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Un printemps soudain – La Maison des femmes à Bruxelles (1974-1979)

Nadine PLATEAU

A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, Nadine Plateau revient, dans ce texte, sur son expérience à la Maison des femmes dans les années 1970. Cette portion de l’histoire du féminisme en Belgique, trop peu connue et médiatisée, entre pourtant en résonance avec de nombreux débats propres aux organisations féministes contemporaines : comment concilier le désir de changement radical et la pratique ? comment agir ensemble malgré des réalités de classe contradictoires ? quid de la non-mixité, du rôle des hommes par rapport au mouvement ? Rarement l’expression « comprendre le passé pour agir au présent » aura eu autant de sens.

A un moment de mon parcours personnel, pour une série de raisons (à la fois dépendantes et indépendantes de ma volonté) qu’il serait trop long d’expliquer ici, j’ai vécu, au début des années 70, une expérience marquante, celle de la première maison des femmes en Belgique1. Je suis en effet une des co-fondatrices de cette maison et à cela s’ajoute que, ayant pris un congé sabbatique en 75-76, j’y ai fonctionné comme permanente une bonne partie de mon temps. Le texte qui suit est un témoignage et à ce titre, forcément subjectif.

La maison de femmes, jadis située 79, rue du Méridien à Saint Josse, n’existe plus. Ni physiquement, le bâtiment qui l’hébergeait ayant été détruit puis remplacé par des logements sociaux, ni symboliquement car elle n’est pas (encore) entrée dans l’histoire générale, celle qui inspire les manuels scolaires. Par contre, elle apparaît dans Le féminisme est dans la rue, seul ouvrage dont nous disposons sur le féminisme de cette époque en Belgique2 et elle constitue le sujet d’un roman de Marie Denis3. Il faut reconnaître que, à l’exception des milieux féministes, peu de personnes ont lu ces livres et aujourd’hui rares sont celles qui ont entendu parler de cette maison.

Or, ce fut un lieu où le processus de libération qui s’est manifesté au grand public en Belgique lors de la première journée des femmes de 1972, se matérialise tout à coup dans un projet aussi concret que rêvé, celui d’une autre maison, cette fois par et pour les femmes. Les désirs et les rêves prennent corps, l’imagination est au pouvoir, les énergies se déploient, les goûts et le désir surgissent faisant la preuve que la libération des femmes implique certes de combattre toutes les formes d’oppression, d’exploitation et de domination mais aussi et surtout elle ouvre l’horizon et réveille les potentialités. Le souvenir que je garde de cette période est celui d’une extraordinaire effervescence comme en témoigne cette phrase d’Eliane Boucquey4 : « c’était comme un printemps qui arrive tout d’un coup, et tout fleurit à la fois ». Ainsi résumait-elle le côté soudain et l’efflorescence simultanée des multiples entités de ce mouvement naissant.

Une nébuleuse

En 1972, le mouvement des femmes est, comme le disent les auteures du Féminisme est dans la rue, sans domicile fixe5. Ce que j’appelle ici mouvement des femmes et que nous appelions à l’époque féminisme, c’est une nébuleuse de petits et plus grands groupes, certains anciens, d’autres tout neufs. Une partie des associations date d’une ou de plusieurs décennies comme le Groupement belge de la Porte Ouverte (créé en 1929 revendiquant l’égalité des sexes et contestant les mesures de protection des femmes comme l’interdiction du travail de nuit), le comité À travail égal salaire égal (fondé après la célèbre grève des ouvrières de la FN à Herstal en 1966). D’autres petits groupes ou collectifs sont plus récents ; ils apparaissent dans la foulée de mai 68 et se caractérisent par un mode opératoire informel et souvent provocateur comme les Dolle Minas6 (en Flandre), le FLF (front de libération des femmes qui comptait surtout des étudiantes), Et ta Sœur ? (le journal féministe radical), les Marie Mineur (fondées par Jeanne Vercheval en milieu ouvrier à La Louvière) et le groupe A (pour la dépénalisation de l’avortement) où j’étais active.

