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Luttes écologiques. La bascule autoritaire en Belgique

Avec le temps, le mois de juin 2026 apparaîtra sans doute comme un moment charnière en Belgique dans le cadre des luttes écologiques. En effet, plusieurs événements sans précédent se sont télescopés.

Nous venons de vivre l’épisode de canicule le plus intense et le plus meurtrier de l’histoire de notre pays, lequel témoigne d’un nouveau régime climatique aux conséquences sanitaires, agricoles ou écologiques catastrophiques. Selon Sciensano, entre le 18 juin et le 1er juillet, la Belgique a connu une surmortalité de 47,8 % (1747 décès supplémentaires par rapport à la moyenne). Aujourd’hui, le bouleversement climatique tue, affecte nos corps, assèche les sols, brûle des cultures, fragilise des infrastructures et détruit des écosystèmes dont dépendent des milliers d’espèces. Si nous ne réagissons pas, nous assistons aux prémices de l’effondrement de notre société et des conditions de vie, physiques et biologiques dont nous dépendons.

Une semaine avant le début de cette vague de chaleur éprouvante, le 10 juin, la police fédérale a arrêté à leur domicile plus de 15 personnes soupçonnées d’être liées à Code Rouge – Mouvement de désobéissance civile luttant contre les industries fossiles, responsables du bouleversement climatique, comme Total Energies, Engie, le secteur de l’aviation ou l’agrobusiness. Cette perquisition fait suite au dépôt de deux plaintes au civil liées à des actions menées chez Cargill à Gand en mars 2025 et Arcelor Mital à Charleroi en octobre de la même année. Lors de cette vaste opération répressive, des locaux militants ont également été perquisitionnés et du matériel de mobilisation a été détruit. Cet événement s’inscrit dans un contexte de criminalisation accélérée des mouvements sociaux, de persécution des acteurs et actrices qui s’engagent pour des enjeux sociaux et écologiques.

En l’espace de 15 jours, nous avons donc observé d’une part, une intensification du bouleversement climatique et d’autre part, une augmentation de la répression à l’encontre des militant·es qui luttent contre les causes de ce phénomène. Montée des politiques autoritaires et envolée des températures semblent s’articuler de façon explosive.

Bref, l’écologie semble ne plus être dans l’air du temps. Mais que se passe-t-il ? Quelle est l’ampleur de ce backlash anti-écologique ? Quel(s) rapport(s) à l’écologie entretiennent les gouvernements autoritaires ? Enfin, dans ce contexte, quelles perspectives reste-t-il pour les mouvements progressistes en Belgique et ailleurs dans le monde ?

Du greenwashing au greenbacklash

Il y a moins de 10 ans encore, dans le sillage de Greta Thunberg, une bonne partie de la jeunesse sortait dans la rue avec l’espoir d’amener l’ensemble de la société vers une bifurcation écologique de grande ampleur. C’était juste après l’accord de Paris en 2015. Le monde semblait avoir conscience de l’absolue nécessité de changer de cap pour préserver l’habitabilité de la Terre. Si de gros désaccords subsistaient sur les actions concrètes et le chemin à prendre, l’enjeu climatique et la responsabilité des sociétés industrielles dans le désastre en cours semblaient au moins faire l’objet d’un consensus international. Sans être dupe sur les opérations de communication sans réel effet tangible, il était au moins convenu d’afficher des valeurs écologiques. C’est dans ce contexte que la Commission européenne a lancé son Pacte Vert (Green Deal) en 2019 avec la promesse d’un financement de 1000 milliards dans la Transition afin d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Si cet accord ne permettait pas d’amorcer une réelle rupture avec la croissance, paradigme au cœur du désastre environnemental, celui-ci avait au moins le mérite de refléter une volonté commune de prendre à bras le corps les questions écologiques, avec des avancées concrètes.  

Beaucoup des grands de ce monde ne s’embarrassent même plus de faux semblants. Ils affichent de façon décomplexée leur détestation de l’écologie et des écologistes.

