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Politique Archives N°107
Revue Politique

Pour une semaine de 4 jours de travail

Michel CERMAK

L’heure est venue de reprendre le mouvement historique de la réduction collective du temps de travail (RCTT), en osant aller à l’encontre du discours dominant qui laisse croire que l’allongement du temps de travail est inéluctable (loi Peeters, recul de l’âge de la retraite à 67 ans, etc.). C’est l’objectif de l’appel lancé par des citoyen·ne·s, indépendamment de tout parti politique, pour remettre cet enjeu essentiel au cœur du débat de société.

 

Le chômage et les burnouts explosent. Entre celles et ceux qui travaillent trop et d’autres qui cherchent un travail, les signataires de cet appel sont convaincus qu’une meilleure répartition du temps de travail est possible. » C’est ainsi que commence l’appel lancé par 70 citoyen·ne·s belges, leaders syndicaux et associatifs et personnalités académiques1. Plus que jamais d’actualité, il montre que nous sommes nombreux à nous retrouver autour d’une vision commune sur ce sujet et qu’on peut donc en (re)faire un combat de premier ordre, une utopie atteignable.

Voici donc la suite de l’appel : « Elle est porteuse d’un tout autre projet de société, d’une émancipation laissant place à plus de temps pour soi et les autres, pour se mobiliser, pour s’épanouir. Quelle qu’en soit la forme, elle doit garantir le maintien du salaire et une embauche compensatoire sans accélération des cadences. »

Grâce aux technologies et à l’amélioration du niveau de qualification des travailleurs, la productivité a été multipliée par cinq en 50 ans2. Pour produire autant de richesse, il faut donc cinq fois moins d’heures de travail, tous secteurs confondus. Du jamais vu ! Mais qui a capté ces gains de productivité : les entreprises, les actionnaires, l’État ou les travailleurs ?


Une société déprimée : pas d’alternative ?

En Belgique, durant ces 50 dernières années, le nombre de chômeurs a été multiplié par quatre3. Parallèlement, les cadences ainsi que la pénibilité du travail n’ont cessé d’augmenter. Près d’une personne sur quatre ressent du stress excessif au travail. Près d’une sur dix souffre de burnout. En 2016, pour la première fois, les dépenses d’invalidité au travail ont dépassé le budget des allocations de chômage. Et tout cela alors qu’on n’a jamais produit autant qu’aujourd’hui et que les profits des entreprises n’ont jamais été aussi élevés. Le problème n’est donc pas « comment produire plus », mais « comment répartir mieux ». Devons-nous accepter que nos conditions de vie se dégradent davantage sous prétexte d’une concurrence internationale féroce présentée comme une fatalité ? Ne pouvons-nous pas construire une tout autre société ?


La RCTT, nécessité économique et projet de société

Si elle n’est pas, à elle seule, la solution miracle à nos problèmes socio-économiques, la RCTT est une mesure qui permettrait de s’attaquer sérieusement à plusieurs injustices sociales : créer des emplois de qualité en enrayant le chômage de masse, améliorer la qualité de la vie en limitant la place qu’y occupe le travail, rééquilibrer le partage des richesses (concentrées dans les mains des actionnaires) et permettre davantage aux femmes d’accéder à des emplois à temps plein avec les droits qui y sont liés (chômage et retraite). En travaillant moins, nous pourrions travailler tou·te·s et vivre mieux. Et puisque le modèle de création d’emplois basé sur la croissance économique est à bout de souffle et ne pourra plus répondre aux défis de demain, puisque le volume total d’heures de travail disponibles n’augmentera plus significativement4, la principale solution d’avenir est de partager ces heures plus équitablement.

Cela semble impossible ? Pourtant, nous l’avons déjà fait à grande échelle depuis plus d’un siècle. Des RCTT ont été obtenues par des luttes sociales à travers l’Europe au cours des XIXe et XXe siècles. En Belgique, nous sommes ainsi passés de 84 h de travail par semaine en 1890 à 38 h en 20035.

Cette idée a aussi été concrétisée récemment dans d’autres pays, comme la Suède ou la France, et dans certaines entreprises allemandes. En France, une loi encadrant l’expérimentation a permis à 400 entreprises de passer à la semaine de 32 h en quatre jours6. Ces entreprises, de tailles et de secteurs très différents, ont pris le temps de se réorganiser et de former leur personnel, créant ainsi des milliers d’emplois. Et cela n’a pas entraîné de délocalisation, cet épouvantail pourtant régulièrement agité par les opposants à la RCTT – opposants dont on peut d’ailleurs se demander si leur objectif réel n’est pas de maintenir les travailleurs et travailleuses sous pression en agitant le spectre du chômage. Bien sûr, ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais il a le mérite de démontrer la faisabilité concrète de la mesure.

