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Politique Actu N°111
Actu

La Sécu : une belge histoire

Yannick Bovy et Harald Franssen

La Belgique vient de célébrer les 75 ans de la naissance de la sécurité sociale, symbolisée par la publication de l’arrêté-loi du 28 décembre 1944.
Le 8 janvier paraissait une bande dessinée qui raconte la « belge histoire de la sécurité sociale1 ». Rencontre avec Harald Franssen, auteur de la bande dessinée, et Yannick Bovy, partenaire du projet pour le Centre d’éducation populaire André Genot (Cepag).


Après 75 ans, la sécurité sociale continue
de faire débat : son contenu, sa gestion et son financement ne cessent d’être discutés dans l’espace public. Et pourtant, son impact dans les vies quotidiennes semble, lui, très peu mis en récit. Pour raconter les origines de la sécurité sociale, vous avez choisi d’associer la grande Histoire à un vécu plus personnel, la naissance de votre enfant, qui met en perspective les apports de cette institution à la vie des citoyens d’aujourd’hui et d’hier. Comment, à partir d’une expérience si individuelle, en êtes-vous venu à interroger les origines de cette institution collective ?

HARALD FRANSSEN : La première question que je me suis posée à un certain moment, c’est « qu’est-ce que je suis réellement ? » ici en tant que Belge, « d’où je viens », « comment je fais mes choix ? » et « pourquoi ça se passe de cette manière aujourd’hui ? ». J’ai voulu comprendre ce qui fait mon histoire personnelle et ce qui fait finalement l’histoire de tous ceux que je côtoie et, par extension, tous les citoyens de ce pays.
Il y a dix ans, on m’avait suggéré ce sujet mais l’idée de raconter une histoire sur cette administration me semblait inintéressante.
Je me suis mis à la recherche d’informations mais je ne trouvais rien de très concluant.
Un jour, je me suis rendu dans une grande librairie pour découvrir ce qu’il y avait comme livres sur le sujet. Je m’attendais à trouver toute une étagère remplie de bouquins très spécifiques sur l’histoire de la sécu. Et à vrai dire, il n’y avait que trois livres sur la sécurité sociale, perdus entre la sociologie, la philosophie et l’économie. Un des trois était complètement hors sujet, j’ai acheté l’un des deux autres (qui datait des années 1990), un recueil de fiches totalement incomplet.
C’était quand même bizarre : il existe dans ce pays une énorme administration qui centralise plein de services qui touchent à la vie de chaque individu, de la naissance au décès, en passant par toutes les étapes de la vie, et malgré ça, j’ai du mal à trouver des informations. La démarche était lancée, j’en ai discuté un peu autour de moi pour voir si j’étais le seul à ne rien y connaître. Je partais en effet un peu de l’idée que j’étais vraiment ignorant sur la question mais que tout le monde en Belgique connaissait aussi bien l’histoire que le principe qui soutiennent la sécurité sociale. Mais en parlant autour de moi, je me suis
rendu compte que s’il y a bien un trou dans la sécu, c’est l’ignorance de son histoire !

Vu les soucis de diffusion rencontrés suite à l’épidémie de coronavirus, nous proposons exceptionnellement un “exemplaire solidaire” à télécharger gratuitement (soit une sélection de 12 articles) du numéro dans lequel cette interview a été publiée.

YANNICK BOVY : Je me suis vraiment intéressé à la question de la sécurité sociale après avoir eu la chance de rencontrer le résistant français Raymond Aubrac. Cet homme de luttes évoquait les « jours heureux », titre du programme du Conseil national de la résistance2.
Dans ce programme, on retrouve la sécurité sociale mais aussi le fait de libérer la société de la domination des puissances d’argent.
Il y a la question des moyens et du type de production, des nationalisations par rapport aux dynamiques de privatisations et la volonté de subordonner les intérêts particuliers à l’intérêt général. Tout ce corpus des « jours heureux », si on le relit aujourd’hui, que cela soit pour la France ou pour la Belgique, reste d’une actualité fracassante.
L’enjeu de la sécurité sociale, à travers ce que ce système représente, c’est toute la vision de société qu’on défend au Cepag qui transparaît : la solidarité, l’égalité, la justice sociale.

