Vie politique
Le Parti Socialiste et la tentation centriste : Refonder l’État social après le néolibéralisme
07.04.2026
Après avoir connu un certain recul lors des élections de 2024, le Parti Socialiste s’est engagé dans un processus de refondation dit “Sans Tabou” qui interroge son fonctionnement et sa doctrine. Nous identifions l’impasse rencontrée par la social-démocratie lors des dernières décennies et y proposons une voie de sortie.
La priorité accordée à la redistribution monétaire comme boussole politique (qui repose sur des revenus de soutien et de remplacement comme le chômage, le revenu d’intégration, etc.) a certes permis de compenser les effets du néolibéralisme. Cependant, cette posture défensive n’est pas suffisante. Elle a, au contraire, laissé le champ libre à la droite pour articuler un discours autour d’une prétendue “valeur travail” alors même qu’elle est le premier fossoyeur du tissu industriel et du monde ouvrier.
Le présent article propose un programme écosocialiste de démarchandisation et d’expansion des services publics qui, au travers de la garantie d’emploi, permettrait de dépasser la crise actuelle de l’État social.
Pour comprendre le recul électoral relatif du PS, il faut intégrer une perspective comparative et de temps long quant à l’évolution de la social-démocratie et de l’État social. Si les transformations au long court imposent en effet de repenser fondamentalement l’offre politique sociale-démocrate, les propositions portées par l’aile droite informelle du PS sont fondées sur une mésinterprétation des changements en cours au sein de l’électorat. En effet, s’il connaît des évolutions ambivalentes, c’est parce que notre système redistributif ne repose pas sur un contrat social réellement solidaire, mais plutôt sur des dispositifs sociaux paternalistes.
À terme, un positionnement centriste du PS mènera à son rejet par les classes populaires, dont les couches urbaines se tourneront vers le PTB, et les couches rurales vers une extrême droite en gestation. Les classes supérieures, au comportement politique erratique, alterneront quant à elles entre les partis du centre selon la démagogie du moment. Une telle tripartition politique est déjà visible en France, aux Pays-Bas, en Angleterre, et en Flandre : des partis « progressistes » du centre peuvent toujours espérer un effondrement de la droite ou une percée momentanée, mais leur absence de projet politique rend la sanction électorale inévitable et renforce à terme la percée de l’extrême droite.
Le PS, et la gauche en général, doit repenser sa position doctrinale face à la crise de l’État social. Si la proposition écosocialiste de Paul Magnette1 permet d’englober le paradigme écologique émergent, celle-ci reste abstraite et ne permet pas encore de renouveler concrètement la proposition faite par le socialisme. C’est pourquoi nous défendons de structurer l’écosocialisme autour d’un programme de démarchandisation, dépassant le paradigme de redistribution fiscale autour duquel l’axe gauche-droite se structure aujourd’hui. D’autant plus que, si la proposition écosocialiste vise à repenser l’écologie comme consubstantielle aux conditions de vie et de travail des classes populaires, elle ne peut se limiter aux contours actuels des programmes de décarbonation tels que le Green New Deal, seul horizon de l’aile centriste informelle du Parti Socialiste. En témoigne l’accueil largement favorable fait aux rapports Draghi et Letta, sans l’accompagner d’une grille d’analyse véritablement socialiste.
En limitant la solidarité à la redistribution monétaire, la gauche a abandonné le combat pour la citoyenneté sociale ainsi que l’émancipation des rapports de production et de l’aliénation capitalistes.
Dans notre proposition, la démarchandisation s’incarne par une mesure simple : la garantie emploi. C’est-à-dire que l’État devrait créer un service public garantissant, au travers d’un emploi, à chacun·e une place digne et appropriée comme citoyen·ne intégré·e dans le tissu productif national. Ceci répondrait à la critique de Dominique Méda selon laquelle la gauche est fautive d’avoir abandonné la « valeur travail », captée par une droite libérale ayant pourtant organisé la destruction du tissu industriel et du monde du travail.
En limitant la solidarité à la redistribution monétaire, la gauche a abandonné le combat pour la citoyenneté sociale ainsi que l’émancipation des rapports de production et de l’aliénation capitalistes. En matière d’enseignement, de logement, d’environnement, de transports et d’énergie ; l’expansion du service public serait mieux à même de garantir une solidarité plus étendue ainsi que la pérennité écologique et politique de l’État social au travers d’une citoyenneté sociale renouvelée.