Le paysage féministe est donc très diversifié et les différends ne manquent pas entre des jeunes issues de groupuscules de gauche, méfiantes des organisations traditionnelles et convaincues que le féminisme doit intégrer la question des inégalités de classe, et d’autres femmes plus âgées, plus organisées, plus réformistes et surtout préoccupées d’égalité en politique et au travail. Toutes ces femmes et bien d’autres vont cependant se retrouver côte à côte lors de la première journée des femmes, le 11 novembre 1972 autour de Simone de Beauvoir (invitée par les francophones) et Germaine Greer (invitée par les Flamandes) au Passage 44 qui peine à contenir les 8.000 femmes venues de tous les coins du pays. Dès le départ, en réalité, il faudrait parler des féminismes, ce qui, comme en témoigne cette journée, n’empêche pas le féminisme d’exister en tant que mobilisation collective et sans doute ponctuelle qui a pour objectif de transformer en profondeur les rapports inégalitaires entre les femmes et les hommes.

La rue ou la maison

Après cette journée mémorable qui avait dépassé de loin toutes les attentes des organisatrices, un petit groupe dont je faisais partie a continué à se réunir de café en lieu culturel, de lieu culturel en sous-sol. Il se composait d’une vingtaine de femmes, belgo-belges comme on dirait aujourd’hui, appartenant soit à des associations anciennes soit aux nouveaux groupes que je viens de citer mais ne représentant pas ces structures. Nous étions simplement des femmes motivées qui voulaient prolonger la journée du 11 novembre, ce rassemblement extraordinaire où tout à coup notre parole s’était libérée et où notre volonté de changement s’était bruyamment manifestée. Nous avions de 30 à 50 ans, nous n’étions donc pas de très jeunes femmes ; nous avions toutes des enfants ; nous appartenions à la petite, moyenne ou haute bourgeoisie plutôt progressiste ou libérale ; nous exercions toutes une profession (enseignante, kiné, chercheuse, avocate etc.) à l’exception de la plus âgée d’entre nous : Marie Denis, femme au foyer, mais aussi écrivaine (elle avait publié plusieurs ouvrages dont une nouvelle dans Les Temps modernes), collaboratrice à La Relève (une revue d’intérêt général du pilier chrétien) et future cheville ouvrière de la maison des femmes. C’est elle qui a fini par nous persuader qu’en dépit de notre désir de rester les « vagabondes de la nouvelle culture »7, il nous fallait, si nous voulions être efficaces, nous ancrer quelque part afin de pouvoir nous rencontrer, préparer des actions, organiser des activités, « avoir une adresse, un numéro au bottin, en un mot : exister »8.

L’idée même d’une maison des femmes est loin d’avoir fait l’unanimité à l’époque : Jeanne Vercheval par exemple voulait les femmes dans la rue et pas à la maison. Mais tout le monde s’est finalement rallié à l’idée d’un lieu expérimental, un lieu où se libérer des contraintes, des normes, de tout ce qui pèse sur les femmes et les opprime. Nous voulions réaliser un petit monde utopique où déjà nous pourrions transformer nos pratiques, où la révolution commencerait tout de suite. Il nous fallait pour cela faire en sorte que le lieu soit ouvert à toutes les femmes (pas seulement aux privilégiées que nous reconnaissions être), qu’il n’y ait pas de hiérarchie entre celles qui la fréquentent et où toutes auraient la parole à égalité et en toute sécurité.

Concrètement, la commune de Saint Josse avait mis gratuitement à notre disposition l’ancienne poste, un énorme, sombre et sinistre rez-de-chaussée dont toutes les fenêtres donnant sur la rue s’ornaient de … barreaux. Symboliquement, il était pour le moins paradoxal qu’un mouvement de libération aille s’installer dans une prison. Qu’importe, dans l’élan du moment, avec cette capacité de génération et de régénération qu’avaient les militantes, il a suffi de peindre les barreaux des couleurs de l’arc en ciel, de blanchir les murs, de pendre des lampes à crinoline dans ce qui est devenu le bar-restaurant, puis d’enlever quelques pavés pour y planter des buissons et nous avons transformé un lieu parfaitement mortifère en maison claire, joyeuse et vivante où nous pensions expérimenter une nouvelle manière d’être femme et développer une nouvelle pratique pour confronter la vie aux idées et ne pas tomber dans l’écueil de la théorie. Et c’est là que nous allions nous libérer pensions-nous, nous libérer des tâches ménagères ou les partager, nous libérer de la dépendance aux hommes, nous libérer de nos enfants, nous libérer dans la tête surtout et aussi faire la fête, savourer le plaisir de l’entre femmes.