Dans ce processus de reconstruction d’un récit collectif, le choix de la bande dessinée est audacieux pour un sujet aussi complexe et mal connu. Quels sont ses avantages et contraintes ?

HARALD FRANSSEN : La bande dessinée est le média le plus accessible et le plus populaire qu’on puisse trouver.
Elle touche tous les pans de la population, des enfants aux adultes. Je suis dessinateur à la base et j’étais convaincu par l’idée de raconter tant l’histoire que les principes d’une administration en bande dessinée, sous forme d’enquête personnelle. La bande dessinée a cet avantage d’être placée entre le roman et le film : on peut y retourner facilement relire un détail tout en racontant cette histoire à la fois en séquences, en images et avec un certain rythme. Je voulais raconter la trace vivante d’une aventure humaine, en partant d’une réunion clandestine de 1941 qui a vraiment existé. La sécurité sociale, ce n’est pas une administration hors sol, elle est ancrée dans l’histoire des gens.

YANNICK BOVY : Cette bande dessinée a aussi été pensée pour intéresser les jeunes et donc les professeurs et les écoles, qui n’enseignent pas, ou si peu, ce qu’est la sécurité sociale, alors qu’elle constitue une histoire à partager et un enjeu qui nous concerne toutes et tous.

HARALD FRANSSEN : J’avais en tant qu’auteur et dessinateur le problème de traduire des mots en dessins. C’est un peu ma mission et ce n’est pas toujours
évident. Je cherchais un symbole, ou plutôt une ficelle, pour y arriver. Je me suis inspiré des arbres que je voyais par ma fenêtre. En choisissant cette image, j’ai d’abord pensé que cela deviendrait polémique, qu’on me dirait que c’est une vue d’artiste très personnelle mais qui n’évoque pas grand-chose. Je m’attendais donc à des réactions un peu négatives par rapport à cette idée, sans doute un peu naïve. Finalement, l’image a convaincu, au point qu’on m’a expliqué que l’arbre était le symbole des premières caisses d’assurances sociales imaginées en Allemagne en 1884, un symbole qui était présent sur des folders distribués lors de l’Exposition universelle de Paris au début du XXe siècle. Donc le symbole de l’arbre tient tout à fait dans l’histoire sociale. Et cette idée d’un arbre est extrêmement puissante aujourd’hui puisqu’on n’arrête pas d’appeler à planter des arbres, des arbres qui brûlent un peu partout.

YANNICK BOVY : Nous sommes cet arbre, de notre premier à notre dernier jour.

Dans les négociations politiques actuelles, la sécurité sociale se retrouve au cœur des projets qui opposent PS et N-VA : chômage, santé, pensions… Intéresser le citoyen à la sécurité sociale avec votre récit imagé, vous l’envisagez comme un moyen pour les citoyens de s’approprier une histoire collective et cette institution qu’est la sécu mais aussi comme une manière de la défendre ?

HARALD FRANSSEN : Je ne suis pas un technicien de la sécu. Mais je me suis rendu compte que c’était un sujet central au niveau politique. L’élection de Donald Trump s’est faite sur la sécu, le Brexit s’est fait sur la sécu, Macron fait sa politique sur la sécu, en Allemagne, c’était il y a dix ans, et encore maintenant, la sécurité sociale est régulièrement remise au centre de l’actualité.
L’Union européenne, pourtant sans compétence en la matière, se positionne aussi sur ces questions.
La sécurité sociale est donc vraiment au cœur de la politique actuelle. En travaillant sur cette période historique de genèse de la sécurité sociale, je vois qu’on est à une époque charnière où on redessine le monde. On est de nouveau en train de rediscuter le rapport de la société à l’homme et de l’homme à la société et selon moi, cette question du rapport au travail et au salariat est au centre. Dès son origine, le principe de la sécu, l’une de ses missions principales, c’est d’isoler les individus, les citoyens, des hasards de la vie et de subvenir aux besoins des gens, et non pas selon leurs moyens.

YANNICK BOVY : Ce projet de sécurité sociale faisait aussi de nous des acteurs. Il ne s’agissait pas simplement de décider d’en haut pour l’intérêt général mais de reprendre le contrôle de l’intérêt commun. C’est une question de pouvoir, d’émancipation, d’égalité.

HARALD FRANSSEN : Ce qui signifie qu’on a une responsabilité, qu’on ne peut pas l’abandonner.

