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L’inévitable vote PS

Philippe BUCHEZ

Lorsque L’Echo interroge le 16 mai dernier Peter Mertens, le président national du PTB, sur les premières mesures que son parti exigerait comme porte d’entrée dans un gouvernement fédéral, celui-ci répond spontanément que le PTB n’entrera pas dans un gouvernement qui ne ramènera pas l’âge légal de la pension à 65 ans et n’en fixerait pas le montant minimal à 1500 EUR.

Ces revendications figurent également au programme du PS, d’Ecolo et du SP-A. Dans le spectre de la gauche en Belgique, seul Groen semble se démarquer sur le plan programmatique en proposant un programme socio-économique sensiblement plus recentré.

Face à des différences programmatiques aussi ténues et des partis qui avancent vers ces élections avec des programmes contenant autant d’accents partagés, la première question à se poser est de savoir lequel sera le plus à même de faire passer tout ou partie de ces éléments programmatiques.

La seconde relève de la stratégie et consiste à se demander si la participation gouvernementale d’un ou de plusieurs partis de gauche s’avère la meilleure approche pour bloquer une nouvelle coalition ordolibérale ou bien si la rue et les conflits sociaux pourront obtenir plus. Cette question oriente fondamentalement les choix de vote lors des élections de dimanche prochain.

Convenons tout d’abord que la perspective de voir la gauche accéder au pouvoir après le 26 mai est loin d’être évidente. Mais l’hypothèse d’un gouvernement minoritaire du côté francophone avec la N-VA comme centre de gravité l’était encore moins avant les élections du 25 mai 2014 et la séquence politique ouverte fut inédite depuis 1987 au moins avec la formation d’un gouvernement fédéral homogène de droite qui, ce n’est pas une surprise, a mené une politique… de droite.

Le défunt gouvernement, qui a définitivement fait sauter un autre verrou symbolique, celui d’un gouvernement largement minoritaire dans une des deux communautés du pays, a organisé une régression politique dont on n’a sans doute pas fini de mesurer les effets. Outre une politique d’asile inhumaine, le gouvernement Michel a contribué à définancer la sécurité sociale, la justice, la SNCB et la fonction publique fédérale via le tax shift, une opération autant cosmétique qu’obscène qui a permis de redistribuer vers les classes moyennes et supérieures plusieurs milliards d’euros affectés, jusque-là, en base annuelle, à la solidarité organisée.

Les perspectives d’après scrutin n’incitent pas à l’optimisme pour la gauche. Le MR semble prêt à reconduire l’attelage malgré les humiliations encaissées depuis le signal de départ de la coalition suédoise, quitte à compenser ses pertes électorales en ouvrant la porte à un CDH en très mauvaise posture et rarement dans la zone de confort pendant une cure d’opposition. L’absence de majorité francophone n’étant plus nécessaire, ce sera donc la Flandre qui dictera la formation de la prochaine coalition. Une Flandre où l’on voit mal comment les deux partenaires actuels de la N-VA, le CD&V et l’Open-VLD, prendre le risque de débarquer leur encombrant partenaire, dès lors qu’il maintiendrait son niveau électoral actuel, ce que les sondages lui prédisent.

La nouvelle coalition suédoise qui commence à se dessiner dans les coulisses de la rue de la loi fera passer la précédente pour une aimable promenade de santé. Les attaques contre les corps intermédiaires, principalement les syndicats et les mutuelles, semblent se préciser et leur place dans le mécano socio-économique pourrait rapidement se réduire à néant. L’échec de la politique budgétaire de Michel I risque d’embarquer une nouvelle Suédoise dans une fuite en avant vers l’austérité, aggravée par une détérioration importante des comptes de la sécurité sociale. Il fait peu de doutes que l’addition sera encore plus dure à supporter pour les travailleurs à bas salaires, les chômeurs, invalides et malades qui furent déjà les principales variables d’ajustement des politiques décidées par Michel, Jambon et consorts. Sans compter que se profilent déjà à l’horizon de nouvelles attaques contre l’indexation des salaires ou l’âge légal de la pension. Ce menu n’est pas un catalogue des horreurs agité par des candidats en phase de dramatisation mais est annoncé depuis plusieurs mois par les caciques de la N-VA qui ne prennent plus la peine d’avancer masqués et qui ont construit un programme en parfaite symbiose avec la FEB et le VOKA.

