Austérité • Union européenne • Processus démocratique
Référendums et panique bourgeoise
27.01.2026
France, 29 mai 2005. Grèce, 5 juillet 2015. À dix ans d’intervalle, deux consultations populaires stupéfièrent l’élite européenne. La « peur du peuple » dont elle fit alors preuve éclaire une dimension particulière du néolibéralisme : la conviction que l’ordre socioéconomique serait chose trop importante pour être laissée à la délibération des masses.
«L’Histoire ne se répète pas, mais elle bégaye ». Le célèbre adage se vérifie avec constance dès lors que la trajectoire de l’Union européenne (UE) se trouve contrariée par ses citoyens. Français et Grecs en ont fait l’amère expérience en rejetant tour à tour deux questions référendaires décisives pour l’avenir de l’intégration continentale : le traité constitutionnel européen pour les premiers ; le memorandum de réformes structurelles imposé par l’Eurogroupe, synonyme d’une nouvelle cure d’austérité impitoyable, pour les seconds. De fait, les réactions à ces deux gestes de défiance trahirent comme rarement la piètre estime que l’establishment politique et médiatique porte au suffrage populaire lorsque celui-ci menace ses fondamentaux idéologiques.
« Une bonne idée… à condition que la réponse soit oui »
En France, la longue campagne en vue du référendum planifié par le président Jacques Chirac a vu se coaliser la droite et la gauche dites « de gouvernement » (PS et UMP) en faveur du Oui à la constitution européenne. Elles seront rejointes par la principale organisation patronale, le MEDEF, de même que par l’essentiel de la presse écrite et audiovisuelle du pays. Alors que ce « cercle de la raison », cher à Alain Minc1, s’échinera à présenter le traité comme une formalité administrative2, son contenu politique transparaîtra rapidement. Les dimensions néolibérales du texte, témoins d’une Union se résumant à un espace monétaire et économique au service du capital et échappant au contrôle citoyen, cristalliseront la majorité des critiques.
La victoire sans appel du Non fut l’occasion pour le commentariat autorisé de laisser libre-court à son amertume, voire à son mépris de classe envers les responsables supposés du « désastre ».
À mesure que l’avance du camp du Oui se réduisait dans les sondages, les premiers questionnements sur l’opportunité d’avoir aussi imprudemment donné la parole au peuple apparurent. « Les référendums sont dangereux », assènera tout de go Le Monde dans un éditorial publié le 31 mars 2005. Même son de cloche à l’étranger, l’hebdomadaire allemand Die Zeit raillant notamment la « démocratie de l’humeur ». Si, parmi les partis favorables au Traité, peu se risquèrent à interroger la maturité politique des électeurs et électrices, certaines réactions dévoilèrent néanmoins leur scepticisme envers cet exercice citoyen. Principal architecte du projet de constitution, l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing estima ainsi que la consultation était « une bonne idée », mais « à condition que la réponse soit oui »3.
La victoire sans appel du Non – 54,67 %, pour une participation de près de 70 % – fut l’occasion pour le commentariat autorisé de laisser libre-court à son amertume, voire à son mépris de classe envers les responsables supposés du « désastre ». Cibles prioritaires : les jeunes, les catégories populaires et le « peuple de gauche », surreprésentés parmi les « nonistes ». « Par nationalisme, par xénophobie, par dogmatisme ou par nostalgie, ils voulaient se débarrasser de cette Europe qui barre l’horizon, qui dérange les habitudes, qui impose des changements », écrira notamment Jean-Marie Colombani dans Le Monde le 31 mai 2005. Qu’importe si les enquêtes d’opinion révèlent que les questions sociales arrivaient loin devant les considérations identitaires dans les motivations des opposants au Traité4.
Eurogroupe contre démocratie
On retrouvera en Grèce, dix ans plus tard, la même frénésie anti-populaire, dans le contexte critique de crise de la dette de la zone euro. Empêtré dans des négociations avec ses créanciers représentés par la troïka FMI-BCE-Commission européenne, le Premier ministre Alexis Tsipras, leader du parti Syriza, convoqua le 27 juin 2015 un référendum sur l’acceptation des conditions du dernier plan de financement, appelant à le rejeter. Comme en France en 2005, le personnel politique et des élites nationales traditionnelles ainsi que le monde des affaires constituèrent le fer de lance du camp du Oui. Ils purent compter sur le soutien sans faille des cercles de pouvoir européens, lesquels avaient eux aussi tout intérêt à voir le dirigeant de gauche radicale échouer.
Rares furent les commentateurs à juger judicieux d’impliquer directement la population pour trancher une question qui la concernait au premier chef.
