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Plaidoyer libertin d’une jeune fille (dé)rangée

La liberté sexuelle, c’est ce qui transpire le plus quand on s’approche des personnes prostituées ou des actrices porno et de toutes celles et ceux qui pratiquent la sexualité hors format. Cette liberté de choisir un homme, de montrer son corps, ou pas, de partager son intimité ou la manière dont on va prendre ou donner du plaisir en groupe ou seul, rappelle combien la sexualité accomplie à des fins non reproductives reste un enjeu crucial de l’égalité des sexes. On le sait, la liberté sexuelle est un trésor qui a été historiquement confisqué aux femmes. Considérée comme dérangeante, cette forme d’affranchissement sexuel a été encastrée de tout temps dans un ordre moral. Et c’est une litote de le redire : pendant des siècles, la liberté et le sexe constituaient deux domaines appartenant exclusivement aux hommes. Les femmes étaient assignées à résidence, enfoncées dans un destin d’épouse, de mère et d’esclave sexuelle. Ce qui comptait, c’était assurer la descendance, la préservation de l’ordre moral et familial.

Être libertaire

La première forme de liberté sexuelle apparaît sans doute dans les écrits de Charles Fourier[1.Ch. Fourier, Le Nouveau monde amoureux, http://classiques.uqac.ca, 1816.], adepte du libertinage, qui avec une fraîcheur exquise a proposé un modèle de société fondé sur l’émancipation des femmes et l’accès partagé à la jouissance et aux plaisirs charnels. Il a saccagé les valeurs morales pour atteindre une volupté des plaisirs où il nous invitait à faire du sexe un loisir, un épanouissement et un accomplissement. Ces écrits ont marqué une offensive déterminante contre la domination masculine. Il a provoqué un véritable chambardement politique dont on mesure encore à peine la portée. Il fait partie de ces remueurs d’idées qui ont mis à mal les valeurs conservatrices et normatives que sont la propriété des corps, la jalousie, l’amour exclusif, la fidélité, la monogamie. Ces valeurs ont été inscrites dans notre patrimoine culturel et enfoncées dans des dispositions morales et religieuses qui donnent le ton de nos conduites sexuelles.

« Cette pensée dominante (…) insiste pour que les hommes et les femmes n’affaiblissent pas leur force de travail et de production au détriment des plaisirs des sens et de la jouissance. »

Être libertaire, c’est tout le contraire. Il s’agit de remettre en cause cette autorité morale, politique ou religieuse qui ordonne aux uns, et surtout aux unes, de marcher droit, de réprimer les pulsions de vie et de sermonner les jouisseuses. Le (la) libertin(e) est bien un(e) affranchi(e) qui jouit et fait jouir[2.Comme le rappelle Michel Onfray dans ses ouvrages et conférences, le libertin au XVIIe siècle est non seulement un libre penseur (l’Abbé Meslier en est un bel exemple), mais aussi un affranchi de tout joug (« Ni Dieu ni Maître ») qui valorise le corps et ses jouissances. Il faut bien rappeler que les précepteurs de la morale ont donné au mot libertin une coloration de débauche, de décadence, d’immoralité. L’inquisition n’est pas si loin.]… Il (elle) propose un contrat sexuel fondé sur la liberté en faisant sauter la vielle conception de la famille, de la fidélité et de la domination. Fourier rappelle que nous sommes des êtres de désirs et de passions. Le libertin est celui qui rappelle qu’on peut construire des contrats libertins dans le couple afin de permettre l’accomplissement des passions qui, sinon, s’étoufferaient tristement à force d’avoir été camouflées.