Rétrospectivement, le fait d’investir un lieu et de le nommer maison (soit un mot qui désigne l’espace privé par excellence), me paraît assez juste car si nous avions acquis des droits dans l’espace public grâce aux combats féministes précédents (droit de vote, droit à toutes les formes d’enseignement, etc.), nous subissions toujours la domination masculine dans la sphère privée que ce soit via la double journée de travail ou le contrôle de notre sexualité. Tels étaient d’ailleurs les thèmes majeurs de l’agir féministe à partir des années 70 : le combat pour la dépénalisation de l’avortement qui a fini par rassembler tous les féminismes et la revendication du partage des tâches familiales et domestiques même si certaines voulaient que ce travail soit rémunéré et d’autres pas. Finalement, l’idée de se libérer dans le lieu le plus privé qui soit, la maison, ne démentait pas le slogan de cette période : le personnel est politique.

Utopie & pragmatisme

Nous voulions nous libérer par nous-mêmes, nous nous méfiions des institutions (partis, syndicats), nous refusions les règles imposées mais d’autre part, nous voulions être efficaces ce qui nous a amenées à créer une asbl afin de pouvoir bénéficier de subsides. Chacune des six signataires avait inscrit à côté de sa profession « ménagère » pour bien marquer notre condition de femme assignée au travail domestique. Il n’y avait bien entendu ni présidente, ni trésorière, ni secrétaire et aucune d’entre nous n’avait de prérogative particulière. La maison a d’ailleurs fonctionné les premières années principalement avec des bénévoles et les décisions se prenaient collectivement lors d’assemblées libres appelées réunions maison. Selon les statuts de l’asbl, l’objectif était de : « promouvoir la participation des femmes à la transformation de la société ». Pour vague qu’était cette formulation, elle nous permettait de brandir un critère (celui du changement social) pour refuser des groupes ou des initiatives qui se contenteraient d’adhérer à la société telle qu’elle est. Nous pouvions dès lors écarter les demandes d’occupation de local, émanant de personnes proposant des services d’animatrices ou de thérapeutes, ou même celle des féministes qui avaient créé le PFU (parti féministe unifié). Le PFU nous apparaissait à l’opposé d’une contestation radicale de la société et comme l’exprime une femme dans le roman de Marie Denis : « Un parti doit faire des membres. Et pour obtenir assez d’adhésions, il doit mentir. Même un petit parti. Elles nous auraient dévorées. »9

Très vite grâce à l’asbl, nous avons reçu un subside modeste qui nous a permis d’avoir une permanente rémunérée à partir de 1974 avec un statut CST10. Nous pensions que tout travail mérite salaire mais il n’était pas question pour autant de se décharger des besognes ingrates sur la permanente. La mini société de la maison des femmes reposait sur le refus de spécialiser et de hiérarchiser les tâches. Toute participante était censée être en même temps responsable. Elle pouvait aussi bien répondre au téléphone ou à une interview, rédiger un article ou nettoyer le petit endroit. Nous fonctionnions différemment et cela frappait les visiteuses. Je pense que cela tient essentiellement au fait que les permanentes étaient des féministes engagées, des militantes soucieuses de maintenir l’esprit anti-autoritaire et anti-institutionnel du projet.

