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Selena Carbonero Fernandez : « Face au démantèlement social, reconstruire le collectif »

Le 19 décembre dernier, Selena Carbonero Fernandez a été élue Secrétaire générale de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB). Avec Bert Engelaar à la présidence, les deux personnalités de 46 ans reprennent le flambeau du syndicat socialiste à une époque charnière pour le mouvement social. Elle dresse le portrait du projet de la FGTB pour les prochaines années : une force de transformation, ancrée dans son temps et tournée vers l’avenir.

POLITIQUE Quelles sont les sources de votre engagement ?
SELENA CARBONERO FERNANDEZ Je suis une petite fille de l’immigration espagnole. Mes grands-parents sont venus en Belgique pour des raisons économiques, mais aussi parce qu’à l’époque c’était la dictature franquiste. Ils sont arrivés ici au début des années 1960 et ont toujours été impliqués politiquement. J’ai baigné dès l’enfance dans une lutte anticapitaliste, anti-impérialiste et antifasciste. Ça m’a forgé une vision du monde.

Vous avez commencé à militer très jeune…
Oui, déjà en secondaire. C’était à l’époque des mesures de définancement de l’enseignement et des plans Onkelinckx et Lebrun. Je ne participais pas seulement aux grèves, je les organisais. On a fait sept semaines de grève. Ça a été une expérience incroyable parce qu’elle a permis de créer des liens entre les élèves et les écoles. Par la suite, j’ai été coprésidente des élèves et on a poursuivi le mouvement.

Vous avez ensuite commencé des études de droit. Pourquoi ce choix ?
C’était une évidence. Je voulais comprendre le système dans lequel on vivait pour mieux le contester. Parallèlement, je travaillais comme étudiante, en tant que caissière, à la plonge ou encore à la cuisine d’un hôpital. La chance que j’ai eue, c’est que mes parents pouvaient assumer financièrement. Je travaillais seulement l’été, contrairement à beaucoup d’étudiant·es qui, aujourd’hui, doivent le faire pour payer leurs études.

Ça vous a mené vers le droit du travail…
…et de la sécurité sociale, suite à quoi je suis devenue avocate. J’avais envie d’être utile concrètement pour les gens, comme un médecin de famille. On défend des vraies personnes, de chair et d’os, avec toutes leurs difficultés, toutes leurs histoires.

Comment êtes-vous entrée à la FGTB ?
Est venu le moment où j’ai eu besoin de m’inscrire dans une dynamique plus collective. Je suis donc devenue conseillère juridique au sein la Centrale des Métallos. J’y suis restée treize ans. J’ai transmis et on m’a transmis : les délégué·es m’ont énormément appris. En 2006, j’ai eu l’honneur de devenir présidente du bureau des femmes de la FGTB wallonne. Puis j’ai eu l’opportunité de devenir permanente à Liège, pour la centrale générale. Ensuite, je suis devenue secrétaire fédérale en 2021 : libertés syndicales, élections sociales, migration, transition écologique, ONSS, pensions… Travailler et militer dans des centrales, ça m’a enrichie, mais l’interprofessionnelle, c’est ce qui rassemble. C’est le ciment.

« Il faut rompre avec une forme de ronronnement, refaire du syndicat une force d’attraction. Être un repère pour amener de l’espoir, des propositions et des alternatives. »

En janvier, vous reprenez la tête du syndicat avec Bert Engelaar. Dans le grand entretien qu’il nous a accordé (voir Politique n° 129, printemps 2025), il aspirait à ce que la FGTB redevienne un point d’ancrage (« comme une enseigne Kruidvat », disait-il). Quelles seront les lignes directrices de votre duo ?
[Rires] C’est une bonne métaphore ! Il faut rompre avec une forme de ronronnement, refaire du syndicat une force d’attraction dans laquelle les affilié·es voient une plus-value et ont envie de venir. On peut être un repère pour amener de l’espoir, des propositions et des alternatives. Pour montrer que la solidarité est une force de changement.
On a tous les deux envie que la FGTB soit forte. C’est, de notre point de vue, celle qui répond et répondra le mieux aux préoccupations des travailleurs et des travailleuses. On doit devenir le premier syndicat. On le doit à nos militant·es, à nos affilié·es, à nos délégué·es.
Nos lignes directrices, ce sont les résolutions du dernier congrès, et celles que nous sommes en train d’écrire pour le prochain congrès du mois de juin. Notre feuille de route sera définie par le congrès, et donc par nos délégué·es.

