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Mais pourquoi seulement 8532 centrales nucléaires ?

François SCHREUER

 

Damien Ernst a un mérite incontestable : il ne tourne pas autour du pot. Il en a un autre : il intervient de manière chiffrée et argumentée, nous fournissant, quoi qu’on pense de ses propositions, quantité d’éléments factuels pour débattre de notre avenir énergétique. Fidèle à cette ligne, il vient, dans le cadre prestigieux du Collège Belgique et à l’invitation d’un certain Jean-Pol Poncelet, ancien ministre de l’énergie, de donner une conférence[1] dans laquelle il envisage que l’ensemble des besoins énergétiques de l’humanité soient couverts par la fission nucléaire.

Pour l’essentiel, le professeur liégeois, personnalité belge de l’année de « La libre Belgique » en 2018, propose de construire des réacteurs nucléaires par milliers :  8532 réacteurs pressurisés européens (EPR), très précisément (sachant qu’il y a moins de 500 réacteurs nucléaires dans le monde à ce jour), qu’il prévoit d’installer dans les régions les plus reculées du monde, en particulier l’Arctique, pour qu’un éventuel accident grave ne soit pas trop embêtant (il est cependant quasiment certain que les nouvelles générations de réacteurs se caractériseront par leur totale sécurité). Un réseau mondial de distribution d’électricité à très haute tension (« global grid ») permettrait d’acheminer l’énergie vers les zones urbanisées de la planète.

Il se trouve néanmoins que les ressources minières d’uranium sont très limitées. Elles permettraient moins de dix ans de fonctionnement aux 8000 centrales projetées, si du moins l’on considère les ressources minières identifiées (une cinquantaine d’années, en spéculant sur l’ensemble des ressources atteignables). Damien Ernst envisage dès lors de collecter l’uranium dans l’eau de mer, où cet élément chimique est présent en quantité infime, ce qui supposerait de filtrer l’océan par pétatonnes (la méthode, pas plus que le coût, de cette opération ne sont détaillés). Enfin, last but not least, il propose d’envoyer les déchets nucléaires… sur la lune, en ayant recours à des fusées qui, assure-t-il, seront très bientôt sûres et ne coûteront plus grand chose.

Il propose d’envoyer les déchets nucléaires… sur la lune

Cerise sur le gâteau, il propose enfin de capter massivement le CO2 présent dans l’atmosphère et de le transformer (par exemple) en montagnes de graphite (charbon) que l’on pourrait brûler d’un coup si d’aventure le climat terrestre venait à se refroidir dans l’avenir (vous rêviez d’un thermostat planétaire ? Le voici).

Bien sûr, tout cela laisse perplexe à bien des égards. Pour évacuer vers notre satellite les 25 tonnes de déchets  produits annuellement par… chacun des 8532 EPR, par exemple, il faudrait quelque chose comme une quinzaine de lancements de fusée … par jour (et encore ne compte-t-on ici que les déchets issus directement des réacteurs). Ce qui veut dire que même si le taux de fiabilité des fusées devait atteindre 99,9 % (ce dont aucun lanceur ne peut se prévaloir), on compterait encore, chaque année, cinq accidents d’une fusée chargée de 40 tonnes de déchets nucléaires hautement radioactifs.

Mais enfin, ne nous attardons pas sur les détails et essayons de suivre Damien Ernst dans son raisonnement. Il en a livré la clé, semble-t-il, dans une carte blanche mémorable[2] cosignée en avril dernier avec le directeur du centre Jean Gol, Corentin De Salle. « Les gens, peut-on y lire, ont raison de vouloir […] passer le week-end dans une capitale étrangère, de skier au printemps, de manger des fruits tropicaux, de communiquer à toute heure avec des centaines de gens sur des réseaux sociaux, de visionner des films à la demande, etc ». Et de dérouler un argumentaire selon lequel le progrès technologique — et en particulier la captation industrielle du CO2 et la production de carburant à  partir de cette matière première — permettra demain la perpétuation d’un mode de vie hyperconsommateur d’énergie tout en évitant le dérèglement du système climatique. Ce projet est présenté comme « écologie authentique ».

