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Se tapir dans l’ombre de l’homme : le langage au service du patriarcat

Marie NICOLAY

Que se cache-t-il derrière le langage ? Est-il discriminant dans sa constitution même, dans son vocabulaire et dans sa grammaire ? En s’appuyant sur un exemple précis, celui de l’expression des droits de l’homme, le Collectif droits humains pour tou.te.s (CDHPT) signe un livre-manifeste éponyme qui force la lectrice1 à regarder en face le sexisme de la langue française. Paru en 2020 aux Éditions Libertalia, il a été dirigé par Géraldine Franck.

« Les féministes vont-elles trop loin ? » Selon ce titre de La Dépêche2, la réponse est presque intuitive, et le oui s’impose comme une évidence. Elles ne peuvent qu’aller trop loin, est directement suggéré par la question. Et pour cause, depuis plusieurs années les militantes féministes dénoncent de plus en plus systématiquement les violences et les discriminations dont les femmes sont victimes. Elles exigent qu’on interroge l’emprise tentaculaire du sexisme dans le fonctionnement de nos sociétés, quitte à être accusées d’aller trop loin ou attaquées sur l’utilité de leurs revendications et la pertinence de leurs stratégies d’action. En filigrane de ces critiques, une accusation transpire : pourquoi continuer de mener ces combats dans un pays où l’égalitarisme est atteint ? dans le pays des « droits de l’homme » ?

C’est précisément en se saisissant de cette même expression que le CDHPT va infirmer l’existence établie de l’égalité de genre. En effet, il serait naïf ou malhonnête de considérer que les « droits de l’homme » sont une expression universelle et a-genrée. Le collectif réclame donc depuis 2014 que les institutions françaises remplacent l’expression par celle de « droits humains ». Contrairement à ses autres actions qui restent principalement dirigées vers le pouvoir politique et institutionnel, le CDHPT vise à travers ce livre-manifeste à centraliser et condenser ses réflexions et son argumentation afin de l’élargir au tout public. En Belgique par ailleurs, la Ligue des droits de l’Homme s’est justement renommée Ligue des droits humains (LDH) en 2018 défendant cette dénomination plus inclusive3.

L’ensemble du livre-manifeste, rédigé par des membres du collectif et des contributrices externes – dont Christine Delphy et Éliane Viennot –, est un mélange varié d’arguments historiques, linguistiques et politiques. Pointant méthodiquement l’inhérence du sexisme dans l’expression « droits de l’homme », les différents textes démontrent pourquoi il est indispensable d’en finir avec elle. Pour celles qui en douteraient encore, le langage est politique. Certes, il est notre moyen de communication privilégié, mais comme tout autre fait social, il n’est pas exempt des rapports de pouvoir qui traversent notre société. Si l’ouvrage se penche principalement sur l’expression des « droits de l’homme », c’est qu’il faut bien s’arrimer quelque part pour ne pas se noyer dans l’océan de sexisme qui traverse la langue française. De plus, il n’est pas étonnant que des féministes françaises s’emparent de cette expression hautement symbolique et historiquement chargée dans leur pays.

De quoi les « droits de l’homme » sont-ils le nom ?

La question que pose le CDHPT est somme toute évidente : pourquoi s’obstiner à parler des « droits de l’homme » alors qu’on peut parler de « droits humains » ? Après tout, le terme existe en français et il fait fi de toute ambiguïté possible quant à qui il désigne. Cela est malheureusement sans compter l’obstination des institutions, et principalement de l’Académie française, à s’agripper à une certaine idée de la langue française, en ce qu’elle serait pure et intouchable.

Pourquoi effectuer ce changement, puisque dans le cas présent, le mot « homme » fait déjà référence à l’humanité ? C’est son pouvoir secret – quoique codifié par l’Académie française : il est capable de représenter aussi bien le particulier (les hommes) que le général (les humains). Mais même si ce pouvoir paraît exceptionnel, presque miraculeux, pour les hommes, il cache un angle mort que les contributrices de l’ouvrage ne manquent pas de signaler : l’invisibilisation de toute une partie de l’humanité et leur assimilation au masculin.