L’ordre moral

Le XXe siècle a achevé ce chambardement des idées en questionnant le patriarcat, la religion, le nationalisme, la famille hétérosexuelle et le mariage forcé, tout ce qui enfermait les femmes dans un destin empreint de domination et de frustration sexuelle. Michel Foucault, par exemple, a rappelé l’empreinte morale des discours sur le sexe. « Toute l’attention bavarde dont nous faisons tapage autour de la sexualité, depuis deux ou trois siècles, n’est-elle pas ordonnée à un souci élémentaire : assurer le peuplement, reproduire la force de travail, reconduire la forme des rapports sociaux ; bref aménager une sexualité économiquement utile et politiquement conservatrice »[3.M. Foucault, Histoire de la sexualité, l’usage des plaisirs, Gallimard, 1994.]. Avec l’apogée du féminisme des années 70 qui a percolé sur nos sociétés occidentales, nos modes de vie ont été débarrassés de cette membrane morale qui a entouré ce que nous avions de si précieux : la liberté. Avec la maîtrise de la fécondité, nous avons pu détacher le sexe (et le plaisir) de la procréation, nous avons pu choisir d’avoir ou pas des relations sexuelles (loi sur le viol) et d’autres mesures qui ont permis à chaque femme de maîtriser, de choisir et de conduire sa destinée. Pourtant, les combats ne sont pas gagnés. Cette liberté sexuelle est mise en branle dans nos sociétés modernes par un retour de l’ordre moral qui conteste les droits sexuels et le droit de disposer librement de son corps. Les conduites sexuelles non conformes sont pointées du doigt par les ligues de vertu, l’élite féministe et les Églises, qui s’accordent à enfermer l’expression de la sexualité dans une vision dogmatique des pratiques sexuelles en professant une sévère police des mœurs. Ces mêmes groupuscules dépositaires de la pensée unique s’acharnent à vouloir pénaliser tout ce qui ébranle la bienpensance. Les paroles des unes sont confisquées voire caricaturées et retouchées par des garantes de l’ordre sexuel, ces nouvelles vigiles féministes, qui, début des années 80, se font connaître au sein des WAP (Women against pornography) en faisant littéralement imploser le mouvement féministe sur les questions sexuelles. Ce féminisme antiporno, d’origine bourgeoise, va trouver un écho certain auprès des ligues conservatrices et religieuses pour réclamer la mise à sac du libertinage, c’est-à-dire de l’affranchissement sexuel. Elles vont alors juger ce qui est obscène de ce qui ne l’est pas. Elles vont entamer une croisade contre la pornographie parce qu’elle serait déplacée, dérangeante et vanter un érotisme moral admis parce que mièvre, monogamique et forcément pudique. On décide que la pornographie est responsable de tous les maux de la société, que la société serait hypersexualisée et que la consommation irréfrénée de sexe est un vice de nos sociétés modernes. La liberté sexuelle devient le champ de bataille politique de nos affrontements idéologiques au sein des mouvements de gauche. « Ça n’est pas la pornographie qui émeut les élites, c’est sa démocratisation »[4?V. Despentes, King Kong Théorie, Grasset, 2006.]. Il y a bien une classe sociale qui a intérêt à fliquer les prolottes qui veulent s’affranchir de tout joug parce que la bourgeoisie demeure une caste de privilèges.

« Il n’y a que le consentement qui nous distingue de l’animal. C’est à partir du consentement qu’on peut jeter les bases d’une société de dialogue et de respect. »

Ce qui importe pour l’élite bourgeoise, c’est de lisser nos modes de vie, faire taire les passions, les excentricités. On entre dans une période obscurantiste qui produit des discours culpabilisants et normatifs sur le sexe et qui dénonce tout ce qui est extravagant dans la sexualité hors format. Cette pensée dominante, qui prend appui sur les discours pseudo-scientifiques et l’exhibition médiatique des crimes sexuels les plus homériques, insiste pour que les hommes et les femmes n’affaiblissent pas leur force de travail et de production au détriment des plaisirs des sens et de la jouissance. Personne ne souhaite en effet que les hommes et les femmes se détournent des outils de production capitalistes pour sombrer dans l’hédonisme. Comme si le sexe à grosse dose était devenu néfaste à notre épanouissement, où seulement si celui- ci est consommé dans le cadre normalisé du couple marital. Au moment où l’égalité des sexes est promulguée, où la liberté sexuelle est consacrée, on vient nous rappeler que le sexe fait du tort et qu’il engendre une certaine maltraitance. On nous prédit le scandale, car l’expression d’une certaine sexualité serait nocive parce qu’outrancière, que la sensualité des corps doit être encadrée et que le plaisir devient l’objet d’un enjeu idéologique. Pour l’avoir combien de fois vécu dans ma carrière professionnelle, je ne sais que trop bien l’insolence et la provocation que constitue le fait de parler de sexe pour une femme. C’est la condamnation majeure. C’est à ce moment- là que la jeune fille est jetée au ban de la société, affublée de qualificatifs de débauche, de déshonneur et d’opprobre généralisé.

