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Pourquoi les riches votent à gauche ?

Thibault SCOHIER

Comment la gauche de gouvernement est-elle passée de la construction de l’État social à son démolissage ? De la défense des travailleurs et des prolétaires au soutien d’une classe moyenne embourgeoisé ? Des nationalisations et des taxes sur les grandes fortunes aux réformes, privatisations et à l’austérité ? Ce sont les interrogations auxquelles tentent de répondre le journaliste Thomas Frank dans le contexte qui est le sien : l’évolution du Parti Démocrate américain.

Pourquoi les riches votent à gauche[1] (plus loin Pourquoi… ?) est avant tout l’histoire critique des mandats de Bill Clinton et de Barack Obama. L’auteur analyse finement comment ces deux présidents démocrates ont été élus sur des programmes et des discours populistes. Par «populiste», il faut entendre l’acception rooseveltienne du terme, c’est-à-dire une politique sociale, populaire, interventionniste. Clinton et Obama ont tous les deux profité d’un contexte idéal : celui d’une crise économique et d’un effondrement «moral» de leurs adversaires républicains. Ils ont tous deux promis de grandes réformes sociales et un affermissement du Welfare State honni par la droite.

Clinton, Obama, même combat

Pourtant, une fois arrivés aux commandes de l’État et malgré une vague bleue au Congrès (le bleu est la couleur des démocrates aux États-Unis), ils ont mené une politique au mieux centriste, au pire, néolibérale. C’est sous Clinton que la dérégulation bancaire a atteint son paroxysme et que le libre-échange s’est installé comme une doctrine fondamentale de l’idéologie démocrate. L’Accord de libre-échange nord-américain (Aléna), considéré comme un accomplissement politique par Clinton, a réussi l’exploit de dévaster en même temps l’industrie américaine et la paysannerie mexicaine. Même si on regarde le problème sous l’angle des libertés fondamentales, son mandat a été marqué par des lois répressives et par la construction de centaines de nouvelles prisons ; ce sont bien sûr les afro-américains qui ont le plus souffert du virage sécuritaire démocrate.

Plus près de nous, Obama bénéficie encore d’une grosse cote de sympathie, surtout en Europe. Que les États-Unis élisent un président noir semblait tout simplement impossible dans les années 2000 ; son élection a suscité un énorme espoir au sein de la gauche américaine… qui a maintenant déchanté. Bien sûr, il faut mettre à son crédit la création d’une assurance sociale minimum (Obamacare), d’un plan de relance économique aux antipodes de l’austérité européenne ou encore sa politique d’ouverture vis-à-vis de Cuba ou la signature des Accords de Paris sur le climat (déjà forts timides). Mais, d’une manière générale, sa politique n’a pas dérogé à l’idéologie de la «nouvelle gauche» clintonienne. Il a poursuivi le renflouage du système bancaire sans remettre en cause sa concentration ; les lois régulationnistes votées à son initiative étaient si complexes et si favorables au secteur financier qu’elles demeuraient en phase d’écriture/négociation en 2017 quand il a quitté la Maison Blanche ; comme Clinton, il a favorisé les accords bipartisans réunissant républicains et démocrates. Obama n’a pas non plus mis un terme aux guerres «sans fin» des États-Unis et le nombre de victimes des drones ou des frappes «chirurgicales» américaines a été plus élevé sous Obama que sous George W. Bush.

Comment ne pas penser, en lisant Frank, au discours du Bourget de François Hollande. Un discours justement positionné sur une ligne populiste, promettant de remettre à plat l’autonomie d’un monde financier devenu incontrôlable, de jouer une autre musique que celle du néolibéralisme qui était devenu la norme de tous les gouvernements depuis Chirac… Pour finalement nommer un banquier Ministre de l’Économie et lui offrir une courte-échelle inespérée pour conquérir l’Élysée ; pour finalement donner des conférences rémunérées devant des parterres de financiers sans doute amusés par l’ironie de la situation. Comment ne pas penser aussi au Parti Socialiste belge, promettant aujourd’hui, à quelques mois des élections générales, de se battre pour une réduction du temps de travail… après avoir été, dans le sillage de Blair ou Schröder, les fossoyeurs des conquêtes sociales du XXe siècle (ne citons que les privatisations, les réformes de l’éducation, celles du chômage, l’austérité, etc. etc.).

