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Lettre ouverte à la gauche flamande : pour un espace culturel et intellectuel fédéral

Henri GOLDMAN

Aux Flamands de gauche : vous disposez d’atouts pour construire un espace intellectuel et culturel de gauche en Belgique que la gauche francophone ne possède pas !

Ce texte, ainsi que celui de Luc Barbé, a été publié dans Sampol (n°7, septembre 2020), revue de gauche flamande. (Version inédite en français.)

C’est triste à dire, mais il faut que vous le sachiez : pour beaucoup de francophones de gauche, vous n’existez tout simplement pas. Pour eux, la Flandre est profondément, définitivement, totalement de droite. Tellement de droite qu’elle réussit même à combiner aujourd’hui les deux droites concurrentes, la droite néolibérale et la droite identitaire, qui se partagent ce parti hybride qu’est la N-VA. À Bruxelles et en Wallonie, la perspective d’une majorité N-VA / Vlaams Belang apparaît comme la manifestation logique de l’âme flamande éternelle, avec laquelle nous n’aurions plus rien de commun

Des personnalités wallonnes de premier plan ne comprennent rien à la langue de la majorité des habitants de leur pays et n’en ont pas honte. Elles ne lisent pas De Morgen, ignorent le nom des columnists du Standaard où on retrouve pourtant des intellectuels progressistes influents, ne savent évidemment pas qu’il existe au Nord une presse alternative – DeWereldMorgen, Apache, Lava, Sampol, MO*… – sans doute marginale mais qui n’a pas d’équivalent du côté francophone.

Or, la Flandre n’est pas une exception. L’exception, elle se trouve en Wallonie et à Bruxelles. Au cœur de l’Europe, ces deux Régions sont les seules où la gauche politique est encore toujours majoritaire et où le populisme identitaire n’a rencontré aucun succès. Cette singularité a des racines historiques. Elle ne devrait nous conférer aucun sentiment de supériorité morale nous autorisant à faire la leçon aux autres. Même si, dans la gauche wallonne – à Bruxelles c’est différent – la tentation est forte de prendre acte que le Nord et le Sud n’ont plus rien en commun, même si la proposition du confédéralisme y gagne chaque jour des partisans par lassitude, une chose est sûre : on ne bâtira pas le socialisme dans une seule région, qui plus est en plein cœur d’une Europe économiquement intégrée même si politiquement divisée. Le cadre politique belge permet encore aux francophones d’interagir avec la société qui lui est à tous égards la plus proche, et donc de « lever le nez du guidon ». Même si ça peut sembler plus étonnant à cause de la barrière linguistique, cette proximité est aussi culturelle : à de nombreux égards, les francophones belges sont plus éloignés dans leur manière de « faire société » des Français que des Flamands, et ceux-ci sont plus proches des francophones belges que des Néerlandais.

Entre les gauches francophones et flamandes, rien ne se passe. D’ailleurs, elles n’essaient même pas. Ces gauches sont de nature tellement différente. Si on se limite à la gauche classique, politique, syndicale et des grandes structures associatives, on voit bien la difficulté. Le PS francophone conserve un posture social-démocrate traditionnelle là où le SP.A – un des partis socialistes les plus faibles de toute l’Europe occidentale – s’est converti à la « troisième voie » de Tony Blair, ce qui ne lui a d’ailleurs pas réussi. Entre les deux, la coupure est profonde. Au niveau syndical, les organisations sont systématiquement plus modérées, voire timorées, en Flandre, faute sans doute de relais politique. Quant à la société civile flamande, elle est dépendante pour son financement d’une majorité politique qu’elle ne peut plus se permettre de contester frontalement. Qu’apporterait à la gauche francophone une unité renforcée ?

Mais il y a en Flandre une autre gauche, intellectuelle et culturelle, indépendante et créative, qui n’existe pas au Sud. Je l’avais découverte en 1992, à la naissance du mouvement Charta 91, peu après la première percée électorale du VB lors du Zwarte Zondag (24 novembre 1991). Le 8 février 1992, le théâtre de la Ville d’Anvers était plein à craquer. À la tribune, Hugo Claus et Tom Lannoye. En même temps, tous les centres culturels, d’Ostende à Maas-Mechelen, avaient affirmé ensemble que la montée du racisme signifiait un recul de la culture. Je m’étais dit alors ceci : « Du côté francophone, jamais les directions des maisons de la culture, jamais les artistes et les principales figures de la société civile n’auraient osé prendre une telle initiative sans demander des consignes au Boulevard de l’Empereur, à qui la plupart devaient leur gagne-pain. Mais, en même temps, ce n’est pas nécessaire car nous n’avons pas d’extrême droite. » Aujourd’hui encore, je ne peux que constater que l’hégémonie même déclinante du PS sur une gauche wallonne, produite par un mouvement ouvrier d’une puissance inégalée sur le continent, a empêché à la fois l’émergence d’une droite populaire qui prospère chez ses voisins, mais aussi d’un contre-pouvoir autonome du monde de la culture tel qu’il existe en Flandre.

Ces deux gauches n’opèrent pas sur les mêmes terrains, ne se connaissent pas, ne se lisent pas et donc, évidemment, ne se parlent pas. Ce n’est pas évident d’articuler une gauche culturelle et intellectuelle, dont les figures sont des individus qui publient des livres et écrivent des tribunes, et une gauche politique et sociale, très proche du terrain, peu portée sur le travail des idées mais qui pèse dans les urnes.

L’évolution du pays étant ce qu’elle est, on ne peut plus s’accommoder de cette ignorance réciproque. La gauche francophone doit sortir d’une forme de soliloque qui consiste à formuler des propositions adressées au niveau fédéral sans même prendre la peine d’avoir un répondant flamand qui puisse les partager. De son côté, la gauche flamande doit abandonner sa réserve défensive : la Flandre non plus n’est pas une île et la présence à sa frontière sud d’une capitale au cosmopolitisme assumé et d’une Wallonie sans extrême droite, loin d’être une menace, peut devenir un atout. Évidemment, à bien des égards, le PS, clientéliste et culturellement ringard, n’a rien d’un modèle attractif. Il constitue d’ailleurs en Flandre un repoussoir un peu trop commode. Mais son déclin est compensé par la stabilisation d’un parti vert parmi les plus puissants d’Europe et la montée d’une gauche radicale telle qu’il n’en existe dans aucun pays voisin. La gauche flamande ne devrait-elle pas s’interroger sur cette singularité, qui n’a rien d’« ethnique » ? Ne pourrait-elle en tirer quelques leçons pour elle-même ? Pourquoi Bruxelles, dont la dimension cosmopolite dépasse largement celle d’Anvers, suit-elle une tout autre voie ? N’est-ce pas parce que la société civile a réussi à préserver un lien social qui résiste alors qu’il est en train d’être systématiquement détricoté au nord du pays ?

Ce n’est pas parce que les socialistes flamands du XIXe siècle ont commis l’erreur historique de mépriser le mouvement flamand qu’il faut aujourd’hui se mettre à sa remorque et épouser son agenda. Quelle que soit l’évolution institutionnelle du pays, il est nécessaire de construire un espace intellectuel et culturel de gauche en Belgique. Sur ce terrain-là, la gauche flamande dispose d’atouts que nous n’avons pas. Malgré sa faiblesse, je la sens mieux outillée – notamment parce qu’elle est nettement plus polyglotte – pour prendre des initiatives de ce genre. Vous avez moins de divisions derrière vous que les leaders de la gauche francophone. Mais vous avez pour vous l’agilité des francs-tireurs.

Henri GOLDMAN

Rédacteur en chef de "Politique"


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