Il existe plusieurs modèles de réduction collective du temps de travail, plus ou moins ambitieux, mettant plus ou moins à contribution les travailleurs et travailleuses, l’État ou les actionnaires. Plus notre mobilisation sociale et politique sera massive, plus le nouveau partage du travail que nous construirons sera juste. La remise à l’agenda de cette question est cruciale et urgente. Il est plus que temps de redonner une bouffée d’oxygène à l’ensemble de nos concitoyen·ne·s, avec ou sans emploi, jeunes ou moins jeunes, hommes ou femmes. Un appel à relancer en 2019.

L’instauration de la semaine de quatre jours pourrait créer entre 300 000 et 500 000 emplois en Belgique. Bien sûr, c’est une idée qui soulève beaucoup d’interrogations. Qui va payer ? Va-t-on devoir produire autant en moins de temps ? C’est à ces questions largement répandues qu’a essayé de répondre le livre Partageons le temps de travail, en se basant sur des expériences concrètes de RCTT aux quatre coins de l’Europe7. Les doutes sont légitimes, mais qui refuse cette option devra nous dire comment faire autrement pour créer de tels volumes d’emplois. Il existe d’autres solutions complémentaires, comme le pacte finance-climat qui peut créer six millions d’emplois en Europe dont 60 000 en Belgique8, mais aucune formule n’atteint des ordres de grandeur comparables.

Le mouvement social a obtenu en Belgique la journée de huit heures en 1921 et la semaine de cinq jours en 1960, sans perte de salaire. À nous d’obtenir maintenant la semaine de quatre jours « à la carte »9. Cet objectif est repris dans l’agenda de convergence de la campagne Tam Tam, qui organise une grande enquête10, une sorte de « référendum d’initiative citoyenne autogéré », pour définir les revendications prioritaires à porter à la veille des élections – sur la justice climatique, sociale, fiscale, migratoire, etc. – lors de la mobilisation de masse du 12 mai prochain11. Le collectif Roosevelt, avec les organisations signataires de l’appel et celles qui ont porté la campagne « Balance ton lundi », y portera haut les couleurs de la semaine de quatre jours12. Avec vous ?

1 Lancé à l’initiative du collectif Roosevelt, l’appel réunit notamment le président de la FGTB et la secrétaire générale de la CSC. C’est Ludovic Suttor-Sorel qui en a rédigé le premier projet. L’appel, avec la liste complète des premiers signataires, peut être consulté et signé par tout un chacun sur www.travaillermoinsvivremieux.be. On y trouve aussi un bref clip vidéo qui permet de propager le débat.

2 Source : Conference board database.

3 Source : OCDE.

4 Le nombre total d’heures de travail rémunéré en Belgique, environ 7 millions par an, était d’ailleurs le même en 2009 qu’en 1970, avec 1,2 millions de travailleurs disponibles en plus. Il s’agit donc bien de mieux répartir ce « gâteau » dont la taille n’augmente pas.

5 Sources : Econosphères, SPF Emploi.

6 Ou d’autres formules comparables.

7 Une liste des doutes les plus régulièrement exprimés est reprise ici, en consultation libre, avec des éléments de réponse : www.dutravailpourtous.be. On peut aussi trouver sur ce site les références du livre, dont sont tirés la plupart des chiffres et calculs cités ici.

8 Le pacte est à découvrir et à signer sur www.pacte-climat.eu.

9 C’est-à-dire avec des variantes qui peuvent s’adapter à la réalité des secteurs : par exemple dans le transport routier, libérer une semaine sur cinq plutôt qu’un jour sur cinq sera peut-être plus adapté.

10 Une enquête à laquelle chacun·e peut répondre dès maintenant – en priorisant, pourquoi pas, la semaine de 4 jours – sur www.art23.be.

11 Ce sera le lieu de convergence pour porter un agenda progressiste commun à la veille des élections de 2019. Plus d’information sur www.campagnetamtam.be.

12 Une dynamique à suivre et à renforcer sur www.travaillermoinsvivremieux.be.

Michel CERMAK

Chargé de recherche et de plaidoyer sur le travail décent au CNCD-11.11.11. Co-auteur de "Partageons le temps de travail" (Couleur Livres, 2017)


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