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La non-mixité masculine, miroir de la non-mixité féminine ?

(c) La Bonne Poire (c) CanvaPro Montage
(c) La Bonne Poire (c) CanvaPro Montage

Il existe une asymétrie fondamentale entre les hommes et les personnes sexisées dans le système patriarcal. Voilà pourquoi, contrairement à ce que s’échinent à déclarer le camp conservateur, toutes les réunions en « non-mixité » ne se valent pas. Une opinion sous forme d’appel à la vigilance, par les fondatrices du collectif La bonne poire.

Depuis quelques années, nous avons vu apparaître à Bruxelles différentes initiatives autour des masculinités. Cela montre que le féminisme interpelle les hommes et que ceux-ci « s’y mettent ». La plupart de ces initiatives se passent en non-mixité masculine ; parfois elles sont portées par des hommes, parfois par des femmes. 

Il arrive que la démarche vise explicitement à construire l’égalité en cherchant à s’émanciper de la domination masculine. Souvent, elles s’apparentent davantage à du développement personnel ou du coaching. Dans le pire des cas, la domination masculine est simplement rendue plus confortable par un vernis progressiste. Comment peut-on discerner si le travail qui est fait dans ces espaces participe à construire un monde plus juste, ou s’il ne pose que des fausses solutions, voire de vrais problèmes ? Comment se fait-il que les groupes en non-mixité aient tendance à glisser vers des tendances masculinistes ?

Ces questions, nous nous les sommes posées au moment de créer La bonne poire, une de ces initiatives qui cherche à outiller les hommes pour qu’ils rejoignent la lutte anti-patriarcale. Nous sommes trois femmes à l’origine du projet ; nos activités s’adressent à un public majoritairement masculin mais se déroulent en mixité. L’expérience nous a permis d’affiner notre réflexion quant aux écueils dans lesquels peuvent tomber des initiatives cherchant à travailler sur les masculinités. 

Les écueils du travail sur les masculinités

Premièrement, nous observons que, la plupart du temps, les activités adressées aux hommes visent surtout une meilleure connexion à eux-mêmes, à leurs émotions, à leur corps. L’idée derrière est que la masculinité repose sur une déconnexion de soi et que reconnecter les hommes à leur intimité leur permettra d’être des personnes plus épanouies et plus disponibles pour autrui. Ce travail sur soi, nous le faisons aussi à La Bonne Poire. Cependant, nous croyons qu’il ne se suffit pas en lui-même.

Apprendre à être vulnérable ressemble à une désobéissance vis-à-vis de injonctions viriles, mais est-ce que ça construit vraiment des rapports de pouvoirs plus justes ? Quand la question identitaire (« qui suis-je en tant qu’homme ? ») devient le centre du travail, on entre dans une spirale de questionnements qui relèvent davantage du développement personnel ou d’un chemin thérapeutique que d’un travail politique. C’est légitime mais ça ne devrait pas être confondu avec un processus d’émancipation et de justice sociale. 

Le deuxième point d’attention concerne la non-mixité. Souvent l’option de la non-mixité est choisie car elle est sécurisante pour les participants. Elle construit une confiance implicite entre personnes partageant une même identité sociale. Le danger est alors de s’extraire des tensions nécessaires pour travailler les dynamiques de genre. Le patriarcat est un système relationnel : être un homme n’a de sens que dans une relation avec celleux qui ne le sont pas.

Les espaces en non-mixité ou en mixité choisie sont souvent une étape importante dans les luttes pour l’émancipation parce qu’ils permettent aux dominé·es de se remettre au centre du discours, de déployer du soin et d’imaginer des moyens de résistance. « Non-mixité » signifie généralement « quand des personnes dominées décident intentionnellement de se retrouver sans les dominant·es ». Il existe une asymétrie fondamentale entre les hommes et les personnes sexisées au sein du système patriarcal : les espaces en non-mixité masculine reproduisent les mêmes angles morts que la culture dominante et ne font que réaffirmer la centralité du vécu des hommes, invisibilisant d’autant plus les rapports de domination.

L’histoire a montré que les espaces de non-mixité masculine, même lorsqu’ils reposent sur une certaine conscience politique, tendent à glisser vers une forme de masculinisme

Il se peut que des hommes y construisent des rapports plus joyeux entre eux. Mais cela ne bénéficie pas ou peu aux personnes sexisées. Voire même, ces espaces tendent à générer un entre-soi confortable dans lequel les hommes rejouent et renforcent souvent les dynamiques de la solidarité masculine. L’histoire a montré que les espaces de non-mixité masculine, même lorsqu’ils reposent sur une certaine conscience politique, tendent à glisser vers une forme de masculinisme. Cela s’explique : lorsque l’on aborde les questions de genre à travers l’angle spécifique de « comment le patriarcat affecte les hommes », en occultant leur position dominante, il est difficile de résister à une dynamique de victimisation. Ce troisième écueil est un vrai problème car les groupes en non-mixité masculine se retrouvent alors à consolider, paradoxalement, les mécanismes qu’ils prétendent interroger. 

Comment tenir une ligne politique féministe ? 

Nous n’avons pas de formule magique, mais nous pouvons expliquer ce que nous avons mis en place à La Bonne Poire. Nos espaces sont ouverts à tout le monde et nos activités se déroulent en mixité bien que les hommes soient notre public cible. Nous veillons à maintenir une lecture systémique des rapports de domination et nous nous ancrons profondément dans une pensée féministe. Nous cherchons à créer un cadre sécurisant pour nos participant·es en leur donnant le droit à l’erreur : chacun·e est encouragé·e à se questionner, à exprimer des choses de manière maladroite, à se tromper. Mais collectivement, nous sommes responsables de ce que l’espace produit.

Il est essentiel de s’interpeller les un·es les autres, de nommer les endroits où l’on sent que quelque chose n’est pas juste. La diversité des points de vue présents est alors un vrai atout. Enfin, nous croyons à l’importance de rendre des comptes et d’être transparentes sur ce qui se passe lors de nos activités. C’est pourquoi nous rédigeons depuis trois ans une newsletter mensuelle qui comprend des compte-rendus d’activités ainsi que des réflexions qui nous animent en interne.

Penser la place des dominant·es dans les luttes pour l’émancipation et l’égalité est un véritable défi !

Cela peut paraître décourageant d’avoir à naviguer entre ces différents écueils. Le risque est toujours d’apporter à la domination masculine de fausses solutions, ou de finir par participer à maintenir ou à renforcer un statu quo. Penser la place des dominant·es dans les luttes pour l’émancipation et l’égalité est un véritable défi ! Il s’agit d’avoir une grande clarté sur ce que l’on fait, à quoi l’on contribue. Nous croyons qu’il est primordial de cultiver notre capacité à se remettre en question et à corriger notre trajectoire. C’est ce que nous visons aujourd’hui : créer des espaces non empreints de « pureté militante », où se rencontrer et se faire grandir mutuellement à travers nos différences. Rester au contact de la réalité de l’autre et se laisser bousculer, un peu. On n’évolue jamais que collectivement.