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Politique Archives N°112
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Les métiers du sexe face à l’hypocrisie et au déni

Sonia VERSTAPPEN

Les travailleuses et travailleurs du sexe (TDS) n’ont jamais fait la « une » des journaux télévisés. Dès le début du confinement, leur sort a pourtant été parmi les moins enviables. Traité∙es comme un lumpenprolétariat quasi invisible, les TDS ont connu très vite la galère et parfois l’enfer. Pour l’autrice, le temps est venu de leur donner un statut. Des droits, comme à tous les autres travailleurs.

La crise sanitaire du coronavirus a levé un coin du voile sur un univers méconnu : celui des TDS, loin des clichés sur les escort girls à 500 € de l’heure – une infime minorité – et des slogans simplistes ressassés par les abolitionnistes qui font un amalgame entre le sexe tarifé entre adultes consentants et la traite des êtres humains.

Les personnes qui pratiquent la prostitution sont tout sauf des individus sans foi, ni loi, ni dignité. Force est de constater que les TDS ont respecté scrupuleusement les lois de la cité. Quand, à la mi-mars, les arrêtés communaux se sont succédé pour interdire toute forme de prostitution, les TDS ont réagi de façon citoyenne. Face au risque sanitaire, elles/ils ont, dans leur quasi-totalité, stoppé immédiatement leur activité.

À part quelques rares exceptions, la police n’a pas dû rappeler à l’ordre d’éventuel∙les récalcitrant∙es. Comme le dit Quentin Deltour, porte-parole d’Espace P : «  La crise du coronavirus aura montré l’extrême sensibilisation des travailleuses du sexe aux questions de santé publique : de manière très citoyenne, l’interdiction officielle d’exercer la prostitution a été massivement appliquée, sans contestation, et avec abnégation si l’on se réfère aux difficultés financières qu’elles ont rencontrées par la suite. » Et il ajoute : « Cela prouve à quel point ce sont des personnes tout à fait respectables.1 »

L’hypocrisie des lois

C’est un paradoxe qu’il faut souligner : la loi belge ne reconnaît pas la profession des TDS ; elle ne leur accorde aucun des droits dont disposent les autres travailleurs. Ce faisant, les autorités font preuve à l’égard des TDS d’une solide dose d’irresponsabilité. L’hypocrisie des lois belges consiste, entre autres, à continuer de fiscaliser les revenus des TDS sans pour autant leur accorder de vrais droits sociaux censés aller de pair avec le paiement d’impôts et de taxes. Le porte-parole d’Espace P est limpide à cet égard : « On notera que lorsqu’il s’agit d’interdire la prostitution pendant la période de confinement, on se réfère aux TDS comme à une véritable corporation professionnelle. Mais quand il s’agit de leur reconnaître des droits et, a fortiori, de leur allouer une aide de survie liée à l’injonction de se priver de revenus, elles sont abandonnées à leur singularité, à leur individualité et à l’inconsistance de leur statut professionnel. Fais ce que l’État te dit de faire, paie à l’État ce que tu dois, mais parce que tu te prostitues, n’attends rien de l’État, qui se lave les mains de ton sort.2 »

Irresponsabilité des autorités, sens des responsabilités des TDS ? C’est un peu le monde à l’envers. Un fameux paradoxe, en tout cas. Plutôt que de se complaire dans un processus de diabolisation réciproque, Utsopi souhaite que les métiers du sexe sortent par le haut de cette crise du coronavirus. Les ravages constatés sur le terrain depuis la mi-mars sont de puissants arguments en faveur du pragmatisme. Seul l’octroi de nouveaux droits pour les TDS permettra à celles et ceux qui exercent les métiers du sexe d’améliorer leur qualité de vie et de travail.

Dès le début du drame sanitaire, Utsopi, comme les autres associations de terrain (Espace P, Alias, Médecins du monde…), a dû faire face à d’incessants appels à l’aide venant de TDS en situation de grande détresse. C’était prévisible, nous nous y attendions. La crise actuelle a violemment mis en lumière la précarité d’une majorité de TDS, due notamment à l’absence de statut. Les associations de terrain se sont fortement mobilisées pour attirer l’attention sur le sort peu enviable des TDS privé∙es de droits.

Pour faire face aux aléas de la vie, l’énorme majorité des TDS ne dispose d’aucun filet social. Ce constat s’affiche avec une intensité particulière depuis le confinement, mais c’était déjà le cas auparavant : les hyper-précaires d’aujourd’hui étaient déjà très précaires hier.

Entre 26 000 et 30 000 personnes exercent en Belgique un métier du sexe : prostitué∙es, escorts, actrices/acteurs porno, cam-girls3, accompagnant∙es sexuel∙les, masseuses/masseurs… Seule une minorité vit dans un confort relatif. La plupart des TDS ont du mal à nouer les deux bouts. Elles et ils font plutôt partie de ce qu’on appelle la classe ouvrière au sens large, avec cependant une différence de taille : au fil du temps, essentiellement grâce à l’action des syndicats, des associations et des partis de gauche, la classe ouvrière « traditionnelle » a conquis des droits, une protection sociale qui a fait reculer la misère. En revanche, celles et ceux qui exercent un travail du sexe se trouvent face à une feuille blanche : pas de droits, pas de statut, aucune reconnaissance légale.