YANNICK BOVY : C’est notre outil, en fait. On veut l’affaiblir, pour mieux le démanteler et nous en déposséder, mais ce cœur commun est à nous.

Vous mettez en évidence comment les discussions préparatoires au pacte d’accord social ont réuni des acteurs de différents bords aux positionnements divergents : syndicalistes chrétien et socialiste, patrons, fonctionnaires de l’État. Une telle association serait-elle possible aujourd’hui ? Serait-elle suffisante pour élaborer un nouveau pacte social ?

HARALD FRANSSEN : Des outils pour mettre en place la réflexion nécessaire existent. Je rejoins par exemple un auteur comme l’historien belge David Van Reybrouck, qui prône une forme de tirage au sort assez complexe avec une série de chambres, d’assemblées à mettre en place de façon pérenne, avec une rétribution qui permette à leurs acteurs de réfléchir dans de bonnes conditions. Le sujet devient trop complexe pour être limité à une délibération réduite au seul Parlement et aux représentants élus issus des partis politiques. Et il y a un piège évidemment dans ce discours, le piège du populisme : se laisser tenter par un système autoritaire où les décisions viendraient d’en haut. Cette expérience a séduit pas mal de démocrates ici même en Belgique à l’époque. Il y a eu le manifeste d’Henri De Man, président du Parti ouvrier belge3, qui en avait marre de cette inertie du parlementarisme et s’est laissé tenter. Pour éviter ce genre de dérive, on doit tester des solutions qui englobent des grands pans de la société. Parce que, c’est aujourd’hui un lieu commun de le dire, la justice sociale et la justice climatique sont liées.

YANNICK BOVY : Monique et Michel Pinçon-Charlot écrivent à la fin de leur postface que « Harald Franssen parvient à nous faire vivre de manière à la fois émouvante et intellectuelle ce combat décisif pour l’humanité : soit la mort des plus vulnérables, soit le bonheur de tous dans le partage et la solidarité ». Derrière cette phrase, il n’y a pas seulement la question de la sécurité sociale, de la solidarité, du partage des richesses, il y a aussi la question climatique. La question sociale et la question environnementale sont indissociables.
Il nous faut construire ce que François Ruffin, en France, appelle le « Front populaire écologique ».
La situation nous oblige à la radicalité. À rompre avec le capitalisme, car il ne va pas s’autoréguler ou se verdir. Penser que l’on va pouvoir résoudre les questions sociale et climatique urgentissimes en l’aménageant, c’est un peu, pour reprendre l’expression de l’économiste français Frédéric Lordon, comme dire à un tigre affamé face auquel on se retrouve dans la jungle : « Sage, Kiki ! »

La parution d’une version en néerlandais est prévue pour mai 2020. C’était important pour vous d’éditer ce projet dans deux langues nationales ?

HARALD FRANSSEN : L’édition en néerlandais faisait partie du projet dès le début. On parle avec la sécu d’un projet national, cette bande dessinée devait être nationale pour remettre à niveau les connaissances de la genèse de l’institution, pour que tout le monde parte avec la même base. Il n’y a pas si longtemps j’entendais le président de la N-VA, Bart De Wever, décrire la sécurité sociale comme un grand machin compliqué et socialiste, je me suis dit qu’il fallait que je termine vite mon projet et qu’il sorte en flamand. Il faut dépasser le débat uniquement au sein des instances politiques, c’est mon intention : je veux que mon voisin, ma voisine et les habitants de l’autre côté de la frontière linguistique puissent avoir les mêmes références historiques.

Propos recueillis par Vaïa Demertzis

  1. Harald, Un cœur en commun. La belge histoire de la sécurité sociale, Éditions Delcourt, janvier
    2020.
  2. Voir le programme du Conseil national de la résistance. Il a également fait l’objet d’un film documentaire réalisé par Gilles Perret en 2013, intitulé Les jours heureux.
  3. Après la reddition belge face à l’Allemagne nazie, Henri De Man écrit son Manifeste du 28 juin 1940 dans lequel il enjoint les militants du POB à ne pas « résister à l’occupant » et présente « la débâcle du régime parlementaire et de la ploutocratie capitaliste » comme une « délivrance » pour les classes laborieuses.

Yannick Bovy

Harald Franssen

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