La mise en cause de l’ordre capitaliste comme destructeur du climat

Même s’il y a dans ce discours bravache de quoi altérer quelque peu la bonne humeur de certains écologistes, on aurait tort de ne pas le prendre au sérieux. Il semble évident, en effet, qu’il va puissamment alimenter, dans les prochaines années — à présent que la négation du changement climatique est devenue complètement ridicule —, les résistances à tout changement de notre modèle de société, à la mise en cause de l’ordre capitaliste comme destructeur du climat et donc des conditions de possibilités de la vie sur terre.

Il n’est dès lors pas inutile de pousser un peu le raisonnement. Ce mode de vie — recours fréquent à l’avion, ski au printemps, abondance des ressources numériques, etc — présenté comme rien moins qu’un aboutissement civilisationnel n’est à ce jour l’apanage que d’une très petite minorité de la population mondiale. Qu’à cela ne tienne : la technologie devrait tout arranger, au point d’ailleurs de stimuler la natalité. Et ainsi de suite. Il semble dès lors évident que, dans le monde rêvé de Damien Ernst, les 8532 EPR dont il envisage la construction pour produire 111 000 Twh qui représentaient la consommation finale globale d’énergie en 2016, sont d’ores et déjà très largement dépassés, et pas seulement parce que la consommation globale aura déjà augmenté d’environ 10 % en 2020, mais surtout parce que la généralisation du mode de vie de ce que Veblen appelait la « classe de loisirs » ferait facilement exploser la demande par cinq ou dix ou plus encore : au lieu des 40 kWh consommés quotidiennement par un être humain moyen, ce sont 200, 300, 500 kWh qu’il faudrait produire. Ajoutons la croissance démographique, l’inévitable naissance de nouveaux « besoins » (pourquoi ne pas skier en été, après tout, sur des pistes refroidies artificiellement ?) et c’est par dizaines de milliers qu’il va falloir construire des EPR — ainsi que, bien sûr, les fusées pour exporter leurs déchets vers la lune.

Il ne faudrait cependant pas oublier la consommation d’énergie du captage du CO2 dans l’atmosphère — un élément décisif s’il en est, dans le raisonnement. La technologie est encore balbutiante mais dans un élan d’optimisme qu’il reconnait lui dans la formulation qu’il utilise, Damien Ernst, envisage qu’il soit possible de convertir une tonne de CO2 en graphite et en oxygène pour 2,42 Mwh (en fait, beaucoup plus). Sachant que l’humanité émet à ce jour, 36 gigatonnes annuelles de CO2 dans l’atmosphère (un chiffre qui continue pour le moment d’augmenter significativement d’année en année), cela signifie qu’il faudrait, au très grand minimum, quelque chose comme 87 000 TWh — soit 80 % de la consommation énergétique annuelle mondiale — pour réaliser le captage du CO2 émis (sans parler du stock accumulé dans l’atmosphère par deux siècles de civilisation industrielle), émissions qui ont cependant vocation à exploser dans le monde rêvé par Damien Ernst (et Corentin De Salle). Un raisonnement similaire peut être tenu pour la récupération de l’uranium présent dans l’eau de mer qui va également demander des quantités faramineuses d’énergie.

Le coût des énergies renouvelables est moindre dans un contexte de « Global Grid »

On a sans doute ici l’explication du choix du chercheur liégeois de miser sur le nucléaire alors même qu’il reconnait noir sur blanc que le coût des énergies renouvelables est moindre dans un contexte de « Global Grid » (lequel est nécessaire dans tous les cas qu’il envisage) et qu’il proposait, il y a un an à peine, de produire massivement de l’énergie éolienne au Groenland[3]. On peut penser que seul le nucléaire — et ses largesses annoncées pour le futur — lui paraît compatible avec la fuite en avant prométhéenne dans laquelle il s’est résolument engagé. Car si l’éolien pourrait éventuellement être en mesure de produire toute l’énergie actuellement consommée dans le monde et que le solaire a des capacités bien plus importantes encore, ils ne pourraient suivre, par contre, s’il était question de généraliser mondialement le mode de vie de la bourgeoisie.

