’avait pas été assassinée à Berlin l’année précédente, Rosa Luxemburg se serait violemment opposée à cette formule. Dans une de ses principales polémiques avec Lénine, elle refusait que les socialistes endossent la revendication du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qu’elle considérait comme une trahison de la maxime de Marx : l’unité des travailleurs devait toujours primer et il n’était pas question d’abandonner la classe ouvrière des « minorités nationales opprimées » aux directions nationalistes qui les fourvoyaient dans une impasse. Pour Lénine, la Russie tsariste était une prison des peuples subissant la domination du « chauvinisme grand-russe ». Les en libérer était une exigence démocratique que la Révolution ne pouvait pas mépriser au nom de la primauté du social. Ignorer cette exigence eût été le meilleur moyen de rendre les peuples opprimés définitivement sourds aux promesses d’émancipation du socialisme. Pour Luxemburg, au contraire, ce n’était pas le rôle de la Révolution de planter de nouveaux poteaux frontières en Europe. Surtout que les mouvements nationalistes étaient presque dans tous les cas dirigés par des forces féodales ou bourgeoises, soit par des adversaires. Un beau dilemme.

La naissance des États-Nations

Le développement planétaire de la colonisation a tranché cette question : l’histoire a donné tort à la gauche européenne qui fut longtemps, dans sa majeure partie, complice de la colonisation et qui s’est souvent opposée aux luttes de libération des colonies au nom de la supériorité de ses conquêtes sociales dont profiteraient aussi les peuples colonisés en restant dans le giron de la métropole. Sur ce point, Lénine a eu raison contre Luxemburg.

En Afrique ou au Moyen-Orient, les frontières entre les colonies étaient souvent tracées à la latte entre puissances mandataires. Mais en Europe, elles avaient plus de consistance. Un long processus historique avait fini par délimiter des territoires en faisant coïncider des frontières économiques (un marché), sociales (une classe bourgeoise pour le piloter), culturelles (une langue unifiée, une littérature) et finalement politiques (une administration, une armée, donc un État). Ce modèle théorique n’était pas parfait. Aux marches de ces États ont subsisté des minorités que les circonstances n’avaient pas permis de constituer en États-nations séparés. En Écosse et en Irlande, en Transylvanie (Roumanie), en Catalogne et au Pays basque, des minorités nationales négocièrent des statuts intermédiaires plus ou moins satisfaisants et presque toujours en équilibre instable.

Mais l’Europe connut aussi des expériences d’États multinationaux, rassemblant plusieurs nationalités sans qu’aucune ne soit clairement dominante. Ce fut le cas de l’immense Autriche-Hongrie des Habsbourg, qui explosa après la défaite de l’Axe en 1918. Parmi les États qui naquirent alors, certains conservèrent le modèle multinational, comme la Tchéco­slovaquie, qui se divisa pacifiquement en 1992, et la Yougoslavie, république « fédérative » qui explosa la même année en six, puis sept morceaux en s’engageant dans une guerre civile à épisodes. Le signal de la débandade fut donné en 1991 par l’implosion de l’Union soviétique, qui était redevenue sous Staline et ses successeurs ce dont Lénine déclarait ne plus vouloir : une prison des peuples.

À chaque fois, la sortie du communisme libéra des aspirations nationales étouffées par des régimes à parti unique. Ces aspirations ne se réduisaient pas à la pure expression du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Elles traduisaient aussi des vieux conflits historiques ou religieux jamais résolus (Bosnie, Kosovo) ou exprimaient un « nationalisme de riches » (Croatie) voulant échapper par la sécession à l’obligation de solidarité. Faut-il le préciser ? Nulle part, cette nouvelle flambée de nationalismes ne fit la part belle à des forces de gauche ou se réclamant du mouvement ouvrier. Des décennies de dictature communiste les avaient discréditées, surtout quand, comme en Russie ou en Serbie, elles s’étaient identifiées à la nationalité dominante.

Ainsi, à la fin du XXe siècle, ne subsistent encore en Europe que deux États composés de plusieurs nationalités – en fait de deux nationalités principales – sans qu’aucune ne soit centrale : la Suisse et la Belgique. La Suisse, qui s’est constituée par un amalgame concentrique de cantons fédérés, connaîtra une vie finalement peu agitée1. Quant à la Belgique, née en 1830 comme État unitaire et francophone, c’est une autre histoire dont on vous parle ailleurs dans ce dossier. Ici, on se limitera à la manière dont la gauche socialiste a appréhendé ce pays. Son histoire singulière illustre, jusqu’à la caricature, la polémique entre Lénine et Luxemburg.

