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Politique Archives N°96
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Le bonheur à l’épreuve de la maladie et de la mort

François PERL

La lutte contre la souffrance physique est un thème majeur d’Utopia. L’usage de l’euthanasie légale et des soins palliatifs dénotent à une époque où le corps humain est quantité négligeable. La morale mais aussi l’utilitarisme – un corps en bonne santé est un corps qui travaille bien – fondent l’affaire.

On considère par convention que la médecine moderne commence à se développer au moment de la Renaissance et que le XVIe siècle constitue un pivot historique fondamental dans l’histoire de l’art de guérir. Cependant, l’écriture d’Utopie précède la plupart des grandes découvertes médicales de ce siècle. Vésale publie De humanis corpora fabrica en 1543 tandis qu’Ambroise Paré, père de la chirurgie moderne, développe l’essentiel de ses expérimentations à partir de 1550. L’Anglais William Harvey modélise quant à lui la circulation sanguine un siècle après Utopie. Et même si la médecine a acquis dans le monde musulman et dans l’antiquité le statut de science grâce aux travaux d’Hippocrate, d’Avicenne ou de Ibn Nafis, cette connaissance tarde à se propager dans l’Europe, l’enseignement de la médecine ne commençant à se développer en dehors des monastères qu’à partir du XVe siècle.

Les connaissances médicales de l’Angleterre de Thomas More sont donc assez sommaires. D’autant que l’obscurantisme ambiant du Moyen-Âge et les réticences de la religion face à la pratique médicale ont considérablement ralenti le développement de la science et de la pratique médicales.

Des facteurs d’ordre social influencent également cette situation. La position du médecin dans la société n’est guère comparable avec celle qu’il occupe actuellement. La profession est compartimentée : au bas de l’échelle, les chirurgiens sont des « artisans du corps humain » au même titre que les barbiers ou les arracheurs de dents. Le médecin est interdit quant à lui d’utiliser toute technique invasive mais occupe une place nettement plus enviable, à l’égal des enseignants, des banquiers ou d’autres professions intellectuelles. Les profondes inégalités sociales qui continuent à structurer l’Occident chrétien en général et l’Angleterre en particulier, ont également une grande influence sur la pratique médicale. La plus grosse partie de la population ne verra jamais un médecin de sa vie et seule une petite part de celle-ci peut se permettre d’avoir accès à un chirurgien.

La santé doit avant tout se concevoir d’une manière anthropologique. La maladie est vue comme fléau divin ou une méthode de régulation de la population (le malade étant avant toute chose un poids pour la communauté) et l’idée d’une approche biopolitique de la santé publique n’apparaîtra vraiment que deux siècles plus tard.

Ceci explique sans doute pourquoi la dimension sanitaire est très peu présente dans le Livre premier, reflet du contexte dans lequel Utopie apparaît mais se développe plus largement dans le Livre second, dès lors que Thomas More commence à décrire les contours de la république de l’île.

More est avant tout un juriste et un philosophe et on peut supposer que ses connaissances en la matière sont assez limitées. Ses seules références directes sont les antiques Galien et Hippocrate. Raison pour laquelle la santé est principalement perçue dans une dimension fonctionnelle et y est définie comme « une des plus belles et plus utiles parties de la philosophie ». Cependant, Utopie pose les jalons de la conciliation progressive entre la religion et la médecine. L’art de la médecine et la recherche des secrets de la nature étant, pour Thomas More, une des voies permettant « d’entrer dans les meilleures grâces de l’auteur et ouvrier de cette nature », à savoir Dieu.

Morale et santé publique

Le citoyen utopien fuit la maladie et la douleur qui ne sont plus vues comme des formes de rédemption voire des sentences punitives, qu’elles soient collectives ou individuelles.

En cela, Thomas More développe une vision fonctionnaliste de la santé publique. Au-delà des finalités philosophiques de la bonne santé, une population vivant dans de bonnes conditions sanitaires est la condition au bon fonctionnement de la société utopienne. En effet, les objectifs de production permettant d’assurer la prospérité et le partage ne peuvent être obtenus que grâce au maintien d’une situation sanitaire optimale.

Utopie atteint, par endroits, une véritable dimension hygiéniste. La sacralisation du corps sain pose les jalons d’une politique volontariste de santé publique même si, époque oblige, Thomas More reste très succinct sur les moyens pour y arriver. Le régime alimentaire est le principal outil devant permettre à conserver une bonne santé. La faim est au centre des préoccupations sanitaires, ce qui est somme toute logique au vu du contexte socio-économique où la majeure partie de la population européenne est sujette à des famines endémiques. Nourrir l’homme, c’est lui procurer le bonheur lié à la satiété, mais c’est aussi le maintenir dans des conditions de santé lui permettant de remplir sa fonction productive.

De la volupté utopienne à l’eugénisme, il y a un pas que More ne franchit pas. Même si le maintien d’une bonne santé est un impératif moral, il n’existe, dans Utopie, aucune prémisse d’une vision malthusienne de la démographie de l’île.

