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Politique Actu N°31
Actu

Populisme et monarchie

Jérôme JAMIN

Le concept de «populisme» fonctionne aujourd’hui comme les concepts «d’extrême-droite» ou de «fascisme», il en dit autant sur le leader ou le parti que nous cherchons à qualifier que sur ce que nous pensons de ces derniers et surtout, sur la façon dont avons décidé d’en parler. En exagérant un peu, on pourrait même se demander si finalement ce genre de concepts ne nous éclaire pas plus sur les intentions de celui qui en fait l’usage que sur la réalité à laquelle il renvoie. Nous ne percevrons pas toujours les idées du «leader d’extrême droite», le programme du «parti populiste», mais nous comprendrons aisément que la question est grave et qu’il vaut mieux ne pas fréquenter et encore moins soutenir ceux que l’on qualifie de la sorte Deux ouvrages majeurs sur le populisme et ses usages multiples: M. Canovan, Populism, London: Junction Books, London, 1981 et G. Hermet, Les populismes dans le monde. Une histoire sociologique XIXe – XXe siècle, Paris, Fayard, 2001. Le populisme possède néanmoins quelques traits spécifiques qui présentent une certain intérêt, notamment lorsqu’on prend la peine de tester l’originalité de ces derniers sur un individu-institution qui, a priori, n’a rien ou vraiment très peu à voir avec le populisme: Albert II.

L’union magique du peuple belge

Si le roi n’a vraiment rien d’un démagogue — il n’y a aucun doute à ce sujet — il est piquant de voir que presque par hasard, son statut, sa fonction et la façon dont il assume ces derniers se prêtent facilement à quelques comparaisons surprenantes avec certaines pratiques de quelques individus étiquetés «populistes» et jugés très peu fréquentables. Comparaisons qui, dans la foulée, révèlent autant les aspects les plus problématiques de l’institution monarchique au sein du système démocratique belge que, répétons-le, les possibles mauvaises intentions de celui qui se livre à un tel exercice. Officiellement, personne ne conteste les vertus d’un roi qui rassemble le peuple belge et assure sa cohésion. C’est même probablement l’argument principal de ceux qui défendent la monarchie et aussi en toute logique celui qui résiste le mieux aux tirs ennemis des républicains, des séparatistes ou de l’extrême droite flamande. Là ou règnent les conflits entre communautés linguistiques, les différences de classes et les oppositions d’intérêts, le roi «incarne l’unité du peuple», sa solidarité et son harmonie… Dans la foulée, le roi réalise implicitement une des choses que l’on reproche le plus souvent aux leaders qualifiés de «populistes». Il affirme en effet d’autorité une union populaire mythique et merveilleuse en lieu et place des différences et des oppositions réelles qui caractérisent notre société, et toutes les sociétés. Il annonce l’existence d’une unité populaire, facile et efficace, quasi magique, au-delà des divergences, des tensions et des conflits qui caractérisent l’ordinaire de la démocratie belge. En s’affirmant comme témoin de l’unité du peuple belge, il réduit la complexité du politique à une sorte de camaraderie métaphysique qui dépasserait les problèmes bassement réels de la société. Le roi utilise en fait une vieille méthode de persuasion et de séduction que connaissent bien les Tapie, Dewinter, Le Pen, Berlusconi et consorts (les «classiques» du populisme), il projette dans ses discours d’unité et de cohésion nationale l’idée qu’on pourrait finalement tous se tenir la main malgré nos différences de classes, d’âges, d’intérêts et évidemment d’appartenances communautaires ou linguistiques. Concrètement, le roi apparaît comme une espèce de prêcheur semestriel Le 21 juillet et le jour de Noël d’un grand rassemblement fraternel ou patrons et employés, grands propriétaires et SDF, habitants des villes et des campagnes, jeunes et vieux, Flamands et Wallons se retrouveraient main dans la main pour la grande réconciliation nationale. Pour réaliser le miracle de l’unité impossible, (la première mission du leader populiste), le roi utilise un «peuple» étrange et insaisissable qui réunit en même temps les catégories les plus conservatrices de notre société et l’ensemble de la population. Un peuple imaginaire construit sur des bases solides comme nous le rappelle Albert II lorsqu’il évoque l’unité nationale «soutenue pas la toute grande majorité de nos concitoyens», et qu’il insiste sur le succès de Justine et de Kim qui témoigne de cette unité Discours du Roi Albert II le 21 juillet 2003. Les discours du roi sont disponibles sur le site Internet de la monarchie belge à l’adresse suivante: http://www.monarchie.be/site/fr/act_speeches.asp.