Vous évoquiez votre passage au Bureau des femmes. Les syndicats sont parfois présentés comme un monde très masculin. Cette critique est-elle justifiée ?
Ça a évidemment évolué. Beaucoup. Après, on ne va pas se mentir non plus : il reste des traces du passé patriarcal, mais comme on en retrouve ailleurs dans la société. Ce qui est clair, c’est qu’on a fait un travail en interne.
Au niveau de la structure, par exemple, nous travaillons depuis plusieurs années sur les quotas. On préférerait pouvoir s’en passer, mais à un moment donné, on s’est bien rendu compte que c’était une étape par laquelle il fallait passer pour donner l’opportunité aux femmes d’accéder à certaines fonctions dans l’organisation. À côté de cela, on le fait aussi, par exemple, dans la manière dont on conçoit les listes de candidat·es aux élections sociales dans les secteurs d’activité. Le principe, c’est qu’elles soient représentatives du collectif de travail. Là où il y a plus de femmes, il faut qu’elles aient leur place, et au bon endroit.
Sur le fond, il y a dix-quinze ans, on devait rappeler qu’il fallait mettre les lunettes du genre pour faire l’analyse des mesures ou même écrire nos revendications. Maintenant, c’est un réflexe.
Cependant, pour les femmes, il reste des freins à l’engagement. La charge travail-famille rend la militance compliquée, car cela fait une triple journée « travail-famille-déléguée ». La ségrégation du marché du travail fait aussi que les travailleuses vont moins bien gagner leur vie. Or, pouvoir s’engager, que ce soit socialement ou syndicalement, ça demande d’avoir des moyens matériels, de pouvoir se déplacer, etc. Ce sont des choses dont on doit tenir compte, en évitant, entre autres, d’organiser des réunions le mercredi après-midi.

Est-ce que les déléguées syndicales vivent du sexisme autour de la table de concertation ?
Oui, on est encore confrontées – moi y compris – à du sexisme ordinaire quand on va s’asseoir à une table de concertation. On nous prend plus vite de haut, mais on ne se laisse pas faire. Le Bureau des femmes de la FGTB organise des séances d’autodéfense féministe.
C’est donc important également, quand on est à des postes à responsabilités, de montrer à d’autres femmes qu’on a la force et la capacité de répondre, de tenir tête. De défendre à 200 % les travailleuses et travailleurs qu’on représente.

Le gouvernement freine les mesures climatiques sous prétexte de préserver la croissance. C’est une tension qu’on peut sentir également sur les bancs syndicaux. Est-ce que vous l’avez dépassée ?
La difficulté, c’est qu’elle n’est pas toujours dépassable. Ce n’est pas toujours évident. J’ai du mal à ce qu’on responsabilise les travailleurs et les travailleuses dans cette discussion-là. De la même manière qu’on a tendance à ne responsabiliser que les consommateurs et consommatrices. Les travailleurs et les travailleuses ont besoin de remplir leur frigo, de donner à manger à leurs gosses, de s’habiller, de pouvoir vivre correctement au jour le jour. Si on leur donnait un autre choix, peut-être qu’ils et elles feraient autrement.

« Les plans de décarbonation et les emplois de demain doivent pouvoir être négociés avec les travailleuses et travailleurs. »


Cependant, ces questions, on en débat. Et d’ailleurs, les organisations syndicales, à l’OIT 1 notamment, ont poussé le concept de transition juste parce qu’il faut allier l’urgence de la transition écologique avec l’urgence sociale. Très concrètement, ça veut dire que cette discussion doit avoir lieu avec les acteurs et actrices de terrain. Les plans de décarbonation et les emplois de demain doivent pouvoir être négociés avec les travailleurs et travailleuses – qui sont les mieux placé.es pour savoir comment convertir leur activité, vers quoi aller, etc.
Et surtout, il faut sortir de cette logique de profit à court terme. Ça demandera des investissements conditionnés à des emplois durables, pas des chèques en blanc. On veut être associé·es à la transition écologique : les travailleurs et travailleuses doivent en être un maillon essentiel. Une manière de pouvoir financer ça, c’est une fiscalité plus juste et plus solidaire. Faire davantage participer ceux qui ont les épaules les plus larges, et qui polluent le plus au passage. Ça peut être financé si on applique une logique de recettes et pas uniquement d’économies budgétaires.
C’est tout le contraire de la politique gouvernementale. Parce que la pause climatique leur sert à ça : continuer avec des emplois précaires et jetables. Parallèlement, le réchauffement climatique se poursuit et les premier·es à en ressentir les effets sont les plus précaires.