Aujourd’hui, c’est la douche froide. Beaucoup des grands de ce monde ne s’embarrassent même plus de faux semblants. Ils affichent de façon décomplexée leur détestation de l’écologie et des écologistes. Après le greenwashing, la tendance mondiale est au greenbacklash, selon les auteurs et autrices d’un ouvrage du même nom. Ce phénomène se caractérise par des intimidations, des attaques ou des obstructions législatives. Partout dans le monde, on observe des reculs importants sur les enjeux écologiques et une accélération de la persécution des personnes qui travaillent sur ces sujets. Cette réalité est particulièrement visible dans les régions où l’extrême droite est au pouvoir.

Aux États-Unis, premiers responsables du bouleversement climatique par le cumul historique des émissions de gaz à effet de serre, Donald Trump a mis fin au Green New Deal initié par son prédécesseur. Dans les universités, être climatologue est devenu un véritable cauchemar, avec des politiques de censure, des coupures de subvention et des licenciements massifs dans les programmes de recherche. 

En Europe, quelques années après l’adoption du Pacte Vert, on assiste à un démantèlement législatif de cet accord en plusieurs étapes. Pour ne prendre qu’un exemple, le 16 décembre 2025, la droite et l’extrême-droite se sont associées lors d’un vote pour restreindre drastiquement la portée du “devoir de vigilance” qui imposait aux entreprises la prévention de la violation des droits humains et environnementaux, tout le long de leur chaîne de valeur. 

Sur le terrain des luttes, les militant·es écologistes font face à une répression de plus en plus brutale. En France, le 25 mars 2023, la police a notamment blessé gravement 40 personnes, après l’envoi de 5000 grenades sur les militant·es des Soulèvements de la Terre, venu·es manifester contre la construction de méga-bassines, réservoirs d’eau gigantesques destinés à l’agro-industrie et dont l’activité menace la biodiversité, les activités paysannes et les populations locales. Quelques mois plus tard, au mois de juin, le Ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin tentait de dissoudre par décret ce mouvement de lutte regroupant plus de 150 000 personnes, avant son annulation par le Conseil d’Etat.

L’Arizona contre les organisations écologistes

En Belgique, selon une étude réalisée en 2023 par la l’Institut fédéral des droits humains, « plus de la moitié des 150 organisations sondées qui travaillent autour des thématiques du climat, des droits sociaux et de la lutte contre le racisme ont été confrontées à la violence et aux intimidations. Mais la répression s’accélère depuis l’arrivée des coalitions Arizona et Azur au pouvoir. En août 2025 déjà, alors que plus de la moitié de l’Europe suffoquait de chaleur, le Ministre de l’emploi, David Clarinval, affirmait vouloir « mettre en pause » les mesures climatiques. Cette déclaration laissait présager des moments difficiles pour les personnes et organisations engagées sur les questions climatiques.

Des coupures de subvention drastiques s’abattent sur l’ensemble du secteur associatif, en ce compris les associations environnementales

Aujourd’hui, les sombres présages ont laissé la place aux faits. Des coupures de subvention drastiques s’abattent sur l’ensemble du secteur associatif, en ce compris les associations environnementales : Climaxi en Flandre, IEB ou le BRAL à Bruxelles, Canopea en Wallonie, Les Amis de la Terre-Belgique, le Réseau Idée, Le Réseau Transition ou Etopia dans l’ensemble du monde francophone, sont quelques exemples emblématiques d’organisations menacées dans leur existence. Outre les licenciements en masse attendus, ce sont les capacités de rayonnement, de recherche et de vitalité démocratique qui vont être fortement diminuées. Dans un monde où les défis écologiques sont pourtant colossaux, ce rétrécissement de l’activité des contre-pouvoirs verrouille la trajectoire politique vers un monde invivable.

Un phénomène similaire s’observe dans la recherche publique. Le gouvernement Arizona a prévu des coupures de 12 % annuelles jusqu’en 2029, lesquelles s’ajoutent à celles de 2 % par an, décidées par la Suédoise (gouvernement Michel) et maintenues par la Vivaldi. Selon Xavier Desmit, chercheur à l’Institut Royal des sciences naturelles en Belgique, « les économies menées par Arizona dans la recherche publique compromettent notre compréhension des enjeux planétaires et notre adaptation aux défis qu’ils posent. » 

Enfin, le Ministre de l’intérieur, Bernard Quintin, met en œuvre un projet visant à dissoudre des organisations jugées trop radicales, sur décisions gouvernementales. Dans le viseur du Ministre se retrouvent des organisations défendant le droit des Palestinien·nes, des collectifs antifas et des organisations écologiques mobilisées dans des actions de désobéissance civile, comme Code Rouge. Ce texte, aux mains du pouvoir exécutif, constitue un outil de répression puissant. Aujourd’hui, on en voit les premiers effets avec les perquisitions menées au mois de juin. 