Une partie de la gauche a contesté le récit construit par le Parti socialiste depuis 1988. Depuis le « retour du cœur » orchestré par Guy Spitaels à partir de la victoire électorale historique de 1987, le PS n’a cessé de baser son bilan de participation gouvernementale sur cette métaphore du bouclier, le « sans nous, ce serait pire ». La somme de compromis (ou de renoncement) que le PS a dû accepter en 26 ans de participation rend difficile la contre-argumentation.

Constatons objectivement que la législature écoulée a validé cette théorie. Même en comparaison avec le gouvernement Di Rupo où le PS, de l’aveu même de ses principaux dirigeants, a été beaucoup trop loin dans l’acceptation de compromis imbuvables liés à une coalition avec des partis de droite, le gouvernement Michel surpasse largement en termes de régression sociale tous ses prédécesseurs depuis les années Martens-Gol.

Au moment des élections de 2014, la Belgique est encore un pays où une redistribution, certainement imparfaite, des richesses a permis de garantir un niveau de bien-être supérieur acceptable et de redistribution des gains de productivité au travers du mécanisme d’indexation des salaires (même si celui-ci a été fort cornaqué par la loi de 1996 sur la promotion de l’emploi (sic) et la sauvegarde de la compétitivité).

Elle est aussi ce pays où la concertation sociale garde un rôle central dans la définition des politiques socioéconomiques malgré des marges de manœuvre de plus en plus faibles laissées aux partenaires sociaux pour les derniers accords interprofessionnels.

Doit-on regretter cette époque ? Doit-on regretter le PS, inamovible boussole de gauche dans des gouvernements tirant vers la droite et aux bilans forcément contrastés ?

Une chose est certaine, en 2019, la Belgique est définitivement rentrée dans le rang ordolibéral.

La gauche européenne est partagée depuis des décennies par cette même fracture, qui coexiste parfois au sein d’un même parti : participer au pouvoir au risque de s’y perdre ou créer les conditions d’une hégémonie politique qui semble plus éloignée que jamais. Cette fracture se manifeste en Belgique entre un Parti socialiste dont le bilan politique est un écart permanant entre acquis incontestables et compromis parfois très difficiles à accepter. Faut-il se baser sur ceux-ci pour considérer que l’opposition et la rue sont les seuls horizons possibles pour la gauche belge ? Certainement pas. Pas plus qu’il faille considérer un vote PS le 26 mai prochain comme un chèque en blanc ? Certainement pas. Même si une analyse lucide de la situation conduit à émettre l’hypothèse de savoir s’il ne s’agit pas du seul vote utile à gauche.

Si on observe l’offre politique à gauche, c’est le Parti socialiste qui semble le plus à même si pas d’inverser totalement la tendance à tout le moins de bloquer le démantèlement annoncé de l’État social belge :

1°/ Le PTB a clairement fait le choix de la non-participation. Cette stratégie est apparue clairement à l’issue d’un scrutin communal où la question de cette participation apparaissait pourtant nettement plus plausible qu’une hypothétique entrée au gouvernement fédéral. Le choix de l’état major ptbiste est limpide : celui d’une amplification (et d’une organisation ?) d’un mouvement social qui obtiendrait dans l’opposition et dans la rue ce que le Parti ne pourrait obtenir au gouvernement. Cette stratégie est cohérente sur le plan idéologique. Elle se heurte malheureusement à deux écueils. D’une part l’absence de résultats tangibles liés à la contestation sociale interprofessionnelle, sous cette législature, qui aurait tendance à démontrer que le mouvement social n’est jamais aussi fort que lorsqu’il a des relais au sein du gouvernement. D’autre part l’impossibilité de mettre en place des alliances de gouvernement avec la gauche sociale-démocrate et les écologistes. Ce qui apparaissait possible il y a encore quelques temps, l’hypothèse de majorité rouge-rouge-verte, rebaptisée par la droite la « coalition FGTB », semble désormais très éloigné. Certes, Le PS ne peut plus faire comme si le PTB n’existait pas. La gauche radicale s’inscrit durablement dans le paysage politique belge. Elle joue un rôle d’aiguillon (ce qui fait dire à certains, à raison, que le PTB fait du bien à la gauche en général et au PS en particulier) et oblige les socialistes à rester vigilants face à toute dérive sociale-libérale. Le cas de l’écosystème liégeois sera particulièrement intéressant à observer là où les tendances les plus « droitières » du PS doivent cohabiter avec un PTB survitaminé. Mais à l’inverse, le PTB ne pourra pas éternellement faire comme si le pouvoir n’existait pas et considérer, pour durer, la possibilité d’expérimenter une participation gouvernementale avec la gauche sociale-démocrate et les écologistes.