Idéologie managériale & Green New Deal

Pour Frank, cette transformation des liberals américains (encore une fois, dans le sens spécifique aux États-Unis de «progressistes» par opposition à conservatives) est à mettre sur le compte d’un changement idéologique fondamental. Marqués aussi par les théories annonçant la fin de l’histoire et l’émergence d’une classe moyenne majoritaire et stable, le personnel politique démocrate se serait peu à peu converti au nouvel esprit managérial. Au centre, non plus le peuple, les travailleurs ou les syndicats, mais les professionnels, les experts, les techniciens, les managers. À mesure que les futurs représentants du parti démocrates gagnaient les plus hautes universités du pays – il est vrai, souvent grâce à des bourses ou des programmes publics et privés – ils ont développé une vision purement méritocratique et utilitariste du monde social. Si on veut, on peut ; les meilleurs sortiront du lot ; travaillez plus pour gagner plus… Les républicains n’étaient plus considérés comme des ennemis de classe mais comme des ennemis culturels ; ce qui ferait la différence entre un démocrate et un républicain ce ne serait ni son salaire ni ses liens avec les oligopoles capitalistiques mais bien ses opinions sur la tolérance, l’ouverture d’esprit… Le progrès serait conçu uniquement comme celui des droits individuels et plus celui des droits sociaux.

La thèse de Pourquoi… ? est convaincante parce qu’étayée par des dizaines de faits et d’analyses fortes des discours et des actes des nouvelles élites démocrates. Leur rejet quasi unanime du New Deal, la politique interventionniste de Roosevelt, en est le meilleur exemple : Frank met en lumière le long et patient travail de sape des idéologues démocrates pour ternir et désavouer tout ce qui pouvait se rattacher à une pensée populiste et interventionniste. Il montre aussi que, au-delà des mots, le Parti Démocrate d’avant-guerre permettait à des individus sans capital économique ou universitaire de rejoindre des postes administratifs clefs. Le renversement imaginaire opéré dans les années 1980 et 1990 a rendu impossible et inimaginable que des gens «moins intelligents» puissent prendre les rênes de la «première puissance mondiale».

Face à ce constat, Frank en appelle à un virage à gauche et à un recentrage sur l’électorat populaire. La candidature du «socialiste» Bernie Sanders à la dernière primaire démocrate va dans la direction voulue par l’auteur, ainsi que l’élection d’une nouvelle génération de représentants à l’aile gauche du parti démocrate, comme Alexandria Ocasio-Cortez, plus jeune élue de l’histoire du Congrès, qui défend un Green New Deal aux accents fort roosveltiens. En Europe, les quelques succès électoraux ou symboliques d’une nouvelle gauche citoyenne-populiste (à entendre ici dans le sens stratégique que Chantal Mouffe a pu lui donner[2]) participe de la même réaction. Elle met les vieux partis sociaux-démocrates le dos au mur, les forçant à choisir entre l’implosion, comme en France où les sociaux-libéraux ont massivement rejoint Macron, ou à se repositionner plus authentiquement sur leurs valeurs sociales, comme en Belgique où le PS est poussé à gauche par le PTB ou au Portugal où le Partido Socialista, moribond au moment de la crise financière, s’est réinventé dans une coalition avec la gauche radicale.

Question sociale et luttes « minoritaires »

Pourquoi… ? entre en résonance avec un courant de pensée puissant de la gauche francophone, héritier du marxisme, défendant le populisme (dans ses différents sens) et considérant le néolibéralisme comme une structure (sociale et culturelle) à abattre. On pourrait l’appeler la «gauche Monde Diplomatique» tant ce journal synthétise bien ses positions. Frank partage sa plus grande qualité et ses plus grands défauts. D’un côté, il offre au lecteur un récit cohérent, une mise en sens du réel, simple sans être simpliste, basé sur une analyse positive et matérialiste à laquelle répond un certain pragmatisme pratique. À une époque où la sur-complexité et la confusion sont devenus des fléaux politiques, son didactisme permet à cette approche de convaincre au-delà des milieux universitaires – qui constituent pourtant son noyau dur, voire l’intelligentsia gravitant autour du Monde Diplomatique. Elle mise sur la recréation d’une véritable social-démocratie, celle d’avant 1983, celle d’avant Clinton, Blair ou Schröder, capable de mener une politique interventionniste et keynésienne en unissant les classes populaires et la classe moyenne en décrépitude.

