Recherche sur le site

Politique Archives N°116
Revue Politique

Un mouvement citoyen de 30 ans

Luc UYTDENBROECK

À l’origine de la naissance et du développement de Démocratie schaerbeekoise, il y a un bourgmestre démagogique et xénophobe contre lequel s’érigent des citoyens militants en 1988. Parcours d’un mouvement unique en son genre, qui s’est éteint en 2018.

Cet article a paru dans le n°116 de Politique (juin 2021).

Fin des années 1980 à Schaerbeek, deuxième commune la plus peuplée de la région bruxelloise : un bourgmestre atypique y règne depuis plus de 15 ans. Pendant ces « années de plomb » (1970-1989)1, il siège d’abord comme libéral, puis sous l’étiquette du FDF, enfin celle du Front national. Populaire et populiste, il conduit une politique qui exacerbe les peurs et les antagonismes, d’abord entre les habitants flamands et francophones, ensuite entre les Belges et les migrant·es non européen·nes. Provocateur, il suscite un jour une émeute en invitant Jean-Marie Le Pen pour parler immigration : il se fait filmer, un autre jour, à dos de chameau et affublé comme un cheikh arabe devant l’hôtel communal pour illustrer, selon lui, le futur de Schaerbeek.

Son attitude xénophobe contamine les partis traditionnels (PLP, PS, PSC), de sorte que les oppositions au conseil communal sont très minoritaires. Rappelons aussi qu’en 2000, l’ex-commissaire de police Johan Demol mène une liste d’extrême droite qui recueille quatre sièges au conseil communal. Seul effet positif : la démagogie mayorale fédère et dynamise les groupes progressistes ainsi que le monde associatif, très développé dans la commune. Ce terreau militant a ses lieux de rencontres : au Front antiraciste, au Mrax, à l’Agence schaerbeekoise d’information et autour des comités d’habitants s’opposant au Plan Manhattan (WTC) et aux projets d’autoroutes urbaines.

Une pétition à l’origine du mouvement

Aussi, à l’approche des élections communales d’octobre 1988, il est facile de réunir une dizaine de personnes, prêtes à se mobiliser en vue de faire entendre une voix alternative. Parmi celles-ci, se retrouvent, au domicile de l’auteur de cet article, un jésuite, le président du parti communiste local, un avocat et des militant·es associatifs d’inspiration chrétienne et laïque.

Leur crainte est réelle de voir la majorité en place reconduite pour six ans, ce qui d’ailleurs se produira. Six ans plus tôt, la liste « Démocratie sans frontières », émanation du Front antiraciste, avait échoué en ne recueillant que 1 100 voix et aucun siège ! Il faut donc innover. Le groupe décide de rédiger une déclaration-pétition qui prend le contrepied de la politique communale de ces dernières années. Elle sera signée par 500 Schaerbeekois·es et largement médiatisée. C’est l’acte de naissance de Démocratie schaerbeekoise. Car on n’en reste pas là. Une première assemblée se tient quelques jours après les élections communales, dans les locaux d’une association sociale, Le Bouillon de cultures, qui nous accueillera gracieusement… pendant trente ans !

Cette assemblée se choisit un bureau exécutif et prend trois décisions déterminantes :
1. organiser des rencontres-débats sur des questions d’intérêt communal ;
2. envoyer systématiquement un observateur-rapporteur à chaque séance du conseil communal ;
3. publier un périodique qui sera la caisse de résonance du mouvement.

Le contrôle citoyen du pouvoir législatif communal

Il semble fondamental au mouvement naissant d’assurer en permanence une présence critique au conseil communal. C’est ainsi qu’une quinzaine de personnes s’y succéderont pendant trente ans en vue de couvrir les débats de cette instance législative. Les délégué·es de DS, installé·es sur le banc des journalistes, rédigeaient un rapport, en toute indépendance, sur les échanges et les prises de décision, concernant les points de l’ordre du jour.

Plus tard, la volonté d’assurer une même vigilance citoyenne aux séances du conseil de police paraît aller de soi. La présence régulière de DS a pour effet de rendre ces réunions moins opaques et moins formelles. Le périodique répercute tous les trois mois ces comptes rendus aux membres du mouvement et à tous les mandataires communaux. On s’aperçoit occasionnellement que ces derniers attachent de l’intérêt à nos rapports, souvent sévères, sur la politique communale.