2°/ Ecolo s’est, durant cette législature et sous l’impulsion de sa nouvelle coprésidence, clairement positionné à gauche et est sorti, pour longtemps, des ambiguïtés du ni-ni. Est-ce à dire que ce parti peut désormais prétendre à un leadership à gauche et influer durablement sur les compromis sociaux ? La réponse est plus que nuancée. Le premier bémol se situe au niveau de Groen. Les programmes sociaux divergent sur des points importants (comme le retour à un âge légal de la pension à 65 ans) et, jusqu’à présent, il n’apparaît pas clairement qu’Ecolo soit prêt à « sacrifier » en tout ou en partie sa relation privilégiée avec Groen sur l’autel de ces divergences. Il existe, d’autre part, chez Ecolo un risque de recentrage au moment de négocier le socioéconomique. Là où le PS semble plus homogène que jamais sur une ligne radicale (même si celle-ci va évidemment en partie s’évaporer au moment de négocier un accord de gouvernement), il y a chez Ecolo une tendance naturelle au recentrage due à la fois à l’hétérogénéité du parti (qui conserve une aile centriste particulièrement forte en Wallonie) et à la volonté de dépasser les oppositions de classes qui invite parfois à renoncer à une certaine radicalité sur le plan social et celle de préserver un électorat centriste fraîchement acquis qui, pour être fidélisé, aura sans besoin d’être rassuré sur le plan socioéconomique.

3°/ D’une manière générale, le PS est plus incisif sur les thématiques sociales qu’Ecolo-Groen. Il dispose, par ailleurs, d’une totale indépendance vis-à-vis du SP-A, une position confortable quand le « parti frère » ne peut participer à la coalition fédérale (comme en 2008) ou lorsqu’il se range du côté des partis de droite. Ce dernier point donne au PS un avantage supplémentaire par rapport à Ecolo qui devra sans doute composer avec les positions plus libérales de Groen sur le socio-économique.

Ce raisonnement reste bien entendu fort théorique et demeure intimement lié aux résultats électoraux et à la formation des coalitions. Le rapport de force actuel est clairement défavorable à la gauche en Belgique, en raison de sa faiblesse persistance en Flandre. Le vote à gauche s’orientera en fonction de considérations tactiques prenant en considération la nécessité impérieuse, ou pas, d’avoir une composante de gauche dans le futur gouvernement. Une composante capable de forcer un retour vers des politiques nettement plus équilibrées entre les intérêts du patronat et ceux des travailleurs et des allocataires sociaux.

La question du vote utile est évidemment très subjective. Et sa rationalité se heurte toujours aux limites de la subjectivité. L’opinion selon laquelle une présence importante de députés de gauche radicale dans les parlements serait un facteur de progrès social est tout à fait respectable. Mais considérons un instant le bilan assez maigre des députés du PTB (en dehors des éclats de Raoul Hedebouw pendant les questions d’actualité à la Chambre) dans les différents parlements en se demandant si ce bilan été fondamentalement différents avec le double des effectifs…

A contrario, la législature écoulée aura démontré, par l’absurde, une tendance : les syndicats, et les mouvements sociaux en général, ne sont jamais aussi puissants dans ce pays que lorsqu’ils disposent de relais dans les gouvernements. Beaucoup d’éléments peuvent expliquer ce paradoxe mais une chose est certaine, les temps qui s’annoncent n’inclinent pas à s’interroger longuement sur le sujet. L’urgence c’est le risque de retour au pouvoir d’une coalition de droite agressive, plus revancharde que jamais à l’encontre des corps constitués dont la résilience est une des raisons principales du non-accomplissement de l’ensemble du programme du patronat. Et face à ce risque, la participation d’un Parti socialiste, aussi imparfait soit-il, représente sans doute la seule possibilité d’empêcher ces desseins et de récréer les conditions d’un dialogue entre le pouvoir politique et les représentants des travailleurs ignorés de manière aussi ostensible qu’indécente par le gouvernement Michel.