La prémisse de ce constat est simple : ce qui n’est pas nommé n’existe pas. Et dans la langue française, ce qui est souvent passé sous silence c’est le féminin. Lorsque cette omission touche aux droits fondamentaux, elle laisse entendre que les femmes, et a fortiori leurs droits, ne comptent pas vraiment, qu’ils ne sont qu’une parenthèse ou qu’un détail. Pire, continuer à parler des « droits de l’homme » comme s’ils étaient inclusifs participe à nier qu’il existe une inégalité et une discrimination de genre. L’effet direct de cette négation est classique. La lutte devient impossible et les solutions inapplicables car le problème ne pouvant être formulé, n’existe pas. Les personnes concernées par ces discriminations et ces inégalités doivent donc continuer à les vivre, sans reconnaissance de leurs expériences et de leurs souffrances.

Pour comprendre à quel point le problème est enraciné dans notre imaginaire et à quel point il est tangible, les contributrices nous guident à l’aide de nombreux exemples vers leur deuxième constat : « le masculin n’est pas neutre ». Il s’agit plutôt d’une histoire d’appropriation de la neutralité et de l’universalisme par les hommes, instaurant par la même occasion une ambiguïté dans l’utilisation du terme « homme ». C’est en retraçant l’étymologie du mot que l’étrangeté de cette appropriation devient criante et révélatrice de l’inégalité que peuvent induire les termes. Comme l’explique la sociologue Agnès De Féo, en latin, homo signifie bien l’être humain. Pour distinguer les humains sexués entre eux, il existe deux autres termes, à savoir vir (l’homme) et mulier (la femme). Il en va de même en grec, où anthropos qualifie les humains dans leur unité, alors que andros désignait l’homme et yinaiké, la femme. Dans ces deux cas, le doute n’est donc pas possible. L’entreprise de masculinisation du langage qui s’est toutefois opérée à la fin du 17e siècle sous la houlette de l’Académie française, a notamment vu fusionner sous le parapluie du terme homme, le spécifique des hommes sexués et l’ensemble des humains.

En ajoutant la modification des règles d’accord ou encore la masculinisation des fonctions prestigieuses et des titres de métiers, le but de ces réformes linguistiques était limpide : exclure les femmes de la sphère publique. Difficile dès lors de ne pas y voir une invisibilisation des femmes, puisque contrairement à leurs homologues masculins, les termes les désignant ne peuvent représenter que le spécifique. « La femme n’est pas un humain absolu, elle n’est qu’une fraction de l’espèce. L’homme, lui, peut se permettre de représenter le tout. Tandis que le masculin est générique, le féminin est particulier. La classe des hommes s’est appropriée l’universel. »4 Cette assimilation du masculin au neutre, active encore aujourd’hui une surreprésentation masculine dans la société, aussi bien sur la scène politique, médiatique, juridique qu’économique, dont découle toute une série de discriminations.

Une brèche : les droits humains

Enfin, ce livre est une réponse très française à un problème très français, celui de l’héritage et de l’idéalisation de la Révolution de 1789. Alors qu’en 1948, les Nations Unies ratifient la Universal Declaration of Human Rights, la France décide de maintenir l’expression « droits de l’homme » en hommage à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (DDHC), contrairement aux versions allemande, anglaise ou encore espagnole qui parlent elles de « droits humains ». La revendication d’une filiation directe est donc indéniable. Or, dans le cas de la DDHC, « homme » ne fait pas appel à l’universel mais bien au particulier, puisque lorsqu’elle a été rédigée les femmes étaient formellement exclues des droits politiques et économiques.

