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Politique Archives N°96
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Thomas More (1478-1535)

Gabriel MAISSIN

En décembre 1516 est publié (en latin) «  un petit livre véritablement excellent, non moins salutaire que divertissant, sur la meilleure forme de République1 et sur la nouvelle île d’Utopie, dont l’auteur est le très illustre Thomas More, citoyen et vice-shérif de la célèbre cité de Londres, édité par maître Pierres Gilles d’Anvers, sur les presses de Thierry Martens d’Alost, imprimeur de l’Université de Louvain, première édition très soigneusement préparée ». L’ouvrage connaît une large diffusion à l’échelle européenne. L’Utopie sera immédiatement rééditée à Paris, Bâle, et ensuite traduite en italien, (Venise, 1548), en français (Paris, 1561)…

Mais qui était Sir Thomas More ? Après son passage à Oxford (formé au grec classique), il entreprend des études de droit à Londres. Il enseignera le droit, deviendra avocat des marchands de la City (1510) et sera nommé juge (vice-shérif) de Londres. L’avènement de Henri VIII (1509) va modifier le cours de sa carrière. Conseiller du roi, il participe à de nombreuses missions notamment aux Pays-Bas. C’est durant une telle mission qu’il rédige L’Utopie. Il occupera de hautes fonctions politiques jusqu’à sa démission en 1532. Il est successivement : trésorier du Royaume (1521), « speaker » de la Chambre des communes (1523), chancelier du duché de Lancastre et enfin chancelier du Royaume en 15292.

De 1527 à 1532, les relations avec Henri VIII se tendent. Le roi d’Angleterre demande au pape l’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon pour épouser Anne Boleyn. Une fois Reine d’Angleterre, elle devrait lui assurer une descendance légitime. Le refus papal va conduire au schisme et fera du souverain le chef de l’Église anglicane. More refusera la remise en cause du primat romain. Emprisonné en avril 1534, condamné à mort pour haute trahison le 1er juillet, il est décapité le 6 juillet 1535.

Cette fermeté de principe, son stoïcisme durant son procès et face à l’échafaud ont contribué à sa renommée. Son nom figurera sur la stèle aux combattants de la liberté érigée, en 1918, devant le Kremlin. Pour Rome, cette reconnaissance sera plus tardive. Béatifié en 1886, canonisé en 1935, Jean-Paul II en fera le saint patron des gouvernants et des hommes politiques en 2000 !

More, dirions-nous aujourd’hui, était un haut commis de l’État, assumant les responsabilités de sa fonction. Ainsi, en plein accord avec Henri VIII3, il combattra la diffusion des idées de la Réforme par de nombreux ouvrages, fera emprisonner et envoyer au bûcher des partisans de Luther

Thomas More, avec son ami Érasme de Rotterdam (1476-1536), symbolise l’émergence de cette Renaissance, qui, nourrie de textes de l’Antiquité latine et grecque, modifiera progressivement les conceptions théologiques, philosophiques et politiques. Ce foisonnement aboutira deux siècles plus tard aux Lumières. Mais le chemin sera progressif et multiforme.

En 1513, Nicolas Machiavel (1469-1527) rédige Le Prince. Ce petit traité de politique appliquée vise à guider l’action des gouvernants. Chez Machiavel, la politique est faite de mouvements, de conflits et de ruptures parfois violentes. La « virtu » (les principes, la capacité, le courage du prince) doit s’attendre à être mise à l’épreuve de la « fortuna » (les aléas, la contrainte extérieure…). La politique n’est pas seulement la conquête du pouvoir pour bien gérer la cité, mais aussi l’art de le conserver en l’exerçant. Avec Le Prince, de manière fort moderne, c’est plutôt la question du momentum qui est posée, plutôt que celle du projet.

Certes, la voie du projet utopique restera active. Campanella – qui passa vingt-deux années en prison – publie en 1623 La cité du soleil. Une étrange république régie par la raison, l’astrologie et l’amour de Dieu mais basée sur la communauté des biens. Campanella fut un critique acerbe de Machiavel. En quelque sorte, le débat sur la fonction de l’utopie était lancé…

  1. La formulation est de More, reprise au frontispice de la première édition.
  2. Il est le premier laïc à occuper ce poste.
  3. En 1521, Henri VIII fut proclamé « Défenseur de la Foi » par Léon X.

Gabriel MAISSIN

Economiste (UCL), spécialisé en sciences de la population et du développement. Chercheur associé du réseau Econsosphères. Membre du collectif éditorial de la revue Politique. maissingab@arcadis.be


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