De l’autre, ce courant a tendance à sous-estimer les questions culturelles ou «identitaires» en ne les considérant que comme un faire-valoir de la gauche libérale. Les luttes féministes, antiracistes, LGBT+ sont marginalisées au profit de la question de classe qui est censé les supplanter pour les unir. Frank s’inscrit clairement dans le camp des «centralistes» pour qui le conflit social est le plus universel, le plus à même de réunifier la «gauche» sous un étendard commun. Il n’envisage jamais d’autre configuration, ni complémentarité, ni convergence, ni intersectionnalité ; dans Pourquoi… ? ces luttes sont toujours présentées comme un moyen pour les liberals de détourner l’attention, comme un écran de fumée visant à dissimuler la dimension néolibérale de leurs politiques. Ici, la frontière entre la social-démocratie roosveltienne et le souverainisme trans-partisan devient mince et la confusion n’est plus si clairement écartée…

De la même manière, le rapprochement idéologique pointé par Frank entre le personnel politique démocrate et les «innocrates», c’est-à-dire les tenants de l’innovation et d’un progrès technologique infini, est heureux et donne effectivement des clefs pour comprendre le contenu du progressisme contemporain. Mais le journaliste ne traite cette évolution idéologique que comme une sorte de mode, où les idées de la Silicon Valley seraient venues remplacées d’autres idées, où des ornements et des symboles seraient venus remplacés d’autres ornements et d’autres symboles. Il ne remet pas en question l’innovation technologique en elle-même, ne relève pas que le progressisme a toujours été teinté par une fascination pour la technique, que l’administration roosveltienne pour laquelle il affiche une mélancolie sincère a intégré le fordisme dans son logiciel et a très largement mobilisé les industries pour appuyer sa relance. La question écologique, non seulement conçue comme environnementale mais aussi comme une critique de l’esprit technicien, est aussi reléguer au second plan.

La finesse d’analyse de Frank, à l’œuvre autant sur la description de la victoire culturelle de la droite (qui est plus directement traité dans son essai précédent au titre en miroir, Pourquoi les pauvres votent à droite ?[3]) que sur l’abdication des élites politiques de «gauche», a tendance à s’amoindrir quand elle essaye d’accoucher d’une stratégie politique. On sort de Pourquoi… ? avec l’impression lancinante d’être coincé dans une aporie, d’avoir reçu un diagnostic intelligent et cohérent mais de ne pas croire qu’une saignée permettra vraiment à la gauche de renverser quarante ans de révolution néolibérale et conservatrice. La réponse des néo-marxistes et tenants du populisme démocratique est de revenir toujours au problème de l’hégémonie politique et culturelle. Minimisant le besoin de liberté et la puissance émancipatoire de groupes entiers et particuliers de la population, ignorant que les solutions industrielles sont devenues obsolètes pour cause de crise environnementale globale, cette gauche véritable, véridique, cette «vraie gauche» voudrait qu’on puisse ressusciter le mouvement ouvrier historique et réincarner une dialectique historique qui s’est pourtant échouée au XXe siècle. Elle nourrit l’esprit mais n’a pas encore la recette pour mettre un branle une réponse collective, populaire et radicale au capitalisme néolibéral.

Thomas Frank, Pourquoi les riches votent à gauche?, éditions Agone, 2018, essai.

 

[1] Le titre original, Listen, Liberal: Or, What Ever Happened to the Party of the People?, fait mieux deviner la dimension pamphlétaire et polémique de l’ouvrage, que Frank pense avant tout comme une arme dans la bataille des primaires démocrates de 2017.

[2] En particulier dans le livre qu’elle a co-écrit avec Ernesto Laclau, Hégémonie et stratégie socialiste. Ces dernières années Mouffe s’est engagée à convaincre la gauche européenne de l’importance de la reconquête de l’électorat populaire et d’une stratégie populiste assumée, lire par exemple cette interview dans le magazine Regards : « Il me semble urgent et nécessaire de promouvoir un populisme de gauche ».

[3] Dans son titre original : What’s the Matter With Kansas? How Conservatives Won the Heart of America.

Thibault SCOHIER

Politologue et critique culturel.


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