En maintenant « droits de l’homme » pour parler des « droits humains », les institutions françaises font donc directement référence à une histoire sexiste et excluante, tout en prétendant incarner une position avant-gardiste en matière d’humanisme et d’universalisme sur la scène internationale. Il est dès lors pertinent de s’interroger sur la portée symbolique et concrète de ce choix dans le crédit et l’importance accordée aux femmes et à leurs droits fondamentaux. Car, de manière sous-jacente, toutes les contributions du livre montrent qu’un réseau de représentations sexistes découlent de l’utilisation du mot « homme » dans son sens neutre. En remettant en cause la convention selon laquelle le masculin serait neutre – dans notre cas, que les « droits de l’homme » concernent tous les êtres humains – les militantes féministes ont ouvert une brèche qui invalide cette convention et qui ne permet plus de passer outre le sexisme qu’elle incarne.

Inclure un genre neutre

Si l’ouvrage offre une belle occasion de se plonger dans une réflexion sur le sexisme des « droits de l’homme », il se cantonne néanmoins à une lecture plutôt binaire du problème. La majorité des contributions, à l’exception de celle de Ségolène Roy, articulent leurs arguments en dénonçant une survalorisation des hommes et une invisibilisation, voire une exclusion des femmes dans la langue française. Le propos s’arrête ainsi à une tension entre deux genres uniquement : le masculin et le féminin, les deux genres de la langue française. Or, même s’il ne s’agit pas là d’un phénomène irréversible – Éliane Viennot nous rappelle que le français a tous les outils pour inclure les femmes – la question de la représentation des autres minorités de genre (les personnes non-binaires, les personnes trans*5 ou encore les personnes intersexué.e.s) transporte le problème de l’inclusion et de la représentation vers une toute autre dimension.

Comme le rappelle Alpheratz, spécialiste du français inclusif et du genre neutre, la construction de l’égalité de genre s’accompagne aussi d’une recherche linguistique. Celle de se nommer et de nommer le monde en dehors d’une vision androcentrique, binaire et discriminante. Un premier mouvement vers une langue plus inclusive a déjà été amorcé, à savoir celui de refuser que le genre masculin ne représente les autres genres. C’est précisément ce dont traite Droits humains pour tou.te.s en revendiquant le remplacement d’une expression par une autre, plus inclusive.

Or, ce premier mouvement n’est pas suffisant. Pour Alpheratz, il doit s’accompagner de la recherche et de l’instauration d’un genre neutre dont la finalité est « d’être aussi complet et fonctionnel que le genre masculin en emploi générique »6. Tâche à laquelle al7 s’attarde depuis plusieurs années. Comme le démontre amplement le livre-manifeste du CDHPT, une des propriétés du langage est d’influencer et de créer de la réalité. Rechercher et construire un genre neutre permettrait ainsi non seulement d’avoir un langage réellement inclusif mais également de penser et se représenter les identités de genre en dehors d’un système binaire. Parler des « droits humains » est certes une réponse spécifique pertinente de ce point de vue, mais elle ne constitue qu’un point de départ vers une transformation en profondeur de la langue française. Une langue qui mérite d’être pleinement interrogée à la lumière des théories féministes et queer.

Droits Humains Pour Tou.te.s sous la direction de Géraldine Franck, Libertalia, mai 2020.

(Image de la vignette et dans l’article ©Libertalia ; couverture de Droits Humains Pour Tou.te.s.)

  1. Un des fils conducteurs du manifeste est de montrer à quel point le masculin ne peut pas prétendre à la neutralité. Pour accentuer ce propos et entamer une démasculinisation du langage, le féminin fera pour ce texte office de neutre. Notons que ce procédé n’est pas utilisé dans l’ouvrage lui-même.
  2. Une de La Dépêche du Midi le 28 juillet 2020.
  3. On peut lire l’analyse de la LDH sur la question ici.
  4. Droits humains pour tou.te.s, p. 13.
  5. Dans le mot « trans* » l’astérisque (*) désigne l’ouverture à toutes les identités relatives à la transidentité.
  6. Alpheratz, « Un genre neutre pour la langue française », Alpheratz (site personnel), 2017
  7. L’identité de genre d’Alpheratz s’exprime par l’usage du pronom al et par des accords au neutre.

Marie NICOLAY

Illustratrice et diplômée en Sciences politiques et en Master en études de genre.


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