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La prochaine canicule, le temps parfait pour s’évader de prison ?

Vanessa DE GREEF

Il fait chaud, le sentiment de suffocation est présent, le sommeil impossible à trouver, l’air manque dans la pièce, et mon esprit doit oublier – est-ce possible ? – que la petite pièce dans laquelle je suis enfermé est délibérément fermée comme seule réponse à ce que j’ai pu commettre. Peu importe le salaud que je suis, l’Etat a un esprit si pauvre ici que la principale réponse qu’il me donne est d’être entre quatre murs, sans pouvoir ouvrir la porte. Parfois je rêve que je parviens à ouvrir cette porte, qu’un agent l’a mal fermée et que j’arrive à m’enfuir de ce milieu anxiogène. Mais si l’esprit humain est peu inventif sur les façons dont je pourrais réparer ce que j’ai commis, il a bien réfléchi sur les façons de me laisser à huis clos. Et au lieu d’être choqué par cette barbarie, l’esprit humain en redemande souvent et cherche à sécuriser encore plus l’espace dans lequel je suis enfermé alors que tout y est déjà prévu pour me rendre profondément instable, en perte de repères, dans l’impossibilité de trouver ou retrouver ma place dehors…

 

Voilà ce que je me suis souvent dit en tentant de me mettre à la place d’un détenu et en essayant, tant bien que mal, de surveiller les conditions de détention dans une des prisons du pays pendant huit ans. Moi-même, chaque fois que j’allais y faire mes « rondes », j’éprouvais déjà un sentiment d’étouffement et de claustrophie. En temps de canicule, ce sentiment s’intensifiait encore. J’avais la sensation de porter la crasse sur moi, et un besoin de me sentir propre au plus vite. Pendant ces années, quand je sortais de prison, quand je m’« évadais » de ce lieu infâme, la première chose que je faisais était de courir sous la douche en arrivant chez moi. Je pensais aux détenus qui, lorsqu’ils n’ont pas accès au travail en prison, n’ont droit à une douche que tous les trois jours. Je pensais aux détenus qui doivent faire leurs besoins devant leurs comparses et parfois dans un seau en lieu et place d’une toilette. Je pensais aux odeurs qui se dégageaient de ces lieux, même lorsque le sol venait d’être lavé. Je pensais aux détenus qui me demandaient s’il était normal d’être en possession du même petit carré d’essuie aussi fin qu’une serviette de cuisine, depuis deux à trois semaines. Je pensais enfin aux détenus qui, lorsque j’entrais dans « leur » cellule, tentaient, parfois gênés de ne pouvoir faire mieux, de trouver une chaise – parfois la seule pour un trio (trois détenus dans une cellule) – pour me recevoir correctement.

Le manque de personnel, couplé à une infrastructure vétuste, et à un état de surpopulation ingérable, ne les aidaient pas dans cette tâche.

En temps de canicule, les conditions de détention deviennent encore plus intenables : que ce soit lié au manque d’hygiène forcé, à la cohabitation dans la cellule avec un ou des codétenus, à la durée courte des sorties au préau (une heure en règle générale une à deux fois par jour), à l’espace réduit de la cellule (6 à 9m2), ou encore à l’exposition de la cellule au soleil (et à l’impossibilité de dresser un drap devant la fenêtre en guise de rideau, au motif que celui-ci obstruerait la vue des agents).

En temps de canicule, les conditions de travail des agents pénitentiaires, sans pouvoir être comparées aux conditions de détention, ne sont pas évidentes non plus. Tout « mouvement » de détenus – on appelle ainsi les transferts des détenus de la cellule vers un autre espace de la prison (ou vers l’extérieur) et inversement – est encore plus lourd à organiser. Pourtant, du temps de mes visites, des agents, à la demande de la direction ou de leur propre initiative, tentaient en période de canicule de se démener pour que les détenus ne souffrent pas trop de ces conditions (par exemple, en rallongeant la durée des sorties au préau, ou en ouvrant les « guichets » des cellules – à savoir la petite fenêtre qui permet à l’agent d’entrer en communication avec les détenus de la cellule sans ouvrir la porte – pour que l’air circule). Le manque de personnel, couplé à une infrastructure vétuste, et à un état de surpopulation ingérable, ne les aidaient pas dans cette tâche.

