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La société sans répit : la mobilité comme injonction

Pierre ANSAY

 

Le sous-titre de cet essai l’annonce et le résume : la mobilité comme injonction. Les deux auteurs, Christophe Mincke et Bertrand Montulet, déjà animateurs du dossier Bougez ! du numéro 64 de notre revue, ont produit là une remarquable synthèse de diverses analyses sociétales relatives à la bougeotte imposée.

La mobilité : un style de vie subit annexé à un monde nouveau qui prescrit

La mobilité est donc un style, une prescription, une valeur morale, esthétique, académique, à l’œuvre autant dans les pyramides administratives, dans l’appareil de la justice et de la prison et dans les entreprises. Mais le concept désigne autant un monde qu’un style : Erasmus devient une tâche mais une tache pour le C.V. de ceux qui ont de bonnes raisons de ne pas vouloir s’y résoudre. Le chercheur qui franchit les frontières sévèrement gardées des disciplines académiques peut cher payer ses audaces transdisciplinaires. Le cadre intermédiaire qui refuse, pour des raisons familiales, un voyage d’affaire avec le patron, n’est pas à la hauteur des attentes qui aimeraient le mobiliser en levant les barrières qui étanchéisaient sa vie privée et la vie professionnelle. D’autres encore ont fait de la mobilité l’accès au monde comme un village, les familles recomposées, la vaporisation des identités sexuelles et des normes de conjugalité.

Larguez les amarres !

Sans doute que le conglomérat de valeurs, de prescriptions, d’injonctions, de dispositions qui mettent et agitent notre monde en mobilité déprécient les résistances communautaires et les ancrages locaux. Le sédentaire est suspect et hors jeu, il sent même la caque communautariste et les saveurs de l’enracinement devraient flirter avec les discours de la droite extrême. La mise en mobilité va de pair avec une nouvelle manière d’occuper son temps au sein d’espaces qui montrent et démontrent ces accélérations multiformes des modes de vie et de translation. Les mobilités relèvent des faits autant que de l’idéal, elles relancent de nouvelles rhétoriques, des réagencements publicitaires plus hardis et recommandent avec chaleur des modes de vie désancrés hors des communautés compensatrices.

La forme-limite et la forme-flux

Avec une rare élégance et une économie de moyens conceptuels, les auteurs articulent ces évolutions multiples autour de deux concepts, la forme-limite qui caractérise les anciennes assignations sédentaires calfeutrantes et incarcérantes et la forme-flux, faite de variations incessantes branchant, débranchant les attaches réseautiques, connectant ou coupant des flux. Dans la forme-flux, autant forme de vie prescrite que récompensée, apparaissent les figures du réseau, de la vie en mode surf. La posture valorisée dans ce nouvel esprit du temps insère l’artiste de soi sur une onde préexistante, non plus s’opposer ni contester mais glisser, hors des quadrillages et des systèmes de cases signes dépassés d’un ancien monde. L’ouvrage trace des  liens et montre des correspondances entre ce nouvel esprit du temps et le nouvel esprit du capitalisme.

Dans l’ancien modèle, existait une mobilité de franchissement de cases, on passait d’une institution à l’autre, d’un lieu stabilisé et organisé par des contraintes légales à un autre, la forme la plus simple étant métro-boulot-dodo. Le sous-chef de bureau passait des examens, le juge progressait à l’ancienneté, l’incarcéré retrouvait la liberté, la jeune femme célibataire se mariait et devenait mère de famille. Mais la délégitimation de la frontière enlève à la mobilité-franchissement sa pertinence et la valeur de ses épreuves réussies, la société devient fluante, liquide, il faut se tenir dans le courant et au courant.