Le fascisme fossile

Cette alliance entre régimes autoritaires et politiques basées sur les hydrocarbures portent un nom : le fascisme fossile. Ce phénomène a d’abord été décrit par Cara Dagget, professeure en sciences politiques féministe, qui a montré comment le pétrole s’est imposé comme un mode de vie profondément masculin et raciste, qui va de paire avec la répression des minorités. Ce terme a ensuite été repris par un grand nombre de scientifiques, militant·es et étudiant·es de diverses nationalités, regroupé·es notamment dans le Zetkin Collective

La compétition s’intensifie sur les dernières ressources accessibles, avec comme double effet l’accélération de la catastrophe écologique et l’entreprise de guerres impérialistes.

Tous les fascismes se caractérisent par une répression des mouvements d’opposition aux logiques d’accumulation de profit. C’est même la forme que prend le capitalisme lorsque cette organisation de la société est en crise. Aujourd’hui, le capital fait face à une crise structurelle majeure, en butant sur les limites planétaires. Les ressources fossiles et minières sont moins abondantes. Dès lors, la compétition s’intensifie sur les dernières ressources accessibles, avec comme double effet l’accélération de la catastrophe écologique et l’entreprise de guerres impérialistes. Face aux voix qui s’élèvent pour arrêter le désastre en cours, les États, au service du Capital, intensifient alors leur répression. Il s’agit de museler progressivement toute opposition, d’éliminer tout obstacle, législatif ou contestataire sur les questions écologistes, pour garantir les intérêts d’une minorité. De la même manière que les leaders d’extrême droite des années 30 se sont employés à écraser les mouvements ouvriers qui menaçaient les intérêts économiques de la bourgeoisie, le fascisme contemporain se manifeste par une répression des mouvements sociaux et écologiques, de façon plus ou moins intense selon les régions du monde. 

Vers un soulèvement populaire

Les logiques répressives à l’égard des mouvements et organisations écologistes augmentent donc en Belgique, en Europe et dans le monde. Parallèlement, des normes environnementales, insuffisantes, mais qui constituaient au moins un progrès, sont démantelées, au profit des détenteurs de capitaux dont la richesse repose sur l’exploitation des hydrocarbures. C’est à partir de cet alliage entre gouvernements de plus en plus autoritaires et défense d’un modèle civilisationnel basé sur le pétrole que nous pouvons parler de fascisme fossile. Sans un sursaut collectif, ce nouvel ordre autoritaire condamne l’humanité à un futur sans avenir, une simple reproduction d’un présent qui nous conduit tout droit vers l’abîme.

Il nous reste néanmoins des espaces de liberté. Le fascisme est un continuum en évolution, avec une variété de formes et d’intensité selon les États. Ce mode d’organisation de la politique n’est pas encore arrivé jusqu’à son dernier stade de barbarie. C’est dans les brèches que l’espoir subsiste. Protéger les contre-pouvoirs démocratiques est l’une des conditions indispensables au dépassement d’une civilisation construite sur les hydrocarbures. Si certaines dimensions fondamentales de la démocratie sont gravement menacées à court terme, alors un soulèvement populaire s’impose. En articulant les luttes écologiques avec celles des travailleuses et travailleurs mobilisé·es dans d’autres secteurs d’activités, il est possible d’imposer une sortie du capitalisme et de ses logiques mortifères.

En Belgique, la mobilisation commence par une lutte engagée contre les gouvernements qui menacent les associations environnementales, la recherche publique et les collectifs de militant·es engagés pour la préservation du vivant. Cette lutte constitue une première étape pour d’une part atténuer le bouleversement climatique, à travers une sortie radicale des énergie fossiles et d’autre part, mettre en place un grand plan d’adaptation permettant à chacun·e de vivre dignement, dans un monde à jamais transformé.

Les politiques autoritaires et productivistes ne sont pas une fatalité. Une minorité d’activistes est condamnée à la répression, mais aucun pouvoir ne peut résister à des masses en mouvement déterminées à reprendre leur destin en mains.