Le 2 septembre dernier, Damien Ernst partageait sur Twitter[4] ses difficultés, bien compréhensibles, à affronter la conflictualité à laquelle l’expose, comme tant d’autres qui sont dans la même situation, la grande visibilité médiatique qui est la sienne. Ce faisant, il exposait son approche avec, me semble-t-il, une grande clarté.

« J’ai eu une discussion très enrichissante ce midi avec un de mes collègues, après lui avoir fait par du fait que je ne comprenais pas pourquoi je recevais tant de messages de haine sur réseaux sociaux en parlant de mes solutions technologiques pour la transition énergétique. Il m’a dit : “Il est probable que parmi ces personnes, beaucoup projettent sur la transition énergétique (et le projet de changement de société qui leur semble aller avec) une quête de sens qui leur est personnelle, et qui dépasse de loin les aspects simplement matériels. En proposant des solutions matérielles à des problèmes matériels (ce qui semble assez logique, finalement), cela peut sembler anéantir le projet beaucoup plus vaste d’une transformation matérielle, mais aussi — osons le mot — spirituelle, de cette société de consommation qu’ils perçoivent, projet qui leur paraît probablement encore plus urgent à mettre en œuvre”. Qu’en pensez-vous ? »

On aurait envie de lui répondre, simplement, que l’on peut se réclamer d’une tradition intellectuelle matérialiste et être en désaccord avec lui, penser qu’il n’est pas possible de préserver les conditions de possibilité de la vie sur terre sans changer un certain nombre d’aspects de notre mode de vie, sans restreindre, par la loi, des comportements devenus prédateurs d’un avenir possible. Et le scénario du tout-nucléaire, si l’on veut bien l’examiner de manière un tout petit peu critique, résonne comme la démonstration par l’absurde de ce constat.

Cela ne signifie pas, bien au contraire, que les innovations technologiques sont à rejeter en bloc. Certaines sont incontestablement utiles — qui regrette l’invention de la cellule photovoltaïque ? — et leur apport sera indispensable, parallèlement à la réduction de nos besoins énergétiques, pour nous donner une chance de laisser un monde habitable à nos petits-enfants.

Quel régime politique aura des chances de prospérer dans le monde du tout-nucléaire ?

Pour autant, la course contre la montre climatique dans laquelle nous sommes engagés ne nous autorise pas à oublier que l’exploitation technologique intensive de chaque recoin de la planète, la mobilisation acharnée de toutes les ressources matérielles disponibles dans le sol ou dans la mer, telle que le propose le scénario de Damien Ernst, ne sont pas sans avoir d’immenses conséquences, elles aussi, sur les conditions de la vie sur terre. Montrant l’image d’un immense camion minier… vert (électrique), Damien Ernst demande ingénument : « L’extraction de matières premières est-elle un problème environnemental si l’industrie minière devient verte ? ». Peut-être l’image précédente dans sa présentation (celle d’une immense mine de cuivre à ciel ouvert) apporte-t-elle un élément de réponse. Quelles conséquences sur l’Arctique et les espèces qui y vivent aurait l’installation sur ses rives de (dizaines de) milliers de centrales nucléaires ? Quelles conséquences sur l’Océan et ses écosystèmes aurait le projet de captation de l’uranium ? Quelles conséquences auront les inévitables accidents de fusée ? Quelles conséquences ce léviathan énergétique aura-t-il sur les travailleurs qui seront chargés de le faire fonctionner ? Quel régime politique aura des chances de prospérer dans le monde du tout-nucléaire ?

On le voit : si, bien sûr, l’observation de la beauté du vivant et la tristesse infinie d’assister à la chute vertigineuse et inédite de la biodiversité peuvent faire naître chez beaucoup d’entre nous des considérations de nature spirituelle, il y a, aussi et surtout, dès à présent, des questions politiques à poser.

Quel prix est-on prêt à (faire) payer pour pouvoir « skier au printemps » ?

On souhaite à Damien Ernst de ne plus trop trainer à achever l’exploration des impasses dans lesquelles il s’est engagé. On va avoir besoin de ses compétences pour organiser un monde heureux avec peu d’énergie.