La charité comme au XIXe siècle

Tout se passe en fait comme si les métiers du sexe n’existaient pas. Cette situation frôle parfois l’absurde. Ainsi, en matière fiscale, les TDS ne peuvent pas se déclarer comme « prostitué∙e » lorsqu’ils/elles sont sous le statut de salarié. Lorsque des TDS veulent opter pour le statut d’indépendant, elles/ils n’y ont pas forcément accès, pour des raisons de diplôme. Et lorsque c’est possible, il leur faut choisir entre faire face au stigmate (qui a des conséquences concrètes, par exemple pour obtenir un prêt bancaire) ou bien mentir, ruser, se qualifier de sexologue, masseur ou masseuse, esthéticien∙ne, serveuse… Le tableau est surréaliste et très inconfortable pour les TDS. Bien peu bénéficient du statut d’indépendant ou de salarié. Ils/elles ne sont pas protégé∙es par le droit du travail. Beaucoup de TDS exercent une prostitution de survie, complémentaire ou occasionnelle. C’est le règne de la débrouille. C’est un peu, aussi, la loi de la jungle.

Pour pallier les carences de l’État belge, incapable de garantir un sort décent aux TDS, nous avons donc dû tenter d’organiser au mieux la charité, à la mode du XIXe siècle. Une profonde anomalie, nous en sommes conscients, mais nous n’avions pas le choix. Grâce à des dons de personnes privées et d’associations humanitaires et à l’appui ponctuel de certaines communes, Utsopi a mis sur pied des distributions de colis alimentaires et de produits de première nécessité pour les TDS les plus précarisé∙es. Confronté·es à certains cas dramatiques, nous avons – très modestement – aidé dans l’urgence des TDS qui n’avaient plus les moyens de remplir leur frigo ou de payer leurs médicaments. Nous avons également répondu aux appels au secours de TDS chassé∙es de logements précaires (souvent loués à la semaine ou au mois, sans bail) parce qu’ils/elles n’arrivent plus à payer leur loyer.

L’aide d’urgence aux TDS par temps de pandémie est une opération très délicate à mettre en œuvre. D’abord parce que certaines travailleuses du sexe – qui exerçaient en rue et dans les vitrines, notamment – ont carrément disparu des radars. Souvent d’origine étrangère et sans papiers, elles ont plongé dans ce qui ressemble à une forme de clandestinité. Ensuite, d’autres se cachent parce que, par crainte du stigmate, elles/ils ont toujours dissimulé à leur entourage, notamment familial, la nature de leur activité et se sont inventé un pseudo-travail rémunérateur. Pas question donc, d’aller faire la file pour rapporter un colis alimentaire à la maison. Pour survivre, une petite minorité a continué à recevoir quelques clients ou a travaillé par webcam.

Enfin, tout au long du confinement, la tâche d’Utsopi a été compliquée par l’absence d’informations communiquées par les autorités concernant les métiers du sexe. Les TDS qui nous contactent souhaitent évidemment connaître les perspectives de reprise de leurs activités : à quelle échéance, sous quelle forme, avec quelles restrictions et nouvelles règles éventuelles ? Il a fallu attendre plusieurs semaines pour que la position des autorités politiques se clarifie. À partir de la mi-juin, certaines communes ont autorisé la reprise des activités de prostitution sur leur territoire. Cette autorisation a été rendue possible grâce à l’élaboration, par les autorités politiques, les associations de terrain, ainsi qu’un groupe d’experts, d’un protocole4 précisant les règles sanitaires à respecter par les TDS. À la mi-juin, quelques communes n’avaient pas encore autorisé la reprise du travail du sexe.

La gauche au pied du mur

Les TDS méritent mieux que l’aumône. Elles/ils réclament une solution structurelle et pérenne. Le premier bilan, à ce jour, de l’impact de la crise pour les métiers du sexe plaide plus que jamais pour l’octroi de droits aux TDS. Bien des drames humains auraient été évités si un statut digne de ce nom leur avait été octroyé, tel qu’ils/elles le réclament de très longue date.

En toute logique, la gauche politique devrait être en première ligne pour défendre les droits des TDS, comme ceux de tous les autres travailleurs. Ce n’est malheureusement pas le cas. Tous les partis sont divisés sur la question de la prostitution, y compris les partis de gauche. Si certains élus prêtent une oreille attentive à nos revendications, d’autres refusent de considérer les métiers du sexe comme un vrai travail, une véritable profession à réglementer et à humaniser. Ils campent sur une position dogmatique – « toute prostitution est un esclavage » – parce qu’ils confondent tout : la traite des êtres humains (que nous condamnons, bien sûr) et le travail du sexe libre et indépendant. Dans la pratique quotidienne de notre métier, contrairement à ce que prétendent certains courants moralisateurs, nous ne « vendons » pas notre corps, nous prestons un service sexuel.