Détruisons les contes de fées

Croyez-moi, il n’y a pas pire posture pour une femme, en témoigne les calomnies et quolibets qui circulent sur toutes celles qui se sont livrées à cet exercice. Évoquer le sexe avec panache a été de tout temps le monopole et le domaine des hommes, et c’est bien pour cela que nous sommes quelques frondeuses à l’investir. Pourtant, nous n’avons jamais entendu ces pourfendeurs(deuses) de la liberté sexuelle s’indigner devant l’existence des contes de fées qui salissent l’égalité des sexes et figent les jeunes filles dans des rôles de potiches soumises confirmées dans une sexualité passive. Les contes de fées ont été produits par la classe dominante pour véhiculer le mariage monogamique, l’exclusivité amoureuse, la passivité féminine, la jalousie et les valeurs conservatrices avec une misogynie ambiante néfaste à toute émancipation des femmes. Ce sont les contes de fées qui ont détourné les filles de leur destin de conquérante et de femme émancipée. Ce sont les contes de fées que l’on doit interdire et non la sexualité qu’elle soit érotique ou pornographique[5.Discuter de la différence entre la pornographie et l’érotisme revient à réfléchir sur la sexualité des anges.]. Si les jeunes ont recours à la pornographie, c’est parce qu’ils souhaitent en savoir plus sur le sexe, ou parce qu’ils cherchent une manière de faire jaillir leur désir ou élargir leurs lots de fantasmes ou encore mettre à mal les conventions morales. C’était d’ailleurs la fonction initiale de la pornographie jusqu’au XXe siècle de proposer une critique politique et sociale fondamentale de nos sociétés (Mai 1968 n’est pas bien loin). Je ne peux déplorer, comme vous sans doute, que la pornographie ait perdu de son odeur, de ses couleurs, de sa vigueur et de son mordant politique pour se centrer uniquement sur l’excitation codifiée des hommes principalement. Qu’il est sain d’avoir une libido active et des études récentes ont montré que plus une société est libre sexuellement, avec une pornographie accessible, moins il y a de crimes sexuels. Plus la sexualité est cachée, interdite, inaccessible, plus la tentation de recourir à la force et considérer les femmes comme des instruments de jouissance est grande. Notre rôle dans l’éducation sexuelle est de rappeler qu’il n’y a que le consentement qui nous distingue de l’animal. C’est à partir du consentement qu’on peut jeter les bases d’une société de dialogue et de respect. Le consentement ne peut impliquer que des êtres libres et majeurs sexuellement.

Consentement

Je terminerai en rappelant que plus la sexualité peut s’exprimer, plus elle est élaborée, ludique, partagée égalitairement entre les personnes. Nous ne devons plus adopter une posture victimaire lorsqu’on aborde les questions de sexe, ni miauler parce que la bienséance est malmenée dans des images qualifiées de pornographiques. Et si nous devons retenir quelque chose de ce dossier, ce serait ceci : chers parents, dites à vos filles que ce qui compte, c’est d’être libres et épanouies et que les princes charmants c’est nous qui les enfantons, ce n’est pas Dieu ou Disney. Dites à vos filles qu’elles seront rebelles, volcaniques, poilues, puissantes, féroces et audacieuses. Dites à vos garçons qu’ils seront doux, virils, féminins, volubiles, troubadours et que le consentement des personnes est tout ce qui cimente notre civilisation. Et dites surtout qu’il est bon de jouir et de faire jouir.