Face à ces conditions, on pourrait espérer que certains parlementaires du pays s’inquiètent des conditions de vie dans ces espaces cloitrés. Cela devrait être aussi le cas pour les crèches et les maisons de repos. On pourrait espérer la visite de parlementaires dans nos prisons pour observer la façon dont des êtres humains survivent dans des espaces aussi exigus. Manifestement, mes réflexions sont à l’extrême opposé de celles qui animent plusieurs parlementaires de ce pays dont la pénalisation de l’évasion est, en période de vagues de chaleur, la nouvelle priorité en matière pénale (un problème majeur en Belgique, rappelons-le, 10 évasions pour 10.000 détenus, ce qui fait de notre pays un des meilleurs élèves des pays européens…). Pour ceux-là, la question n’est donc pas de savoir comment les personnes détenues survivent par cette chaleur dans des espaces microscopiques mais comment on peut s’assurer qu’elles ne s’en échappent pas, peu importe leurs conditions de vie.

Le modèle des maisons de transition, fort développé au Québec, doit ainsi préparer à la sortie mieux que ce que ne le fait la prison

Aux autres parlementaires, ne nous limitons pas à la conservation d’institutions moyenâgeuses, tant dans leur apparence, que dans leurs fondements les plus profonds. Voilà quatre siècles qu’on ne jure que par cette institution vieillotte et contre-productive qu’est la prison. Plutôt que de pénaliser les évasions et leurs tentatives, il serait bon d’arrêter de mettre tous les détenus dans le même sac et d’accepter que pour la toute grande majorité, la prison ne fait pas sens. A vrai dire, fait-elle sens pour qui que ce soit ? Car elle correspond en soi à un traitement inhumain et dégradant : ne pas pouvoir ouvrir une porte a de quoi rendre littéralement fou. Cela dit, on peut comprendre que pour une infime minorité, il faille penser à une structure qui ne soit pas totalement ouverte. Mais une structure fermée qui ne rende pas fou et qui n’est pas contre-productive, est-ce possible ? Il faut y réfléchir. Dans le pays, rares sont les initiatives du genre et elles ne sont, à notre connaissance, mises en place que pour réparer les carences engendrées par le système carcéral. Le modèle des maisons de transition, fort développé au Québec, doit ainsi préparer à la sortie mieux que ce que ne le fait la prison, l’objectif étant de permettre au détenu en « transition » à trouver un emploi, à avoir une bonne santé et à ne pas être déresponsabilisé comme cela a lieu en prison. Le but est aussi de recréer du lien social et de limiter la récidive…

La prochaine canicule ne serait-elle pas le temps parfait pour songer à remettre réellement en cause l’existence de la prison ?

En Belgique, un projet du gouvernement fédéral, porté par le ministre Geens, vise à tester ce modèle et s’inspire du projet « De Huyzen – Les Maisons » mené par l’asbl « De Huyzen ». Ce projet vise à créer de petites unités de détention, adaptées en fonction du profil des personnes accueillies, qui devraient s’avérer plus propices à la réinsertion. Koen Geens a décidé de lancer un projet-pilote sur deux sites en Belgique – un en Flandre (à Malines) et l’autre en Wallonie (à Enghien). Le projet serait accessible à une centaine de personnes en fin de peine, précisément celles qui seraient à un an de pouvoir introduire une demande de libération conditionnelle. Si ce type de projet peut tout à fait s’avérer nécessaire pour accompagner certaines des personnes qui ont été détenues, le fait de créer des transitions pour réparer les coupures avec le monde « libre », coupures causées par le passage en prison, a de quoi faire perdre la raison.

Le fait de se perdre dans des rêves sur les transitions, les évasions et les sorties de prison n’est-il pas indispensable tant pour les personnes détenues que pour ceux et celles qui les côtoient ou qui se préoccupent de leur sort ? La prochaine canicule ne serait-elle pas le temps parfait pour songer à remettre réellement en cause l’existence de la prison – et qu’elle ne soit plus une étape presque systématique de tout parcours d’une personne condamnée – au risque de devoir sinon s’en évader ?

 

* L’autrice de l’article est une ancienne membre d’une Commission de surveillance d’une prison du pays.

Vanessa DE GREEF

Docteure en droit, membre du centre de droit public de l'Université Libre de Bruxelles et vice-présidente de la ligue des droits humains.


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