Des assemblées pour booster la démocratie

Au rythme de deux à trois par an, près de quatre-vingts assemblées citoyennes furent ainsi programmées. Ouvertes à tous les Schaerbeekois·es, elles sont consacrées à une des compétences communales. La jeunesse, l’environnement, la mobilité, la police, le CPAS, l’enseignement, le logement, la culture francophone et néerlandophone, les sports, le Neptunium (piscine communale), les finances, le journal édité par le collège, tels sont les multiples sujets débattus. Des experts sont parfois appelés en renfort pour alimenter la réflexion.

Les questions de démocratie locale sont aussi abordées. Exemples : Comment réconcilier les citoyens avec les acteurs politiques ? Comment intéresser les jeunes et les populations d’origine étrangère à la vie démocratique ? Comment combattre l’extrême droite ?

Des initiatives exceptionnelles sont prises. Citons-en quelques-unes :

  • une matinée de formation à l’analyse du budget communal. S’en suivra une soirée-débat sur ce thème, à l’hôtel communal, organisée conjointement par DS, le bourgmestre et l’échevin des finances.
  • une autre soirée animée par le collège et DS sur des expériences d’ombudsman en Belgique. Celle-ci accélérera la nomination par le collège d’une fonctionnaire pour remplir cette fonction.
  • une rencontre qui analyse le fonctionnement des contrats de quartier et des marchés publics à Schaerbeek, avec le concours d’Inter-environnement.

Avant chaque scrutin communal, des assemblées déterminent les formes de participation de Démocratie schaerbeekoise à la campagne électorale (envoi d’un questionnaire à chaque parti sur son programme et sur les alliances envisagées, publication des réponses avant le jour du vote, distribution d’un tract toutes boîtes…). Après les élections, le mouvement invite successivement des représentant·es de la nouvelle majorité et des diverses oppositions.

D’autres rencontres ont pour but d’évaluer l’action du mouvement et son avenir, souvent incertain. Enfin, DS n’hésite pas à faire la fête. L’action politique ne comporte pas que des aspects austères. Il y a place pour le plaisir, à commencer par celui d’agir utilement et « d’y croire » ensemble.

La participation au mouvement

Démocratie schaerbeekoise ne constituera jamais un véritable mouvement de masse. Au cours de sa longue existence, le nombre de cotisant·es ne dépasse pas une bonne centaine. Leur nombre n’a pas fortement évolué depuis la création de DS, ce qui signifie que de nombreux·ses Schaerbeekois·es nous ont rejoint·es pour un temps et ont ensuite été remplacé·es par d’autres. Les éléments actifs proviennent en grande partie du monde associatif social, culturel et de la santé. S’y ajoutent des enseignant·es, des avocat·es, des fonctionnaires et d’autres habitant·es intéressé·es par la vie communale.

Les personnes issues de la migration sont (trop) peu présentes, de même que les jeunes et des représentants du monde économique.

La démocratie interne

Le mouvement s’est créé pour rendre la gestion communale plus transparente et plus participative. Par souci de cohérence, il faut que le fonctionnement démocratique de DS soit exemplaire. Dans cet esprit, le mouvement s’est doté des règles suivantes :

  • le bureau exécutif est élu par les membres cotisants, par vote secret ;
  • les candidat·es doivent adhérer à la déclaration de base de DS (qui a été réécrite à plusieurs reprises) ; en outre, être en ordre de cotisation depuis un an au moins ;
  • iels ne peuvent pas exercer de mandat politique à la commune ou au CPAS, ni être président·e de la section locale d’un parti politique ;
  • les mandats au bureau sont d’une durée de deux ans et renouvelables consécutivement une seule fois. Cette dernière condition se révèlera problématique, car les candidat·es manquaient souvent à l’appel.

Après les élections d’octobre 2018, DS stoppe ses activités, faute de trouver une nouvelle équipe prête à prendre la relève.

  1. Roger Nols démissionnera de son mandat de bourgmestre en mai 1989.

Luc UYTDENBROECK

En débattre ?

Si la polémique est bien entendu admise et même encouragée, nous vous demandons de rester courtois, de ne pas recourir à l'injure et de rester dans le cadre du sujet. La rédaction se réserve le droit de supprimer un commentaire qui ne respecterait pas ces règles.

Apportez votre contribution au débat

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.