La crise de la social-démocratie libérale
Le paradigme contemporain de l’État social résulte des transformations ordo-libérales et néolibérales imposées au cours des 40 dernières décennies. Il se définit par un rétrécissement du périmètre de la délibération démocratique en matière économique, accompagné d’une augmentation conséquente de la redistribution fiscale attribuée pour compenser les immenses inégalités qui en ont résulté. Il s’est incarné par des transformations majeures du monde du travail : la flexibilisation du travail, la libéralisation du licenciement et la croissance de l’emploi non conventionnel – c’est-à-dire des emplois à durée déterminée, à temps partiel, etc.
Malgré l’augmentation du taux d’emploi, cette flexibilisation s’est accompagnée d’une forte individualisation des trajectoires professionnelles, de l’affaiblissement considérable de la négociation collective et de l’apparition d’un chômage de masse durable. La sécurité sociale s’est adaptée pour amortir les conséquences de telles transformations, notamment en instaurant un régime de prépension facilitant principalement le licenciement dans l’objectif de soutenir la compétitivité des entreprises en période de crise. Une telle politique de flexibilisation et de soutien à la compétitivité des entreprises résultait en partie de l’impossibilité politique et budgétaire de subsidier ou de collectiviser les entreprises en déclin dans les anciens bassins industriels. Au-delà du travail, la transformation de l’action publique vers la marchandisation fut plus radicale encore, mais beaucoup moins politisée : emprunt public mis sous tutelle des marchés financiers internationaux, réglementation financière et politique monétaire confisquées par des institutions non-démocratiques, services publics démantelés et privatisés, politiques de contrôle des prix en matière d’énergie, de transport et de logement progressivement abandonnées, etc. Seules l’éducation et la santé – même si, pour cette dernière, cela est de moins en moins vrai – échappent encore significativement à la marchandisation en Belgique.
Si la libéralisation a permis de restaurer une économie des services désindustrialisée mais compétitive, elle a conduit à l’exclusion du marché du travail des anciens travailleurs et travailleuses de l’industrie – condamné·es à la prépension ou au chômage perpétuel. Cela s’est combiné à la précarité de nombreux travailleurs (en réalité surtout de nombreuses travailleuses) confrontés à un marché du travail flexibilisé ainsi qu’à une marchandisation de leurs conditions d’existence (logement, transports, énergie, etc.). En conséquence, la gauche a combattu en faveur d’une considérable augmentation des formes d’assistance sociale au travers de la création de revenus minimums (GRAPA, « RMMMG », RIS etc.) qui se sont ajoutés à l’explosion l’explosion des coûts de mécanismes comme les prépensions et l’assurance invalidité.
Le socle social-démocrate est d’autant plus fragilisé que l’État social néolibéral et redistributif, qui a caractérisé les dernières décennies, est progressivement devenu moins universel.
Malheureusement, malgré la significative augmentation des dépenses sociales, la précarité et la pauvreté n’ont pas diminué. Ainsi, ces dépenses nouvelles n’ont fait que partiellement compenser la précarité induite, en premier lieu, par la libéralisation. L’augmentation des coûts compensatoires de la sécurité sociale quant à eux ont largement contribué à l’affaiblissement de l’État, le condamnant à l’austérité permanente malgré l’augmentation considérable des sources d’imposition sur les salaires et surtout sur la consommation. En conséquence, le paradoxe apparent décrit par le sociologue Alexis Spire d’un attachement à l’État mais d’une résistance à l’impôt s’explique aisément. En effet, l’augmentation de la fiscalité est associée à un déclin des services publics produit par les politiques d’austérité, à l’affaiblissement des moyens d’action publics et à une absence de progrès social, même si la sécurité sociale compense efficacement mais partiellement la précarité induite par la flexibilisation. Les services publics apparaissent ainsi à la fois soumis à l’austérité permanente et marchandisés à outrance au travers de la privatisation et de la libéralisation. Cette marchandisation induit inévitablement une diminution des capacités mêmes du service public.
Le socle social-démocrate est d’autant plus fragilisé que l’État social néolibéral et redistributif, qui a caractérisé les dernières décennies, est progressivement devenu moins universel. La citoyenneté sociale qui devait le constituer se retrouve fragilisée par la dualisation du marché du travail dont résulte la concentration des transferts redistributifs en direction de celles et ceux qui sont exclus et fragilisés par la flexibilisation du marché de l’emploi. Les risques sociaux pris en charge par la sécurité sociale excluent encore fortement les conditions de précarité vécues majoritairement par les femmes et les générations issues de l’immigration, catégories parmi lesquelles se concentre l’emploi précaire résultant de la flexibilisation du marché du travail. Quant aux exclu·es du marché du travail, la redistribution ne vise qu’à compenser leur situation, sans les réintégrer au sein du corps productif. Exclu·es de la citoyenneté sociale, ces dernier·es ne sont alors que les bénéficiaires passifs de la solidarité sociale et sont à la merci des attaques permanentes de la droite. Ce fondement matériel détermine aussi la fragilité de la solidarité sans citoyenneté sociale, limitant la capacité de la gauche à contrer le discours droitier sur l’assistanat, au-delà d’approches technocratiques comme l’État social actif.