Oui, il y a des pauvres et des riches. Et pour gagner leur vie, les pauvres font des choses que les riches n’auraient pas envie de faire. Comme le dit Anatole France dans Le Lys rouge, «  la loi, dans sa majestueuse égalité, interdit à tous, aux riches comme aux pauvres, de dormir sous les ponts, de coucher dans la rue et de voler du pain ».

Quels problèmes notre société a-t-elle avec la prostitution ? Est-ce un problème moral ? Oui et non. L’anathème judéo-chrétien vis-à-vis de la prostitution a été remplacé par sa version plus moderne, « l’aliénation du corps », mais l’idée reste fondamentalement celle du « bouh-c’est-sale-pas-bien ». Si le ressenti moral-émotionnel ne se discute pas, ayons au moins l’honnêteté de le reconnaître pour ce qu’il est, sans le cacher sous des revendications pseudo-politiques.

Alors, est-ce un problème socio-économique ? Il n’y a pas que la prostitution qui soit souvent une activité pénible. Passer 40 ans à récurer les chiottes, à bosser à la chaîne dans une usine ou à ramasser les immondices pour gagner sa vie, ce n’est pas idyllique non plus, ni pour le moral ni pour la santé. Le problème n’est pas réellement l’activité elle-même, mais le regard que la société porte sur elle. Il n’y a pas de mauvais métiers, il n’y a que de mauvaises conditions de travail. Ces mauvaises conditions de travail touchent tous les corps de métier, y compris la prostitution, mais la société se prononce, et milite même, pour une amélioration de ces conditions, partout, sauf dans le milieu de la prostitution, et cela pour des raisons morales, soit pseudo-religieuses, soit pseudo-féministes.

Est-ce alors un problème de réseaux criminels ? Bien sûr, il y a des personnes qui sont victimes de la traite des êtres humains. Les lois contre ces pratiques existent. Il faut notamment donner plus de moyens aux services qui luttent contre cette barbarie, tout en n’oubliant pas que celle-ci doit être combattue à l’échelle internationale. De plus, comment les autorités osent-elles affirmer qu’elles luttent contre la traite des êtres humains, alors que, justement, des lois répressives permettent d’expulser les personnes sans papiers, qui en sont les premières victimes ?

Certains veulent cacher la prostitution. Ils prétendent que c’est une profession qui n’existe pas et quand ils constatent que, dans les faits, elle existe, ils font tout pour la rendre invisible. Selon la sociologue Tülay Umay, « cette proposition [d’abolir la prostitution] a pour objet de supprimer “un lieu” et non la prostitution elle-même. Cela aura une double conséquence. Premièrement, la loi ne fonctionnera plus comme organisation de l’extériorité, mais comme modelage de l’intériorité. La loi ne sera pas faite pour être respectée, mais pour être constamment violée dans la crainte et la culpabilité.5 » Or, depuis le début de cette crise du coronavirus, nous avons été obligé∙es de nous montrer, d’élever la voix pour sortir de cet oubli dans lequel la société bourgeoise et bien-pensante veut nous enfermer.

Moins d’indignation, plus de droits

La crise du coronavirus a rappelé l’urgence d’octroyer enfin des droits aux TDS. Quasiment toutes les associations et instances compétentes (l’ONU, ONU-Sida et ONU-Femmes, Amnesty International, Médecins du monde, le PNUD, l’OMS, la Haute Autorité de la santé…) ont pris position contre la criminalisation de la prostitution, qui relègue les TDS dans la clandestinité, avec tout ce que cela implique comme risques pour leur santé et leur sécurité.

Le prochain gouvernement sera au pied du mur. Nos responsables politiques ne pourront pas éternellement ignorer les attentes des TDS. Peut-être, cette fois, nos appels seront-ils entendus. Rien qu’en Belgique, plusieurs dizaines de milliers de vies humaines sont en jeu. Il est urgent de dépassionner le débat sur la prostitution et de réfléchir, avec pragmatisme, à la meilleure façon d’améliorer les conditions de vie et de travail des TDS.

(Initialement publié dans le numéro 112 de Politique en juillet 2020 ; image de la vignette et dans l’article sous CC-BY-SA 4.0 ; photographie de la Schepenenvijverstraat à Gand, prise en 2019 par Olybrius.)

  1. Émission « Le Grand Débat », LN24, 28 mai 2020.
  2. Ibidem.
  3. La cam-girl expose son corps de manière explicite sur Internet, par le moyen d’une webcam, dans le but de vendre des objets ou de faire la publicité de sites en ligne. Son pendant masculin est le cam-boy (NDLR).
  4. Voir sur le site.
  5. T. Umay, « Tribune : Une loi prohibitionniste », Le Monde, 5 janvier 2012.

Sonia VERSTAPPEN

Co-présidente d'Utsopi, anthropologue, ex-travailleuse du sexe


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