« De tael is gansch het volk »

La Belgique est née avant la révolution industrielle. Elle possède une classe de possédants qui s’exprime en français, tandis que ses populations parlent divers patois, romans ou germaniques. Puis, la Wallonie deviendra la première région industrialisée du continent. Dans le sillon industriel Sambre/Meuse/Vesdre va se constituer une classe ouvrière concentrée qui sera un terreau fertile pour le socialisme naissant. Rien de tel en Flandre qui reste massivement rurale en dehors de noyaux ouvriers à Gand et à Anvers. Au nord, à côté de la vieille aristocratie de tradition agraire, une bourgeoise libérale finira par se développer pour constituer une classe dominante moderne. Elle fréquentera les universités, toutes francophones à cette époque, élargissant ainsi la base des locuteurs en français standard, seule langue de culture à côté des divers dialectes vernaculaires. Bruxelles, siège depuis l’époque bourguignonne d’un pouvoir qui s’exerçait en français sur une population qui ne le parlait pas, va s’embourgeoiser et lentement se franciser en profondeur.

Quand la Flandre sera à son tour touchée par la révolution industrielle, la bourgeoisie locale, qui seule maîtrisait le français, alors seule langue officielle, avait eu le temps de tirer la leçon de l’industrialisation wallonne. Celle-ci avait donné naissance à un prolétariat socialiste, ce qu’il fallait à tout prix éviter. En 1891, l’encyclique Rerum Novarum définissait la doctrine sociale de l’Église qui servit de feuille de route à la démocratie chrétienne. Celle-ci fit de la Flandre sa terre d’élection, comme la Wallonie le fut pour le socialisme. Il s’agissait en même temps de faire reculer la misère et la pauvreté qui pesaient injustement sur le petit peuple et de combattre le socialisme athée, le tout au nom du bien commun. Pour éviter leur trop grande concentration, tous les efforts furent prodigués pour que les anciens paysans devenus ouvriers continuent à vivre dans leur village, ou plus exactement dans leur paroisse, sous l’autorité morale d’un clergé de base issu de ses rangs et qui parlait leur langue. Cette langue devint le vecteur d’une identité collective qui s’affirma contre une couche de possédants s’exprimant en français et monopolisant tous les pouvoirs : politiques, économiques et culturels. De là naquit un « mouvement flamand » relayant les aspirations populaires à la reconnaissance culturelle, mais porteur en même temps d’une idéologie conservatrice antilibérale (le « solidarisme ») prêchant l’unité organique du peuple et qui se révèlera très perméable aux différentes formes de populismes identitaires, fascismes compris.

Ainsi, au fil de son histoire, le Royaume de Belgique unitaire, bourgeois et francophone de 1830 s’est trouvé aux prises avec deux types de contestation de nature radicalement différente : une contestation sociale presque « chimiquement pure » – en Wallonie – et une contestation nationale s’apparentant à d’autres éveils qui se faisaient jour en Europe au même moment. Si la gauche est évidemment à l’aise dans la première, elle démontra, comme presque partout, son incapacité à se brancher sur la seconde. Le mouvement flamand, dont l’ancrage populaire est incontestable, fut donc monopolisé par divers courants de droite. Ceux-ci, avec le soutien du clergé de base, s’employèrent à atténuer tout ce qui pouvait ressembler à de la conflictualité sociale : il ne fallait pas diviser « le peuple ». Celui-ci se rassembla autour du mot d’ordre « De tael is gansch het volk » (en vieux flamand : « La langue est tout le peuple »), en opposition à sa propre bourgeoisie « fransquillonne », perçue comme un corps étranger au « peuple », mais aussi à la domination de la langue française au sein de la Belgique.

À la limite du racisme

Il s’agissait là d’une revendication démocratique, caractéristique de tous les mouvements nationaux qui aspirent à la reconnaissance. La social-démocratie flamande, minoritaire mais bien présente dans ses bastions de Gand et d’Anvers, n’aurait pas dû l’ignorer. C’est pourtant ce qu’elle fit, commettant en Flandre la même erreur d’appréciation que la social-démocratie en général à l’égard de la question coloniale qui la vit réticente à soutenir des mouvements de libération nationale qui ne lui ressemblaient pas. Les socialistes flamands menaient bien leur propagande en flamand pour toucher les travailleurs, mais ils ne soutenaient pas la revendication de reconnaissance de ce « patois » comme langue majeure. Pour mieux diffuser les idées socialistes en Flandre, ils misèrent même sur l’apprentissage du français dont la connaissance par les travailleurs leur aurait donné accès à toute une littérature socialiste encore inaccessible dans une langue qui n’était alors pas encore standardisée. L’indispensable unité entre travailleurs flamands et travailleurs wallons se ferait en français, soit dans la langue de l’ennemi. Ainsi, Édouard Anseele (1856-1938), fondateur de la coopérative du Vooruit de Gand et grande figure du Parti ouvrier belge, se fit élire député de Liège en 1894 comme symbole de l’unité des travailleurs, avant de devenir député de Gand en 1900.