Chauffés à blanc par cinq mois de campagne de dénigrement contre Tsipras (ce « braqueur de banque », selon Les Échos), les médias locaux d’opposition et européens multiplièrent les reportages catastrophistes en cas de victoire du Non5, fustigeant la stratégie du chef du gouvernement. « Imposture », « populisme », « coup politique »… Le choix des termes poussa parfois loin l’inversion orwellienne. Tsipras est ainsi tour à tour accusé de « chantage » envers les créanciers et de « prise d’otage » de son propre peuple. Bien entendu, ces dernières expressions n’auront pas été retenues pour qualifier la panique délibérément provoquée par l’Eurogroupe en coupant l’accès aux liquidités aux banques grecques à quelques jours du référendum, manifestement pour influencer son résultat6.
Rares furent en revanche les commentateurs à juger judicieux d’impliquer directement la population pour trancher une question qui la concernait au premier chef. L’affaire n’était-elle d’ailleurs pas entendue depuis que le président de la Commission européenne d’alors, Jean-Claude Juncker, avait affirmé à l’occasion de la victoire de Syriza qu’« il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités » ? Au lendemain du retentissant « Oxi » (« non ») – 61,33 % – exprimé par les Grecs, l’allemand Der Spiegel se chargea de synthétiser l’air du temps : « Si quelqu’un voulait encore une preuve du danger que font peser les référendums sur le fonctionnement des démocraties modernes, la voilà. »7
Français cocufiés, Grecs crucifiés
On le sait, la panique ainsi créée dans les rangs de l’ordre établi fut de courte durée. Trois ans après l’échec du référendum sur la constitution européenne, Nicolas Sarkozy en fera adopter les principales dispositions par la voie parlementaire à travers le Traité de Lisbonne. Le retour de bâton fut encore plus expéditif pour les Grecs. À peine cinq jours après l’incontestable mandat populaire obtenu pour s’opposer au statu quo austéritaire, Tsipras, face à la menace d’une expulsion – du reste illégale – de la zone euro, dut se résoudre à capituler. Dans une volonté évidente de faire expier à la République hellénique son crime de lèse-majesté, il fut contraint d’accepter un plan aux conditions encore plus drastiques, aux allures de mise sous tutelle pure et simple.
Vouloir reprendre en main son avenir socioéconomique : voilà précisément l’aspiration populaire qui rendait les résultats de ces référendums – voire leur tenue elle-même – insupportables aux yeux des gardiens du temple.
Ces cas d’écoles d’agoraphobie politique8 ne trahissent pas seulement l’aversion originelle de la technocratie bruxelloise et de ses relais pour la souveraineté nationale. Ils témoignent plus largement de leur refus de voir les masses se saisir des deux tabous ultimes que sont le réformisme dérégulateur et la rigueur budgétaire. Vouloir reprendre en main son avenir socioéconomique : voilà précisément l’aspiration populaire qui rendait les résultats de ces référendums – voire leur tenue elle-même – insupportables aux yeux des gardiens du temple. « Ce qui est en jeu ici n’est ni plus ni moins que l’affaiblissement, voire la suspension, de moins en moins dissimulée, de la légitimation démocratique de la politique économique et sociale. », résuma l’eurodéputé Philippe Lamberts au sujet du châtiment collectif imposé aux Grecs pour avoir « mal » voté9.
Résonance actuelle
Loin d’être une dérive de la philosophie néolibérale, cette conviction que l’économie devrait être soustraite à la délibération collective constitue, au contraire, l’un de ses fondements. « Je préfère un dictateur “libéral” à un gouvernement démocratique dépourvu de libéralisme », disait déjà sans ambages le principal théoricien de cette école de pensée, Friedrich von Hayek, en soutien au régime de Pinochet au Chili10. Cette idée trouve aujourd’hui un prolongement extrême dans le renouveau des idéologies élitistes et antiégalitaires radicales, au service d’un capitalisme autoritaire. Ainsi le techno-libertarien11 Peter Thiel juge-t-il la démocratie tout simplement « incompatible avec la liberté », le peuple n’étant selon lui « pas digne de confiance pour les décisions importantes »12.
Cette forme d’hostilité absolue à l’immixtion des dominés dans le « domaine réservé » des dominants gagne aujourd’hui du terrain.
Dans un contexte d’hybridation entre courants libertariens et national-conservateurs13, cette forme d’hostilité absolue à l’immixtion des dominés dans le « domaine réservé » des dominants gagne du terrain. La collusion, y compris financière, des théoriciens antidémocratiques avec l’extrême droite est quant à elle manifeste14, tandis que la frontière qui sépare cette dernière de la droite classique s’affaisse inexorablement15. De Trump aux États-Unis à Milei en Argentine, en passant par les milliardaires de la tech, cette idéologie bénéficie désormais d’une chambre d’écho inédite. Le risque de voir advenir son dessein dystopique semble dès lors plus réel que jamais, la fureur de l’élite face au verdict des référendums français et grec apparaissant, à cet égard, comme un lointain signe avant-coureur.