Deux figures idéales-type de la mobilité

La mobilité flux emprunte deux figures idéales types : la mobilité kinétique, bouger obéit à un impératif, et la mobilité dérive, on n’est pas loin des exhortations adolescentes du Bateau ivre de Rimbaud, qui descendait des fleuves impassibles en larguant les haleurs et les valeurs parentales héritées. Ce n’est pas l’impermanence sereinement acceptée des Bouddhistes, mais une mise en agitation relancée par une rhétorique de l’incessante adaptation mobile à un environnement lui-même mis en transe par ces translations frénétiques, il ne s’agit plus de révolution, mais bien d’évolution permanente dans un contexte lui-même mouvant[1]. Le mot d’ordre n’est plus qu’on appartient, mais qu’on adhère pour un temps, il ne s’agit pas d’être, mais d’en être, d’être branché ou pas, de remonter vers les centres nerveux des réseaux qui distribuent marqueurs de légitimité, informations discrètes, connexions opportunes à saisir, renoncer à tout ancrage se paie du prix d’une dérive incontrôlée et permanente[2], fatigue d’être soi, écrira Ehrenberg.

La haine des limites

Ce nouvel esprit du temps hait les limites : ainsi certaines pratiques discursives délégitiment les concrétions morales encastrantes :  réclamer un emploi unique à vie ? clôturer les frontières pour protéger les produits locaux de la concurrence étrangère ? protéger la pureté de la race ? Ces haines de la frontière qui circonscrit ne sont pas sans mélange, et Bart de Wever, qui en appelle à l’âme flamande proclame simultanément que les Flamands doivent devenir les Japonais de l’Europe. C’est là une rhétorique à deux faces : recourir à la forme-limite pour s’assurer dans une identité mise en flottaison mais simultanément entonner la rhétorique néo-libérale de l’ouverture nécessaire à la globalisation, ce sont les mêmes qui tiennent les discours de la préférence nationale et de l’ouverture au commerce mondial. L’homme n’a plus à s’extraire de son monde pour le maîtriser et l’ordonner, mais à s’y adapter pour ne pas se laisser distancer par lui.

Les quatre impératifs de la nouvelle rhétorique

Quatre impératifs commandent ce nouveau style de vie pour ce nouveau monde, s’activer dans le bougisme débordant, l’activité n’étant pas définie comme la progression vers la réalisation d’un but, mais comme agitation de soi, obéir au prescrit de l’activation, ou frénésie sans but circonscrit , disponibilité requise à toute sollicitation, notons au passage la critique de la rhétorique de l’activation des demandeurs d’emploi, participer, s’inscrire sans avoir de cesse au sein d’écheveaux réseautiques, se déclarer employable, mobilisable, ouvert à la reliance, le danger est davantage de « ne pas en être » plutôt que de participer de manière inadéquate[3].Et s’adapter, il faut s’adapter à tout, faire feu de tout bois, saisir toute opportunité et surtout, surtout, ne pas se laisser semer par un réel en constante évolution[4].

Des résistances ?

Le discours de l’ancrage, précisent les auteurs, résiste en bien des domaines. Pensons aux luttes syndicales pour la réduction du temps de travail, l’opposition à l’osmose mobilitaire croissante entre le monde de la vie et le monde de l’emploi, la panoplie des revendications qui réclament et protégent un droit à la déconnexion. Ajouter aussi les efforts, – quels en sont les résultats engrangés ? – de réancrer l’économie dans l’économie réelle, de l’encadrer et, ainsi de réaffirmer l’existence de territoires politiques et sociaux préservés des logiques financières[5]. Mais ces résistances sont bien loin de s’aligner sur l’axe gauche/droite, reconduire, comme en France, les Roms à la frontière, n’a que peu à voir avec les revendications syndicales de réduction du temps de travail ni avec la préservation des rentes de situation. Les auteurs, avec une rare pertinence, ont beau jeu de pointer le secret bancaire, la persistance des discriminations de genre sur le marché du travail et le plafond de verre qui les accompagnent. Si le divorce précoce est de mise pour celles et ceux qui veulent vivre à fond les attirances érotiques du « quick-sex », la répartition traditionnelle des rôles homme/femme n’est pas près de disparaître.

Qui sont les maîtres de ce nouveau ballet ?