Cette focalisation sur la langue aurait pu s’articuler à la question sociale. Le peu d’investissement de la gauche socialiste, combinée avec la défaite au sein du mouvement flamand naissant du courant « social » incarné par l’abbé Daens, défaite pour laquelle la hiérarchie catholique romaine avait pesé de tout son poids, en décida autrement.

Pour autant, la domination culturelle n’est pas un fantasme. La langue flamande n’acquerra un statut officiel qu’en 1898 et une complète égalité avec le français qu’au début des années 1930. Tandis que les francophones pouvaient se faire juger et administrer dans leur langue dans tout le pays, les justiciables et administrés parlant flamand du Nord du pays n’eurent longtemps droit qu’à une tolérance condescendante. Ainsi les Flamands firent longtemps l’expérience du mépris dans tous leurs contacts avec les autorités publiques, mais aussi lors de rencontres avec des Wallons de toutes conditions sociales, pétris de la conviction persistante de la supériorité naturelle du français sur le flamand et sur ceux qui s’exprimaient dans cette langue. Cette conviction est toujours ancrée dans certains milieux francophones, y compris ouvriers et « de gauche ». Elle a laissé des traces durables dans les consciences. Encore aujourd’hui, l’intérêt pour l’apprentissage de la langue parlée par la majorité des Belges reste très faible en Wallonie. (Voir ci-dessous)

Un traumatisme à dépasser

Quand le balancier du développement économique partira dans l’autre sens et que, à partir des années 1950, les travaillleurs flamands trouveront aisément un emploi près de leur lieu d’habitation, le souvenir du mépris qui les a frappés, à travers leur langue mais pas seulement, quand ils occupaient en Wallonie la place qui sera dévolue plus tard aux travailleurs immigrés, aura laissé des traces indélébiles.

Le prix de cet aveuglement se paie encore aujourd’hui. Le parti socialiste est, en Flandre, un des plus faibles de toute l’Europe de l’Ouest. Le décalage entre les paysages politiques du Nord et du Sud est abyssal. Seule la relève des générations, ainsi que le poids numérique croissant des personnes issues de l’immigration qui n’ont pas reçu ce contentieux en héritage, permet d’espérer que le vieux traumatisme puisse être un jour dépassé. À moins que la mondialisation culturelle, qui transforme toutes les volontés d’affirmation identitaire en batailles d’arrière-garde, ne finisse par produire le même résultat.


Annexe – Un racisme populaire ?

Dans la Wallonie ouvrière, un sentiment de supériorité fut conforté par le remarquable développement industriel. Cette fierté se nourrit aussi du spectacle de l’immigration qui draine les populations rurales flamandes vers les zones industrielles wallonnes, un phénomène qui se maintiendra jusqu’aux années 1960. Dans les campagnes wallonnes, ce sont les ouvriers agricoles flamands qui fournissent l’essentiel des bras saisonniers. Ces Flamands, eux-mêmes d’origine rurale, occupent les emplois sous-qualifiés délaissés par la main-d’œuvre locale.

Cette supériorité est affirmée comme une évidence dans le premier couplet du Chant des Wallons (1900)2, en combinaison avec tout un folklore truffé de clichés racistes à l’égard des travailleurs flamands. Dans toute une production culturelle, savante comme populaire, l’ouvrier flamand est moqué pour sa langue et ses mœurs. Aucun document recensé n’envisage le flamand autrement que sous l’aspect d’un parler primitif3.

À titre d’exemple, cette chanson, simplement intitulée L’Flamin(d), qui connu une diffusion exceptionnelle. Composée par un auteur du Pays noir, le docteur Arthur Culot, elle paraît d’abord en feuillet à la fin du XIXe siècle et est régulièrement rééditée jusqu’à une époque récente. Elle fut notamment enregistrée en toute innocence par Bob Dechamps (1914-2002), la star carolo de la chanson wallonne4. Tous les clichés y passent : vantardise, ivrognerie, goût pour la bagarre5… La ressemblance entre ces clichés et ceux qui affubleront les Congolais parlant « petit nègre », à peu près à la même époque et jusque dans les années 1950, est frappante.

  1. Voir J. Bannenberg, « Suisse : entre autonomie cantonale et sentiment national » dans ce dossier.
  2. Nous sommes fiers de notre Wallonie / Le monde entier admire ses enfants / Au premier rang brille son industrie / Et dans les arts on l’apprécie autant. / Bien que petit, notre pays surpasse / Par ses savants de plus grandes nations / Et nous voulons des libertés en masse / Voilà pourquoi l’on est fier d’être Wallons !
  3. Source : Y. Quairieux, « L’image de l’ouvrier flamand en Wallonie », Les analyses de l’Ihoess.
  4. On peut l’écouter sur YouTube et sur Spotify.
  5. Y. Quairieux, ibidem.

Henri GOLDMAN

Rédacteur en chef de Politique de 1997 à 2020.


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