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Les croisades anti-EVRAS

(c) CanvaPro Montage
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Dès qu’ils parviennent au pouvoir, les chrétiens ultraconservateurs, des États-Unis au Chili, en passant par l’Italie, s’attaquent aux programmes d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle. Les mouvements réactionnaires se coalisent en Europe en vue de détricoter ces programmes1. L’inscription d’une éducation à la sexualité dans les programmes scolaires, abordant des questions à l’intersection du privé et du public, de la morale et de l’éducation, constitue bien un enjeu de laïcité. Tour d’horizon en Belgique et en France.

« Dans le chaos actuel qui caractérise notre pays et où l’on constate une profonde division politique, le débat sur l’introduction d’une éducation à la sexualité constitue l’indice d’une situation morale préoccupante (…). En aucun cas, il ne s’agit de baisser les bras, ne serait-ce que pour la sauvegarde de nos enfants2 C’est ainsi que s’exprimait Gérard Leclerc, militant d’Action française, mouvement nationaliste d’extrême droite, proche des mouvements catholiques intégristes, à propos du programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, sur le point d’être mis en place, avant la rentrée 2025, dans les écoles françaises, de la maternelle au baccalauréat.

Pourtant, l’EVRAS, dispensant un enseignement indépendant des conceptions confessionnelles, véhicule des valeurs de citoyenneté, comme l’égalité entre les genres, le respect des différences, l’autonomie… Elle traduit donc l’équilibre entre la compétence éducative des États laïques démocratiques et l’exigence de neutralité, nécessaire au respect des droits des parents.

Un retentissement inattendu, mais structuré

Hasard du calendrier politique, la France et la Fédération Wallonie-Bruxelles en Belgique ont entrepris concomitamment, en 2023-2024, un renouvellement de leurs programmes scolaires en matière d’éducation sexuelle, jonglant avec les mêmes initiales des mots Éducation, Vie, Relationnelle, Affective et Sexuelle pour retenir EVARS en France et EVRAS en Belgique.

Alors que l’introduction de ces programmes dès 2001 en France et 2012 en Communauté française n’avait guère fait de vague, leur récente réforme, bien que ne révolutionnant en rien le concept, se contentant d’en renforcer la structuration et de contribuer à ce que tout élève en bénéficie, ont mobilisé par-delà la frontière, des associations lancées dans des croisades morales dénonçant l’emprise de « l’idéologie transgenre », de la « théorie du genre », mais aussi des enjeux plus larges, tels que les droits LGBTQIA+, l’ouverture du mariage aux couples de personnes de même sexe, les droits reproductifs…

Les mêmes stratégies ont été développées pour contrer les politiques françaises et belges : une campagne violente de désinformation pour susciter une panique parentale, recrutant au-delà des cercles ultraconservateurs.

Côté français, on retrouve une constellation d’associations liées au catholicisme traditionaliste, dont l’une des plus actives est Civitas, depuis dissoute avec l’approbation du Conseil d’État qui constate qu’elle propage un discours encourageant la discrimination. S’y retrouvent des mouvements constitués autour de partis politiques d’extrême droite (Parents vigilants), de la Manif pour tous (Syndicat de la Famille) et de complotistes dénonçant des réseaux pédocriminels ou la vaccination anti-Covid (Innocence en danger, les Mamans louves). Ces réseaux ont essaimé en Belgique francophone, où ils ont été rejoints par des associations musulmanes pour composer un attelage particulièrement hétéroclite. Les mêmes stratégies ont été développées pour contrer les politiques françaises et belges : à savoir une campagne violente de désinformation destinée à susciter une panique parentale, recrutant bien au-delà des cercles ultra-conservateurs qui l’ont fomentée, suivie de recours en justice.

L’EVARS serait un outil d’endoctrinement des enfants organisé par l’État, qui les conditionnerait à l’idéologie du genre et au wokisme.