Mais pour amorcer ce retour au pouvoir, il est indispensable que le Parti socialiste tire les conclusions de sa cure d’opposition, du bilan insatisfaisant de sa dernière participation gouvernementale et prenne enfin le pouls d’un électorat qui ne lui passera pas indéfiniment ses écarts sur la gouvernance, l’éthique et sa tendance naturelle au recentrage lorsqu’il occupe trop longtemps le pouvoir. En d’autres termes, qu’il accepte de s’ouvrir à l’acquis des autres forces politiques de gauche et parvienne à opérer cette synthèse entre modernité, éthique, enjeux climatiques et radicalité sociale, seule à même de ne pas le conduire vers le destin funeste de la plupart des autres partis de la social-démocratie européenne et que cette ouverture se manifeste déjà dans les éventuels accords de gouvernement qu’il parviendra à négocier. Et ce, que ce soit avec la droite ou avec la gauche…

Philippe BUCHEZ

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3 contributions pour "L’inévitable vote PS"

  • Quel est cette légende qui prétend à répétition que le PTB ne veut pas aller au pouvoir. Il l’a dit et redit s’il n’est pas allé au pouvoir dans les communes c’est qu’il n’avait pas la possibilité (la capacité en terme de siège) de peser sur les politiques que nottament le PS voulait lui imposer et que dans les programmes decommunaux des PS locaux il y avait des élément imbuvable pour le PTB (tel une marina pour fricaillons à Charleroi ne servant qu’à flâter l’égo surdimensionné de Magnette). Le PTB est pret à aller au pouvoir si sa participation est indispensable lui permettant ainsi de peser sur les choix politiques et si le PS fait montre d’un revirement face est tous ses renoncements qui non seulement en ont fait un parti de droite comme un autre mais ont aussi au fils du temps participer au démantèlement tant de la sécurité sociale, des services et institutions publiques. Le PS n’a apporté aucun plus de gauche au moins depuis que Di Rupo l’indéboulonnable qui se croit définitivement indispensable est président. Di Rupo est nul sauf à la manipulation politique (ce qui lui a permis de contrôler et garder la cohésion interne de son parti) mais il n’a aucune, absolument aucune, vision de gauche. Et que dire de Marcourt le parfait néolibéral soumis volontaire et complaisant à l’UE; Le PS est incapable de s’opposer frontalement à l’UE qu’il adule (même si Magnette c’est accaparé le mérite de l’opposition au CETA alors qu’il y était poussé de toutes part notamment par son partenaire le CDH mais aussi la FGTB et toutes les associations de gauche ainsi que par le PTB).
    Le PS est un parti néolibéral et donc de droite comme tout autre. il n’est que la gauche du néolibéralisme. Seul le PTB est un parti de gauche démocratique progressiste non inféodé au néolibéralisme.
    Les deux problèmes essentiels du PTB ce sont : (1.) qu’il garde le travail au centre de sa conception du social (jusque dans son logo); (2.) Qu’il reste à l’instar de tous les autres partis renfermé dans les paradigmes obsolètes du XIXe siècle.

  • Très intéressant!
    Je ne voyais pas les choses sous cet angle là, et ça laisse vraiment à réfléchir. Mais en dépit de cette thèse valide et séduisante du “sans eux, ce serait pire”, je crois qu’on a un besoin politique qui va au dela de ça. Après seulement une législature d’opposition, je crains plutôt qu’un vote PS serait pris comme un chèque en blanc et une invitation à déposer le discours au pas de la porte du pouvoir. Il faut plutôt leur montrer qu’il va falloir bien plus qu’un réalignement à gauche du discours (qui est imposé par le PTB!) pour regagner la confiance des électeurs. Et c’est sans compter le modus operandi du PS (comme MR et CDH) au niveau institutionnel. Je ne peux pas laisser penser qu’un blanc-seing au PS lors de ces élections changerait quoi que ce soit à leurs pratiques, et il est plus que temps d’opérer un renouvellement au sein des institutions et de l’administration. (Cela dépasse largement le cadre de ces élections d’ailleurs, dont le principe est même un des causes de ce “dysfonctionnement” institutionnel).

    Aussi, le clivage environnemental s’est enfin invité aux premières loges du débat, mais il est malheureusement absent de cette analyse. Cette lame de fond mérite pourtant d’être mise au même plan que l’urgence sociale, et de ce côté là le logiciel du PS ne me semble pas en mesure d’y répondre. Le PS reste enfermé dans la gestion institutionnelle et court-termiste de problèmes qui demandent une vision radicale et une opiniâtreté dont il ne dispose pas.
    A ce niveau j’ai l’intuition que c’est aussi largement un problème de génération. Ce sont les jeunes générations qui sont les plus réceptives à la cause environnementale et les plus à même de changer leur pratique, et je ne crois pas le PS capable de répondre à ses attentes. Il a – pour l’instant– pour lui l’expérience et la pratique du pouvoir, le personnel politique, mais je crois que donner son vote à Ecolo ou au PTB c’est justement leur donner l’opportunité de répondre aux prochains défis.

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