A bon droit, le lecteur se demande à qui profite de ce nouvel élan des choses et des êtres. Dans le monde mobile, certains sont assignés à l’immobilité pour que d’autres bougent à l’envi. Ainsi, le travailleur peu qualifié ou âgé aura beau multiplier les démarches, il restera plus que vraisemblablement indésirable dans le réseau qu’est devenu le monde du travail. Si la mobilité se présente pour certains comme un requis angoissant, elle est pour d’autres une chance, une grappe fluctuant incessamment d’opportunités à saisir, l’employé d’une multinationale auquel on offre de se former en Californie en retirera plus de gratifications symboliques (ou financières) que le travailleur manuel auquel on propose deux jours de formation comme clarckiste à La Courneuve[6]. Qui dirige ? Qui manipule pour quoi ? Occuper une place enviable dans les pyramides encore subsistantes permet certainement d’en prolonger la vie et d’engranger les bénéfices de position. Les patrons des divers troupeaux, étatiques ou privés, disposent d’une relative autonomie dans leur emploi qui se déploie en temps divers et multiples. Le boss est constamment invité à s’affilier à divers nœuds réseautiques où il accumulera, en réserves ou dépenses immédiates, un capital social qu’il pourra mettre à profit, il déléguera les tâches subalternes et peu signifiantes à des personnes tenues de lui obéir, au profit d’une concentration sur des activités plus valorisantes ou rentables. Enfin, ces situations pyramidalement élevées garantissent un emploi très bien rétribué à vie, avec s’il le faut, des parachutes dorés. Ainsi se montrent à l’œuvre ceux qu’Isabelle Stengers nommait les petites mains, les architectes et les curés à la petite semaine de cette bougeotte autant désirée, valorisée que prescrite. Il faut sans doute, comme Archimède le réclamait, un point d’appui immobile pour que le système s’envoie en l’air en constant mouvement brownien mais, comme l’affirmait le vieil aristocrate dans Le guépard de Visconti, tout change pour que rien ne change. Sans doute, et les auteurs ouvrent là des boulevards de perspectives, ce monde en constante mutation nécessite des architectes à moitié clandestins, il réclame des opérateurs qui sifflent, quand il le faut, la fin des partouzes mobilitaires et disposent d’un éventail élargi de cartes jaunes et rouges.

Des prolongements et des connexions possibles

Mis en appétit, le lecteur pourrait certes regretter, mais cette restriction est peut-être rendue nécessaire par les limites de l’ouvrage, la seule référence à la voiture et aux politiques de mobilité spatiale. Car les possibles de la société sans répit sont extensibles, presque à l’infini et laissent filtrer des prolongements inédits. Ce qui est en jeu, indiquent Dardot et Laval, n’est ni plus ni moins que la forme de notre existence, c’est-à-dire la façon dont nous sommes pressés de nous comporter. Le néolibéralisme définit en effet une certaine norme de vie (…) Elle ordonne les rapports sociaux au modèle de marché, elle transforme jusqu’à l’individu, appelé à se concevoir comme une entreprise[7]. Les travaux de Vincent Carton et de Jean-Paul Gailly montrent ainsi que la prescription de mobilité se produit dans l’exigence et les dispositifs de fluidité du trafic auto. Le prescrit de mobilité spatiale lutte contre la congestion automobile par une augmentation de la capacité routière. Cette vision et ce prescrit qui aménage, précise Carton[8], cautionne un paradigme de mobilité et en changer demanderait aux usagers mais surtout aux décideurs politiques de modifier la grammaire de leur vie quotidienne. Le prescrit de la mobilité s’inscrit dans la réfection très couteuse des tunnels de ceinture à Bruxelles, dans l’extension hors normes des lignes de métro censées libérer de la surface pour la circulation automobile. Les rues et les boulevards sont voués à l’automobile et les aménageurs dominés par leur domination sont bien mobilisés comme des agents de la circulation automobile. Les piétons et autres semi-immobiles, quand ils ne sont pas bousculés par des trottinettes nouveau genre, n’ont qu’à se bien garder. Et Vincent de Correbyter, qui prolonge la théorie des piliers et clivages, pointe, quant à lui, qu’il s’est formé un clivage cosmopolitisme/identité dont le pôle dominé est constitué par la population dite de souche, qui voit dans la porosité des frontières, la construction européenne, la mondialisation, les flux migratoires, les évolutions démographiques et l’importation de l’islamisme politique une menace majeure pour la société occidentale[9]. La porosité sélective des frontières engendrerait-elle, à partir de cette mise mondiale en mobilité, un nouveau pilier ?