Nous sortons de 4 jours de mobilisation historique. Dans le même entretien déjà évoqué, Bert Engelaar portait une réflexion critique sur les actions menées sous la Suédoise, avouant que celles-ci ont fait du bruit sans avoir été transformatrices en termes politiques. En quoi les mobilisations d’aujourd’hui peuvent-elles amener d’autres résultats qu’il y a dix ans ?
Sous le gouvernement MR-NVA, on s’est battu·es. On les a tout de même fait reculer sur la pension à points. Cela reste une victoire.
À un moment, on a cru qu’on pourrait négocier et, malheureusement, ça ne s’est pas aussi bien passé qu’on l’aurait voulu. Mais c’est également le chemin qui compte. C’est-à-dire qu’on ne gagne pas forcément à tous les coups, mais il y a des victoires.

Vous obtenez les mêmes victoires face à l’Arizona ?
Si on ne s’était pas mobilisé·es, il n’y aurait pas d’exception pour éviter les exclusions de centaines de milliers de personnes du chômage.
Alors, à nouveau, malheureusement, la mesure en tant que telle n’est pas retirée. Même si on est en train de l’attaquer en justice par ailleurs… Le gouvernement ne va pas complètement changer de cap, mais il a prévu des exceptions. Ces exceptions ne tombent pas du ciel : on s’est battu pour les avoir.
Sur la réforme des pensions, on a vu les textes et on a décidé d’informer la population. Jambon a été confronté à ses responsabilités et il a dû avouer qu’on avait raison : qu’il n’avait pas la capacité d’appliquer sa loi et qu’il allait devoir reporter.
Si dans l’accord de gouvernement, on retrouve une intention d’aller toucher aux « épaules les plus larges », c’est parce qu’on met la pression depuis un an. Si la première année de carrière pour la pension anticipée va rester calculée sur base de 104 jours au lieu de 156, et que la maladie ne va pas être pénalisée dans le cadre du malus, c’est parce qu’on l’a obtenu, parce qu’on s’est battu.
Ce sont des petites victoires, ça ne renverse pas la table, mais ça nous donne la force de continuer. Parce que ça veut dire qu’on peut aller chercher plus et faire reculer ce gouvernement.

Faire reculer, c’est l’objectif stratégique de vos mobilisations ?
Si le gouvernement tombe, je ne vais pas pleurer. Des fois, les gens se demandent à quoi ça sert de se mobiliser. En fait, il y a plusieurs choses. Nous, c’est clair qu’on négocie, on le fait depuis des décennies. C’est par la négociation qu’on a construit le droit du travail.
Mais si on nous écoute, ce n’est pas parce qu’on peut hausser le ton plus que les autres. C’est parce que derrière, si on ne respecte pas les travailleuses et les travailleurs, on est capables de mobiliser un rapport de force. Ce qu’essaie de faire ce gouvernement, c’est d’invisibiliser les travailleuses et les travailleurs. Notre rôle est de rappeler qu’ils et elles sont là. Ils et elles le montrent d’ailleurs très bien, puisqu’ils et elles ont été dans l’action, lors des quatre jours consécutifs et depuis presque un an.

En parlant de négociation, certains à gauche critiquent une forme de « syndicalisme de la cogestion ». Que répondez-vous aux critiques qui disent que les syndicats seraient « confortablement assis dans le siège de la concertation sociale » ?
Évidemment, ce n’est pas vrai. Il faut négocier tant que c’est possible. Mais une fois qu’on se moque des travailleurs et des travailleuses, la ligne rouge est dépassée.

« Lors des quatre jours de mobilisation en novembre, beaucoup de personnes ont fait grève pour la première fois de leur vie. »


Pour le moment, on passe moins de temps dans les organes de concertation, parce que le gouvernement est simplement en train d’appliquer le mémorandum de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) : annualisation du temps de travail, heures supplémentaires incontrôlées, limitation à deux ans des allocations de chômage, personnalité juridique pour les syndicats, malus pension… tout y est, en fait. Ça ne laisse pas de marge à la négociation.

Lors des quatre jours de mobilisation, beaucoup de personnes ont fait grève pour la première fois de leur vie.
Au niveau des syndicats, on a un rôle d’accompagnement dans la vie quotidienne, mais on a aussi un rôle sociétal.
Le rôle de la FGTB, c’est d’être un moteur de transformation. Quand on dit ça, c’est évidemment par opposition à la société capitaliste. On doit aller au-delà de l’organisation syndicale en tant que telle. Ça veut dire travailler à élargir le rapport de force.

