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Politique Actu N°120
Actu

L’Amérique face à ses démons

Jérôme JAMIN

24 juin 2022. La Cour suprême annule l’arrêt Roe vs Wade qui fixait le cadre légal de l’accès à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) aux États-Unis depuis 1973.

Cet article a paru dans le n°120 de Politique (septembre 2022).

 

Ce fameux arrêt accordait aux Américaines le droit d’avorter dans tout le pays selon des modalités variables, avec parfois de très fortes restrictions, mais c’était un droit garanti par la plus haute juridiction fédérale ! L’annulation n’interdit pas l’avortement, contrairement à une certaine lecture politique, elle renvoie simplement la décision aux États fédérés qui sont désormais libres de faire ce qu’ils veulent, comme dans l’Union européenne. C’est d’ailleurs assez logique quand on se remémore le débat des Pères fondateurs – prévoyant sur des enjeux encore non existants – qui avaient décidé de préciser dans la future Constitution que toute prérogative qui ne serait pas affectée au niveau fédéral ou fédéré devait relever de la compétence des États fédérés.

Paradoxalement, cette nouvelle ouvre peut-être des pistes, pour deux raisons.D’abord, en permettant aux législateurs des États fédérés de voter de fortes restrictions, ceux-ci deviennent comptables et ne peuvent plus faire les fanfarons dans les médias et les cercles religieux. Depuis des années, il y avait une surenchère chez les conservateurs et groupes religieux en tous genres sur le « droit à la vie », le caractère « sacré » de cette dernière, l’assimilation de l’avortement à un assassinat, etc. C’était à celui qui proposerait les restrictions les plus fortes à l’avortement, y compris en cas d’inceste, de viol, de risques sur la santé, etc. Il fallait sauver la vie coûte que coûte ! Tout en sachant qu’il ne se passerait pas grand-chose de concret étant donné l’arrêt Roe vs Wade…

Mais depuis le 24 juin, les drames personnels apparaissent dans la presse, avec le visage de jeunes filles enceintes, violées par leur père ou leur voisin, poursuivies et arrêtées pour avoir tenté de se faire avorter dans un autre État plus libéral sur la question. Les cas se multiplient et sont repris dans la presse locale, l’électorat conservateur commence à trouver qu’il faut peut-être prévoir un certain nombre d’exceptions, des discours progressistes d’un genre nouveau apparaissent chez les religieux les plus fanatiques, l’électorat féminin du parti républicain risque de changer de camp, etc.

Mais il y a aussi plus surprenant : la détresse de centaines de jeunes filles privées totalement du droit à avorter a ouvert un vaste débat sur l’aide sociale. Chez les conservateurs, l’aide sociale va à l’encontre de la responsabilité, de la liberté, du travail, du courage et du mérite, s’opposer à l’aide sociale est la pierre angulaire de la doctrine républicaine. Or la misère dans laquelle l’obligation d’accoucher met de jeunes filles (sans ressources, sans éducation, sans travail et sans parent) pousse de plus en plus d’électeurs conservateurs à exiger une aide sociale, financière et immobilière pour permettre aux nouveauxnés (et à leurs mères) d’avoir une vie décente : OK pour interdire l’avortement mais il faut encadrer la mère et son enfant avec de l’aide sociale. C’est une fracture qui peut aller très loin sur le plan idéologique.

Ce raisonnement a bien entendu des limites, car pour toutes les autres, les femmes qui veulent avorter au nom de leur droit à disposer de leur propre corps, les risques de régression ne sont pas que potentiels !

(Image de la vignette et dans l’article sous CC BY 2.0 ; photo d’une manifestation pour le droit à l’avortement à San Francisco, prise en janvier 2013 par Steenaire.)

Jérôme JAMIN

politologue, membre de la revue Politique


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