Les travaux de Richard Sennet[10], enfin, montraient à souhait que cette grammaire existentielle se tissait à des formes nouvelles, plus insidieuses parfois, du management des mobilisés : la mobilité, c’est aussi une vaste panoplie de dispositifs visant à augmenter la productivité du travail, et brisant les formes et les habitudes de vie héritées.

Des présupposés philosophiques opportuns pour accompagner et prolonger la réflexion

La valeur d’une œuvre se mesure ainsi aux perspectives ouvrantes et elles sont ici multiples. Il en va du passage graduel, selon la caractérisation qu’en a donné Deleuze, des sociétés d’enfermement aux sociétés de contrôle, de la valorisation du nomadisme existentiel qui devrait faire bon ménage avec les ancrages menacés des sédentaires fragiles condamnés à bouger pour survivre, la nécessité, pour les Etats démocratiques, de protéger les traditions culturelles de populations socialement fragilisées, en d’autres termes, de réguler et de limiter le caractère dissolvant la culture marchande. Ainsi pointent les grands débats américains entre les tenants du libéralisme philosophique et politique auquel s’opposent les écrits de philosophes communautariens comme Mc Intyre, Walzer, Taylor et autres Michael Sandel. L’ouvrage n’est pas sans appeler à la redécouverte de l’œuvre, injustement oubliée, de Bergson. L’ouvert, opposé aux clôtures mortifères, permet le déploiement de l’élan vital de la vie, mais le capitalisme mondialiste ouvre certaines frontières et en ferme d’autres, selon ses intérêts courtermistes. Les auteurs cèdent, c’est un mignon péché, à cette tentative irrépressible de dire le temps en le mesurant et le représentant dans et par l’espace, manquant ainsi ce qui fait la durée, ce qui tisse l’étoffe de notre expérience et nourrit nos résistances. La jeune fille enlève les pétales d’une marguerite un à un : il m’aime, à la folie, beaucoup, un peu, pas du tout. La jeune fille, dira Bergson, manque la durée de son amour, son évolution incessante. Elle confère une quantification spatialisée à une qualité de vie, faite d’intensités diverses qui la transforment et qui l’inscrivent dans une ligne de devenir. Et ces lignes d’avenir incertain et imprévisible sont lézardées, coupées en zig-zags, avec des intensités fortes faites d’évènements purs, des aiôns, à savoir des mémoires d’intolérable qui se lèvent et font bouger, pour un temps, les quincailleries dominantes. Quand le pouvoir se fait trop prescrivant, quand le licou nous étrangle, quand il pousse trop loin ses avantages indus, naissent des insurrections dont la culture passée nous lègue le souvenir inscrit dans nos durées. Ce beau livre est bien là pour fonder nos indignations, il nous équipe avec des descriptions qui persuadent et une batterie de concepts savamment articulés qui aident à penser cette nouvelle manière de fabriquer de la réalité. S’il relance, sans le moindre dogmatisme, nos perplexités, il trace des chemins pour donner un contour existentiel à nos révoltes résistantes et nos pratiques alternatives. Certes, il faut que nous le dépassions, il nous met au défi de relier autrement nos vies intimes et extimes, il nous pousse au-delà de ses intelligences et arme nos méfiances vis-à-vis des magasins à bréviaires. Il faut se bouger à partir de ses tableaux, il faut penser en utilisant ses concepts, pour en quelque sorte le dépasser sans pour autant négliger d’y revenir comme à partir d’un point d’ancrage.

 

 

[1] Ibid. p 61.

[2] Ibid. p. 74.

[3] Ibid. p. 97.

[4] Ibid. p. 97.

[5] Ibid. p. 117.

[6] Ibid. p 102.

[7] Pierre Dardot et Christian Laval, la nouvelle raison du monde, Paris, La Découverte, 2010, p 5.

[8] Vincent Carton, les enjeux de la mobilité bruxelloise, in Politique, revue belge des débats (site internet)

[9] Vincent de Correbyter, « Que reste-t-il de nos clivages ? » in Politique, revue belge des débats, n°105, septembre 2018.

[10] Richard Sennet, la culture du nouveau capitalisme, Paris, Albin Michel, 2006.

Pierre ANSAY

Docteur en philosophie et auteur de plusieurs ouvrages dont Spinoza au ras de nos pâquerettes (Couleur livres)


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