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Politique Archives N°113
Revue Politique

Nouveau normal pour le monde d’après

Mateo ALALUF

17 JUILLET 2020 : DEUX PROFESSEURS D’UNIVERSITÉ JUGENT NOS SYSTÈMES DE RETRAITE « INJUSTES ET INEFFICACES »

Notre système de sécurité sociale a permis de faire face à la violence de la crise sanitaire. Pour empêcher l’effondrement de secteurs entiers de l’économie, le gouvernement a même rompu avec les principes du néolibéralisme. Les dépenses de santé ont été reconnues comme essentielles par ceux qui avaient organisé son définancement. Les allocations de chômage et le droit passerelle ont procuré un revenu de remplacement pour ceux qui avaient perdu leur travail et les pensions ont permis aux retraités de garder la tête hors de l’eau.

Le choc de la pandémie a obligé à repenser la marchandisation de la santé.
L’exigence d’un vaccin considéré comme « bien public mondial » a été même reprise par la Commission européenne. Mais la bataille acharnée des entreprises pharmaceutiques ne laisse que très peu d’espoir. Ne doutons pas que, protégés par le « nationalisme vaccinal », l’industrie du médicament et les fabricants de matériel sanitaire en tireront des profits substantiels.

Un dispositif est déjà à l’œuvre pour que le soutien aux soins de santé se fasse au détriment des autres besoins sociaux. Les pensions sont ici en première ligne.
Jean Hindricks et Pierre Devolder, tous deux professeurs à l’UCLouvain, membres de l’Institut Itinera, du Conseil académique des pensions et de la Commission de réforme des pensions jugent nos systèmes actuels de retraite, « injustes et inefficaces ». Que lui reprochent-ils ? Mais précisément que « le risque de pauvreté est moins élevé parmi les pensionnés et qu’en cas de récession les pensions continuent à augmenter (sic) tandis que les salaires sont à la baisse ». Comme pour nos deux économistes « le monde devant nous est imprévisible, nous devons adapter notre système de pension au monde de demain ». Ils préconisent en conséquence la nécessité d’un « nouveau normal (the new normal) », précisent-ils1.

Le système de retraite serait « inefficace », en raison de la distance entre cotisations et prestations. Chaque euro cotisé devrait ouvrir, dans un compte pension individuel, son équivalent en pension2. Le système serait aussi « injuste » car le risque de pauvreté serait moindre pour les pensionnés que pour les travailleurs.
Pour adapter les pensions au monde imprévisible de l’économie de demain, il faudrait en finir donc avec le principe « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins » qui caractérise la sécurité sociale. Leur « nouveau normal » serait à coup sûr pire que l’ancien.

Le récit de la compétition mondiale promue par nos experts s’est heurté pourtant de front à la crise sanitaire. Le monde est devenu imprévisible par l’explosion probable des maladies chroniques et la finitude des ressources. Il faudra, comme lors du confinement, que l’économie cède le pas à la santé, que la compétition se plie à la préservation de la vie. Face à la crise, la sécurité sociale a démontré son efficacité et apporté un démenti cinglant à ceux qui s’étaient acharnés à la démanteler. La mutualisation des richesses privées pour en faire des biens ou services collectifs, au cœur de la sécurité sociale, doit être le maillon qui relie « l’avant » à « l’après » et qui nous permettra d’inventer collectivement d’autres manières de vivre. C’est à nos conditions de vie que l’économie doit désormais s’adapter et non l’inverse.

  1. La Libre Belgique, 17/7/2020.
  2. C’est la proposition de Jean Hindricks, pour le prochain gouvernement, Trends tendances, 13/8/2020.

Mateo ALALUF

Sociologue


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