Proposition pour une nouvelle citoyenneté sociale
La doctrine écosocialiste apparaît aujourd’hui à la fois ambitieuse dans ses objectifs et floue dans ses propositions.
Loin de n’être qu’une posture électoraliste, l’écosocialisme est un tournant doctrinal impératif pour faire face à la multiplication des crises sociales, économiques, géopolitiques et environnementales. Toutefois, la doctrine écosocialiste apparaît aujourd’hui à la fois ambitieuse dans ses objectifs et floue dans ses propositions. C’est pourquoi le programme écosocialiste doit se structurer autour d’une transformation de l’État social qui émancipe la solidarité publique ainsi que les individus des injustices, des inefficiences et des injustices du marché. Si un tel tournant requiert de repolitiser les institutions internationales et européennes qui imposent un laisser-faire économique systématique, il n’empêche pas d’agir simultanément au sein de ces mêmes cadres. Néanmoins, il est crucial de défendre une vision alternative à l’intégration par le marché pour que le pouvoir politique puisse répondre aux multiples crises à venir, en particulier pour prévenir le réchauffement climatique et répondre de ses conséquences. À ce titre, il est crucial de questionner les marges de manœuvre laissées aux services publics et de revenir sur certains projets de libéralisation délétères. Pareillement, il est crucial de repolitiser et instaurer un contrôle démocratique en matière de politique monétaire et de circulation des capitaux, notamment pour diminuer l’influence des marchés financiers sur le financement de l’État au travers de la dette publique et pour diminuer l’influence des taux de change sur la compétitivité économique.
Ainsi, le renouveau du Parti Socialiste devrait s’orienter autour d’un combat radical mais progressif, démocratique mais pragmatique, et devrait être incarné par une transformation phare : la création d’une garantie emploi. Il est en effet essentiel de compléter la sécurité sociale en assurant que toutes et tous soient à l’abri de la pauvreté et de l’exclusion, par la possibilité de demander un emploi digne et dans l’intérêt général. Par une telle garantie, nous pourrons revitaliser la citoyenneté sociale qui garantit notre système de solidarité et étendre les services publics en matière d’environnement, de logement, d’énergie, de transports et de la petite enfance. Au travers d’une réorientation des ressources publiques et de la garantie d’emploi, de nouveaux services publics pourront répondre aux nombreux besoins actuellement inassouvis – où trop peu accessibles –, notamment concernant les crèches publiques, la dépollution des sols, la mobilité collective, l’accès et la création d’activités parascolaires et culturelles ou encore, l’aide aux personnes âgées.
Une stratégie de recentrement pourrait réussir à récupérer un électorat volatil sans pour autant réussir à le fidéliser. Par contre, ce pari tactique risque d’éloigner durablement du Parti Socialiste un électorat populaire au bénéfice d’une extrême droite en gestation. Au-delà des raisonnements tactiques du temps court électoral, sans réel renouvellement doctrinaire, les socialistes connaîtront le même sort que leurs homologues français, flamands et néerlandais. Pour ces derniers, atteindre les 15% de votes au sein d’une gauche totalisant 30% est devenu une prouesse alors que le Parti Socialiste doit encore viser à atteindre 25% de voix, au sein d’une gauche totalisant 50%. Dans chacun de ces pays voisins, l’effondrement des sociaux-démocrates s’est effectué au profit de l’extrême droite et au détriment de la gauche dans son ensemble.
C’est pourquoi la proposition de la garantie emploi permettrait de coaliser un large électorat, parmi les entre classes populaires et les classes moyennes. Ce faisant, le Parti Socialiste n’est pas contraint de se soumettre au cadrage actuel. Celui-ci le placerait devant le dilemme suivant: soit problématiser l’assistanat, suivant un discours droitier, soit défendre vigoureusement les acquis redistributifs de l’État social. Au contraire, une troisième possibilité s’ouvre en redéfinissant les termes mêmes du débat public autour d’une citoyenneté sociale renouvelée. Ainsi, le Parti Socialiste peut espérer se reconstituer comme force politique stable, décisive et incontournable.