 

[1] https://orbi.uliege.be/handle/2268/240858

[2] http://blogs.ulg.ac.be/damien-ernst/lecologie-authentique-stade-avance-de-civilisation-technologique/

[3] Christine Scharff, « Le plan énergétique à 100 milliards de Damien Ernst » in L’Echo, 17 août 2018.

[4] https://twitter.com/DamienERNST1/status/1168490711244771330

François SCHREUER

Militant écosocialiste.


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2 contributions pour "Mais pourquoi seulement 8532 centrales nucléaires ?"

  • Voilà un excellent point de vue qui contraste avec la violence des échanges habituels sur le sujet.
    Il y a urgence(s). Environnementale, sociale, climatique… Pour combattre cette dernière, un des enseignements majeurs du rapport 2018 du GIEC pourrait se résumer ainsi : il nous reste 30 ans pour atteindre la neutralité carbone et contenir le réchauffement sous les 2°C. Mais les combats qu’on voit aujourd’hui sont surtout idéologiques. En conséquence, les positions sont radicales et entraînent de violents échanges, notamment sur les réseaux sociaux.

    Damien Ernst et Corentin de Salle n’envisagent que des solutions technologiques à la crise climatique (c’est en tout cas la perception qu’ils donnent). Aucune remise en cause de notre mode de vie, dont il ne faudrait évidemment pas limiter les bienfaits à une minorité des bientôt 10 milliards d’habitants de la planète… Les partisans des « high-tech » mettent souvent en avant les progrès technologiques de la médecine. C’est oublier un peu vite que l’essentiel de l’amélioration de la santé publique a été obtenue par des progrès d’hygiène et de nutrition, plutôt « low tech ». Ce sera encore le cas dans le futur : sans nier les progrès et le confort que nous apporte la médecine moderne, ce seront principalement les changements de mode de vie (sédentarité, déséquilibres alimentaires, stress, tabagisme, alcool) qui amélioreront l’espérance de vie en bonne santé. C’est vrai aussi pour les cancers, dont 40% pourraient être évités par de tels changements.

    Dans un monde où la production de CO2 ne faiblit pas, il faut aussi envisager autre chose que les solutions technologiques. En 30 ans, nous n’avons pas été capables de mettre en place un RER belge… Qui peut raisonnablement penser que nous pourrions, en 30 ans, mettre en place un réseau énergétique sans frontière, dans un monde où les dépenses d’armement sont reparties à la hausse ?

    Il est également interpellant que seules des solutions technologiques soient mises en avant pour corriger les effets néfastes créés par la technologie… Mais c’est assez logique : en restant dans la sphère technologique, on ne remet pas en cause de notre culture de consommation frénétique ni notre modèle néo-libéral (qu’on peut définir comme la prise de contrôle du monde politique par le monde économique). Les solutions « high tech » sont portées par un capitalisme mondialisé et concentré dans les mains d’une minorité. La sobriété (qui est culturellement une qualité !) est associée à la décroissance, le pire des vices !

    C’est comme si les partisans d’une société « techno-libérale » ne pouvaient pas imaginer que pour une partie de plus en plus importante de la population, la sobriété puisse être attirante, qu’un modèle économique basé sur les coopératives plutôt que sur les start-ups (revendues rapidement à des multinationales) soit préférable, qu’on choisisse un fruit obtenu dans un environnement naturel plutôt qu’un clone qui a poussé dans une usine, qu’on soit dubitatif à l’idée que le capitalisme globalisé destructeur de l’environnement et du bien commun puisse se transformer du jour au lendemain en un capitalisme vertueux…

    Il serait donc temps que l’on considère qu’une partie significative du chemin à faire pour gérer (entre autres) la question climatique devrait être d’ordre culturel (et politique !) plutôt que seulement technologique.

  • Le rôle d’un spécialiste comme Damien Ernst, c’est d’ouvrir vers des solutions. C’est le rôle des politiques, donc des citoyens de dire ce qu’ils veulent. Tant qu’ils seront d’abord consommateurs, la croissance sera exigée.
    Par les gilets jaunes notamment qui refusent que la réduction de la vitesse et comme Trump les taxes sur les carburants.

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