Quand en 1979, la maison déménagera vers un quartier bourgeois et bénéficiera d’un subside plus important, beaucoup de féministes, dont je faisais partie, cesseront d’investir dans la nouvelle maison qui nous paraissait trop institutionnalisée et centrée sur des services. Nous ne voulions pas que la maison des femmes soit un centre social où les femmes viendraient surtout chercher de l’aide. Quand des services étaient tout de même organisés dans le cadre de la crèche, du Groupe A, du Groupe droit des femmes (aide juridique) ou de Médecine femmes (consultation gynéco), nous avons toujours tenté d’expérimenter de nouvelles pratiques non hiérarchiques, non basées sur le savoir ou la compétence.

Crèche rêvée, réalisée, abandonnée

Tel est le titre d’un chapitre du livre de Denis et Van Rokeghem. Il résume bien l’expérience d’un des projets de bénévoles qui ont investi dans la maison des femmes. Ce projet fut mis en œuvre par le Groupe d’action crèche (GAC). La crèche avait été rêvée dans le contexte de libération des enfants qui a vu naître des crèches sauvages. En réalité, ce n’était pas une crèche mais une halte-garderie qui proposait un projet alternatif – libertaire – de garde d’enfants. Celles et ceux qui s’en occupaient étaient censé-e-s « apporter aux enfants des connaissances empiriques dans une ambiance non professionnelle et non autoritaire »11. Il n’y avait bien entendu pas d’horaires, ni pour manger, ni pour faire pipi, ni pour dormir. Cette halte-garderie devait permettre aux femmes de se libérer momentanément de leurs enfants pour faire des courses ou aller au cinéma, chercher du travail ou se reposer.

Elle a existé peu de temps parce que les femmes qui venaient à la maison n’y emmenaient pas leurs enfants, quant aux autres, elles préféraient recourir aux crèches proches de leur domicile. A cela s’ajoute que, passé le premier moment d’enthousiasme, non seulement les enfants du quartier manquaient à l’appel mais aussi les gardiennes et gardiens qui ne brillaient pas par leur constance. De nombreuses critiques furent exprimées lors des réunions maisons qui portaient sur la présence d’hommes dans la maison et l’absence d’enfants de familles de milieu populaire. Et puis, disaient d’autres : la mission de la maison n’était pas d’accueillir des enfants, etc. Le projet fut abandonné après un an mais il fut poursuivi ailleurs sous d’autres formes plus adaptées. Je pense que c’est un des traits les plus intéressants de l’expérience de la rue du Méridien, c’est qu’au mouvement centripète du début (tout le monde s’est rassemblé en ce lieu), a succédé un mouvement centrifuge : fortes de l’énergie accumulée, certaines femmes sont reparties ailleurs, initiant d’autres espaces, d’autres pratiques.

Le Groupe A et les ateliers

Le Groupe A dont je faisais partie – ce fut en réalité mon entrée dans le féminisme – existait avant la maison en tant que réseau de soutien aux femmes voulant avorter. Nous avons commencé par accompagner les femmes chez les rares médecins belges acceptant de pratiquer l’avortement ou dans les cliniques hollandaises. Puis, soucieuses d’informer un public plus large, nous avons distribué des tracts sur les marchés indiquant les bonnes adresses sans d’ailleurs jamais avoir été inquiétées alors que l’avortement était un délit. Nous participions aux manifestations pour la dépénalisation de l’avortement comme si nous allions à une fête : nous nous faisions belles et marchions joyeusement. Notre petit groupe, loin d’être homogène, aurait pu s’épuiser dans les affrontements, entre militantes trostkystes et grandes bourgeoises libérales par exemple. Mais il était totalement concentré sur ce que nous avions en commun. Notre préoccupation majeure était de nous écouter les unes les autres, nous ne voulions pas dominer. Et pour cela nous nous donnions du temps (nous avons passé plus d’un weekend ensemble) pour réfléchir à la fois à notre pratique et aussi à toute une série de questions que cette pratique et notre expérience de vie nous posaient. Comment nous libérer de la contrainte à la maternité ?, comment contrôler la reproduction ?, et puis surtout comment instaurer des relations d’égalité avec les femmes que nous rencontrions ? Car nous ne voulions pas être des assistantes sociales.