Le mur de la réalité

Tout cela serait sans intérêt si la frontière entre l’unité utile, l’unité coup de pouce du peuple, et l’unité cache-misère de la réalité ne semblait si fine. Nous pourrions en effet nous gausser de l’union mythique incarnée par le roi s’il n’arrivait à concilier dans l’imaginaire collectif, ce qui dans la réalité est peu ou pas conciliable du tout, ou au moins tout à fait discutable. S’il ne parvenait à gommer dans nos représentations ce qui au jour le jour caractérise notre société au quotidien en termes de désaccords communautaires, de tensions et d’inégalités sociales. S’il n’arrivait à noyer dans un peuple fictif et fabuleux des problèmes sérieux auxquels nous devrions faire face de façon responsable, et orienter le débat public en conséquence. Dans la même veine, le roi possède cette autre caractéristique revendiquée par les tribuns et les orateurs populistes: faire partie du peuple tout en étant radicalement éloigné de ce dernier. Le roi possède cette chance inouïe qui ferait mourir de jalousie plus d’un populiste: être à la fois «comme nous» tout en étant radicalement différent, notamment et principalement au plan institutionnel et légal. Là ou Silvio Berlusconi, Bernard Tapie et Jean-Marie Le Pen se sont tués pendant des années à persuader leur électorat qu’ils étaient issus du petit peuple et qu’ils s’étaient faits eux-mêmes, sans l’aide des élites et de la classe privilégiée, ce qui leur vaut depuis toujours des mises au point efficaces sur les contradictions entre leurs discours populaires et leurs richesses personnelles, le roi peut pour sa part, et sans aucune précaution, parler d’inégalités sociales, de lutte contre la pauvreté, du tiers-monde, de multiculturalisme et d’ouverture à l’autre Discours du Roi Albert II les 24 décembre 2001, 21 juillet 2001, 21 juillet 2002 et 21 juillet 2003. Là où les premiers doivent rendre des comptes sur leurs incohérences et sur l’écart entre comportements et belles paroles, le roi peut se contenter de paraître pour se justifier. Le roi fait partie d’une caste d’un genre particulier et en voie de disparition qui est à ce titre peu coutumière de la réalité quotidienne de la population. Mais par un miracle qui lui est très salutaire, il ne fait pas vraiment partie des nantis qui l’entourent, et peut ainsi prétendre incarner le peuple et connaître ses misères quotidiennes. Cette impossible posture d’être à la fois très proche et très loin du peuple, le roi parvient à l’accréditer avec brio.

Un rôle politique diffus

On peut argumenter qu’il est indécent et mal intentionné de comparer la monarchie belge avec le comportement de quelques «télépopulistes». Contrairement à ces derniers, le roi ne cherche en effet pas à promouvoir un parti politique en vue de prendre les commandes du pays. C’est exact, mais cela n’empêche nullement l’exercice d’un pouvoir politique qu’il convient ici de mettre en évidence. Et qui à nos yeux justifie ces comparaisons piquantes entre Albert II et les «classiques» du populisme. Le pouvoir politique et institutionnel du roi est connu et fait l’objet de controverses sur sa teneur et son impact réel. Il est en effet admis qu’à la différence des monarchies scandinaves qui n’ont qu’une fonction de représentation, le roi des Belges conserve un certain pouvoir d’influence Voir notamment le dossier de Politique n°25 sur La Belgique, une monarchie par défaut, plus particulièrement les pages 18, 19, 30 et 31. Le site Internet de la monarchie est très clair à ce sujet: évoquant l’action du roi dans le domaine politique, on peut lire que «c’est par l’avis, la suggestion, la mise en garde, l’avertissement, l’encouragement, que le Roi exerce cette action sur les acteurs du jeu politique. Sa perspective est celle de la continuité, de la durée des objectifs à long terme, des “grands desseins” où doivent s’engager le pays et l’Etat. C’est par le dialogue avec tous ceux qui interviennent dans la décision politique que se traduit cette activité du Roi» Consultez: http://www.monarchie.be/site/fr/monarchy.html. Si ce type de pouvoir d’influence peut paraître anodin dans certaines circonstances, il l’est moins lorsque avec Nadia Geerts on retrace le règne controversé d’un Baudouin qui, comme le titre de son ouvrage l’indique (Baudouin sans auréole, Labor/Espace de libertés, Bruxelles, 2003, 96p.), n’a probablement jamais mérité l’auréole que d’aucuns ont voulu le coiffer ces dix dernières années. À coups de commentaires et d’appréciations inévitablement politiques sur la santé, la sécurité sociale, l’importance «du don de la vie», l’élargissement de l’Union européenne, la sécurité des personnes et des biens, la tolérance envers les immigrés, la lutte contre l’extrême droite, le fossé entre pays riches et pays pauvres, les souffrances des populations en Afrique et bien d’autres sujets, le roi cautionne ici et là certains thèmes politiques. Au fil du temps, il devient une sorte de relais populiste par procuration des idées maîtresses du pouvoir en place, offrant à ces derniers une couche bien opportune d’unité populaire et nationale autour de l’action du gouvernement. Par l’union magique qu’il incarne, par les grandes retrouvailles nationales qu’il célèbre, le roi projette l’image d’un peuple uni et fraternel qu’aucune personnalité politique n’oserait revendiquer au risque d’être qualifié de populiste. De par sa fonction, on pourrait se demander si le roi n’est finalement rien d’autre aujourd’hui qu’une sorte de populiste au service des partis dominants (et complaisants), ressassant leurs idées sur un ton unificateur, au-delà des désaccords réels, et des débats passionnants et utiles qui devraient en émerger.

Jérôme JAMIN

politologue, membre de la revue Politique


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