La santé comme bien commun

La santé étant une des clés de voûte de l’organisation économique de la société, il n’est pas étonnant de voir Thomas More placer la question du bien-être au travail au centre de ses préoccupations. La journée de travail est limitée à 6 heures. Travailler de l’aube à la nuit est le régime habituel des ouvriers de l’Angleterre du XVIe siècle. Il n’est pas question dans Utopie de considérer les travailleurs comme des chevaux, « ce qui est la coutume des ouvriers en quasi toutes régions  ». Le bien-être au travail n’est d’ailleurs pas uniquement assuré par une limitation du temps de travail mais également par l’organisation d’activités d’éducation populaire et de délassement qui viennent utilement compléter la journée de travail, une forme d’organisation de lieu de travail qui influencera plus tard les phalanstères de Fourier. Cet embryon de politique de prévention de la santé n’empêche évidemment pas les maladies de survenir en Utopie.

Si Thomas More se montre fort critique vis-à-vis de l’oisiveté, il fustige le traitement octroyé aux malades dans l’Angleterre du XVIe siècle qui sont laissés, la plupart du temps, à leur sort et à la miséricorde divine. La description très dure qu’il en fait dans le livre premier contraste avec le traitement des malades en Utopie où ils ont accès à des hôpitaux publics et gratuits. Situés en dehors des villes pour des raisons de confort et d’espace, et non pour ostraciser les malades, les hôpitaux ont la taille de petites bourgades et réservent une section isolée aux malades les plus contagieux. Leur organisation est finalement très proche des cités utopiennes et la qualité de soins prodiguée y est optimale grâce à l’expertise des médecins même si l’auteur précise toutefois que nul ne devrait s’y sentir mieux à l’intérieur qu’en dehors.

Le malade a donc une place à part en entière dans une société qui prend soin de lui, qui ne le stigmatise pas. Il est également intéressant de relever que More ne fait pas de distinction entre la santé physique et la santé mentale. « Les Utopiens prennent grand plaisir aux fous ». Les mauvais traitements aux malades mentaux, qui commencent par la moquerie, sont considérés par More comme une faute morale grave susceptible d’être punie.

La santé utopienne ne sert pas que l’effort collectif de production et de répartition. Il y a chez More une vision du bonheur proche de l’eudémonisme platonicien puisque l’objectif principal de la République est de garantir à tous ses citoyens une existence paisible et heureuse. L’Utopien ne recherche cependant pas l’assouvissement hédoniste de tous ses désirs puisque la félicité est atteinte grâce au repos honnête et que tous les plaisirs licencieux qui pourraient porter atteinte à la santé des Utopiens sont proscrits. Il n’y a en effet ni tavernes, ni cabarets, ni bordels en république.

Vieillir et mourir

La vieillesse quant à elle n’est pas déconsidérée dans Utopie. Au contraire. Comme les autres personnes devenant improductives en raison de leur état de santé, les personnes âgées ont droit à pouvoir bénéficier du bien commun sans pour autant continuer à participer à sa production. Dans l’esquisse de sécurité sociale utopienne, les personnes âgées, comme les enfants et les malades, reçoivent une part égale des stocks de biens et de nourriture de la république créés par les excédents de la production des travailleurs actifs de l’île.

Enfin, alors que le respect des morts (et par corollaire de la vie) n’est pas chose évidente dans l’Europe du XVIe siècle, il est une des vertus cardinales de la société utopienne. La peine de mort y est interdite, à l’exception notable des adultérins récidivistes, et les habitants de la république célèbrent un culte des morts particulièrement développé et très éloigné des pratiques anthropologiques en cours chez les contemporains de l’auteur.

Tabou absolu de la religion, qu’elle soit catholique comme la pratique Thomas More ou anglicane, l’euthanasie légale trouve probablement un de ses fondements dans Utopie sous la forme d’un suicide médicalement assisté. La procédure est très clairement décrite. Le malade incurable « qui est privé de tous les bénéfices de la vie » a le droit de choisir de mourir et d’avoir les mêmes considérations que les citoyens décédés de mort naturelle ou violente.

Le suicide médicalement assisté reste un choix. Point d’eugénisme en la matière là non plus. Ceux qui souhaitent aller au bout de leurs souffrances ne subissent aucune contrainte. Seuls les malades qui expriment clairement le choix de mourir pourront mettre fin à leurs jours, en arrêtant de s’alimenter, après en avoir été autorisés par les prêtres et les gouverneurs.

Pour autant, Utopie ne légitime pas le suicide, en dehors de cas précis. Celui qui met fin à ses jours sans y être poussé par ses souffrances physiques et mentales et qui n’obtiendrait pas l’autorisation pour le faire sera jeté « sans sépulture vilainement dans quelque palud ou bourbier ».

Dans la société utopienne, où raison et morale fondent la conduite en société, la bonne santé est un impératif permettant de trouver la volupté, le bien-être physique et mental et, par conséquent, le bonheur.

François PERL

Membre du collectif éditorial de Politique


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