Récemment, la loi Quintin a été mise sur la table du gouvernement. La proposition intervient quelques semaines après que Trump ait annoncé que « les antifas » étaient des organisations terroristes. Est-ce qu’on assiste à une trumpisation de la politique belge ?
Si ça n’avait pas été les antifas, ça aurait été d’autres groupes. Je pense que, de toute façon, tout qui ose contester ce gouvernement sera potentiellement une cible, et les prétextes les plus ridicules seront utilisés.
Ici ou ailleurs, on assiste à une dérive autoritaire. En plus du démantèlement social, on est face à une mise sous pression des droits fondamentaux.
Sous couvert de clarification du droit de grève (comme c’est écrit dans l’accord du gouvernement), l’Arizona veut en réalité en limiter l’exercice. Ensuite c’est le retour de l’interdiction judiciaire de manifester. La volonté c’est de museler tout qui ose les contester, comme avec la loi Quintin. Ils ont une drôle de définition de la liberté d’expression. Venant de soi-disant grands défenseurs du libéralisme, c’est d’une hypocrisie totale.

Ce projet du gouvernement, avec la loi Quintin, c’est de s’octroyer le pouvoir de dissoudre et interdire des organisations jugées trop « radicales » ou « extrémistes », sans définir ce que cela signifie. Comment réagissez-vous ?
À partir du moment où les notions de base sont floues, ça donne une marge d’interprétation très large. Et nous, pour le coup, on sait ce que ça donne. Il faut se rappeler que « l’entrave méchante à la circulation » devait au départ être méchante et teintée de malveillance et ne devait pas s’appliquer aux organisations syndicales. Au final, il suffit d’être présent sur un blocage d’autoroute un jour de grève pour que des syndicalistes soient condamnés. Ces éléments rappellent que notre responsabilité en matière de défense des droits démocratiques dépasse le seul cadre de notre organisation.

Vous menez ce combat en outre au sein de la coalition Droit de protester.
Oui. Depuis plusieurs années, on a été confronté·es à un certain nombre de problèmes parce que les libertés syndicales, et en particulier le droit de grève, ont été violemment attaquées.
On a vu qu’on n’était pas les seul·es : Greenpeace, Extinction Rebellion, sans parler des sans-papiers… On a commencé à se contacter, à se voir. Et sous la Vivaldi, au moment où le projet de loi Van Quickenborne – sur l’interdiction judiciaire de manifester – est sorti, on était prêt·es.
Dans la coalition, ce sont de petites et grandes organisations (comme les syndicats Amnesty, la Ligue des droits humains, Greenpeace, BAPN et d’autres) qui se sont mobilisées ensemble et ont fait reculer le précédent gouvernement.
Ce combat s’inscrit dans la durée, et on le continue aujourd’hui face à la loi Quintin. On a introduit un recours devant la Cour constitutionnelle contre l’atteinte méchante à l’autorité de l’État et nous aurons bientôt la décision.

Dans les années à venir, nous pouvons donc nous attendre à voir ces alliances plus larges se généraliser ?
Ces alliances avec le reste de la société civile sont importantes. Près de 140 000 personnes étaient présentes le 14 octobre à Bruxelles ! Beaucoup de gens venaient de l’associatif, il a fallu qu’un quart de manif passe pour qu’on voie arriver les vestes rouges, bleues et vertes. Ça montre qu’il y a une adhésion de plus en plus large.

Les mauvaises langues diraient qu’il a fallu attendre des gouvernements de droite pour voir ce genre de mouvement émerger…
Non, on l’a aussi fait lors de la législature précédente. Mais ici, et c’est peut-être là l’erreur stratégique de ce gouvernement, leurs mesures touchent tout le monde en même temps, ce qui suscite évidemment une réaction plus forte.
Le bon côté, c’est que ça permet de repolitiser un certain nombre de questions, comme l’enseignement et la manière dont on veut éduquer les jeunes, nos enfants. Est-ce qu’on veut en faire des travailleurs et des travailleuses corvéables à merci ou est-ce qu’on veut les émanciper et en faire des acteurs et actrices critiques dans la société ? Ce sont des modèles de société qui sont en train de se confronter les uns aux autres.
À un moment, on retournera aux urnes. Mais la démocratie ne se résume pas à aller voter tous les cinq ans. C’est également le message que l’on veut faire passer. Beaucoup comprennent qu’on a quelque chose à dire et qu’on peut l’exprimer en dehors des échéances électorales.

Propos reccueillis par Anaïs De Munck. Entretien réalisé le 1e décembre 2025.