En France, la campagne de désinformation a utilisé les programmes de l’EVRAS belge, plus explicites, dont des extraits ont été sortis de leur contexte pour effrayer les parents. On y enseignerait des pratiques sexuelles dès l’école primaire. L’EVARS serait un outil d’endoctrinement des enfants organisé par l’État, qui les conditionnerait à l’idéologie du genre et au wokisme. Les répertoires d’action déployés sont variés et visent non seulement le contenu de l’enseignement, mais aussi, par exemple, l’information à la contraception au sein des établissements scolaires, les lectures à destination des enfants par des drag-queens lors de la semaine des fiertés3, les campagnes de vaccination contre le VPH (papillomavirus)…

En Belgique francophone, la violence ne se cantonna pas au recours aux réseaux sociaux, puisque six écoles dispensant cette formation furent incendiées et qu’il y eut des alertes à la bombe et des menaces de mort. L’enseignement catholique belge francophone n’a exprimé aucune réticence à l’EVRAS, tandis qu’en France il tient à marquer sa différence, adoptant un programme « EAERS » (éducation affective, relationnelle et sexuelle) qui « s’enracine dans une conviction chrétienne essentielle : homme et femme sont créés à l’image de Dieu, égaux en dignité, différents et complémentaires »4, ce qui fait craindre un dévoiement du programme pourtant obligatoire dans les écoles sous contrat.

Des limites démocratiques réaffirmées juridiquement

Les recours juridictionnels ont permis, au-delà des slogans, d’identifier plus clairement les griefs formulés à l’encontre de l’éducation sexuelle à l’école. L’EVRAS/EVARS ne serait pas neutre, elle empiéterait sur le droit des parents de choisir les valeurs qu’ils entendent inculquer à leur progéniture. Déniant, par conséquent, toute dimension citoyenne à ces enseignements, et toute légitimité à l’État et à l’école en la matière. Ces groupes mènent le combat pour faire de règles morales les principes d’encadrement de la loi, et à imposer civiquement les conséquences de désapprobations religieuses. Leur volonté de retracer la frontière public-privé met en danger les fondements mêmes de la démocratie.

La Cour constitutionnelle a validé l’EVRAS, considérant qu’il s’agit d’un enseignement « neutre, pluraliste et objectif, ne poursuivant pas un but d’endoctrinement ».

En Belgique, la branche belge de l’association Innocence en danger et des institutions islamiques ont saisi la Cour constitutionnelle. Celle-ci a validé l’EVRAS. Elle a considéré que, contrairement à ce qu’elle a exigé pour les cours de religion et de morale qui sont engagés, un mécanisme de dispense ne doit pas être mis en place, car il s’agit d’un enseignement « neutre, pluraliste et objectif, ne poursuivant pas un but d’endoctrinement »5.

En France, l’association Juristes pour l’enfance, SOS Éducation, le Syndicat de la Famille et les Mamans louves, notamment, ont saisi le Conseil d’État de France. Au terme d’un raisonnement parallèle à celui de la Cour constitutionnelle belge, celui-ci a estimé que l’EVARS vise à « contribuer au respect de l’égale dignité des êtres humains et à la lutte contre les discriminations ainsi que de prévenir les atteintes à l’intégrité physique et psychique des personnes » et que « ces sujets y sont traités de manière neutre et objective, en tenant compte de l’état de la science et de l’état du droit, et en adaptant le contenu aux élèves concernés, au vu de leur âge notamment, et sans les inciter à adopter de comportement particulier en la matière »6. Les requérant·es débouté·es ne désarment pas. Ils et elles ont porté l’affaire devant le CDESC, le Comité des Nations unies des droits économiques, sociaux et culturels, estimant bafoué le droit des parents de donner à leur progéniture une éducation conforme à leurs convictions7. Ils perdent toutefois de vue que l’ONU a également adopté en 1989 la Convention relative aux droits de l’enfant, qui redéfinit considérablement le rôle des parents dans l’éducation de leurs progénitures. Leur liberté doit céder devant l’intérêt supérieur de l’enfant. Le Comité des droits de l’enfant, organe de l’ONU chargé de veiller au respect de cette Convention, appelle à « inclure dans les programmes scolaires obligatoires et de rendre accessible aux adolescents non scolarisés une éducation à la santé sexuelle et procréative qui soit inclusive, complète et adaptée à l’âge des adolescents, fondée sur des faits scientifiquement établis et sur les normes relatives aux droits de l’homme et qui ait été élaborée avec le concours d’adolescents »8.