Nous n’avions d’ailleurs pas de compétences spéciales, nous étions « pareilles à celles qui s’adressaient à nous qui simplement avions réfléchi seules ou en groupe à notre vie de femme. »12 Quand, à l’initiative d’une des femmes du Groupe A, s’ouvre le collectif contraception rue des Celtes en 1976 à Bruxelles qui réalisera des avortements médicalement sûrs, le Groupe A prend une nouvelle orientation : nous ouvrons avec une amie gynécologue la permanence Médecine femmes en nous inspirant de l’ouvrage historique Notre corps nous-mêmes qui nous a fait connaître le self help inventé en Amérique du Nord. Pour nous libérer de la tutelle médicale des hommes sur notre corps, nous essayons de mieux connaître celui-ci (nous observons ainsi le col de notre matrice grâce aux spéculums de plastic qui arrivent sur le marché) ; nous parlons ensemble de problèmes quotidiens liés à notre corps, notre sexualité. Nous avions été fort frappées lors d’une rencontre avec des femmes de Psych et Po13 de l’affirmation de certaines quant à la possibilité de blocage psychologique de l’ovulation. Cela m’a toujours fait rêver…

Toujours dans cette perspective d’abolition de toute forme de hiérarchie, nous voulions dans la maison autant d’activités manuelles qu’intellectuelles et estimions que toutes les activités devaient avoir la même valeur. Nous pensions que, à condition d’en avoir les moyens, nous pourrions verser le même salaire à celle qui assume le nettoyage qu’à celle qui vient faire une conférence. Certaines ont lancé des ateliers de plomberie, électricité et menuiserie qui devaient rendre les femmes plus autonomes, moins dépendantes des hommes dans ces activités considérées comme typiquement masculines. L’idée était de démystifier, faire disparaître les rôles spécifiques, de déviriliser certains métiers. Mais tout le monde n’était pas d’accord : que gagnons-nous ? Si les hommes ne réparent plus les robinets, quels services rendront-ils alors à la maison ? En réalité les ateliers ont surtout séduit des femmes seules, veuves et plutôt âgées. Si l’on ne dépassa pas le bricolage domestique, les séances furent l’occasion de prises de conscience et d’échanges entre femmes. De la même manière d’autres ateliers, self défense, expression corporelle, étaient toujours d’une manière ou d’une autre des groupes de prise de conscience.

Autres combats

La maison était un lieu foisonnant de réunions et de rencontres de multiples groupes de femmes : femmes turques du quartier que leurs hommes laissaient venir sans crainte car la maison était non mixte, associations féministes anciennes comme À travail égal salaire égal ou la Porte Ouverte et de nouveaux collectifs. Homo-L était un groupe de lesbiennes radicales anciennement appelé « les Biches sauvages » ; le WOE (Women Oversea for Equality) majoritairement composé d’anglophones a attiré l’attention sur le problème des femmes battues en invitant Erin Pizzey14 et co-organisé le Tribunal international des crimes contre les femmes en 1976 à Bruxelles ; les Cahiers du Grif, première revue féministe francophone, organisaient leurs réunions autour des thèmes des Cahiers (toute personne pouvait y participer). Il y avait aussi le comité d’aide aux prisonnières du Chili, le groupe de soutien à l’action des hôtesses de l’air et la liste n’est pas exhaustive.

Ce qui a caractérisé cette période de la maison, c’était que toute activité était porteuse de prise de conscience et de réflexion collective ; toute activité, n’importe laquelle, faire la vaisselle, écrire des tracts, etc., libérait la parole et l’agir parce que le contexte était porteur : nous évoluions dans un lieu sécurisant à l’abri du logos masculin grâce à la non mixité de la maison bien que celle-ci fut ouverte aux hommes dans de rares cas (grandes conférences par exemple). Je pense qu’un grand nombre d’entre nous ont gagné une chambre à soi chez elles au propre comme au figuré. C’est surtout la force du collectif qui a donné à chacune un pouvoir individuel sur sa vie. Mais ce collectif a agi aussi dans l’espace public. La maison était en effet le lieu dont des femmes partaient pour participer aux manifestations, répondre aux interviews à la télé ou dans les journaux, lancer des initiatives, mener d’autres projets : le collectif contraception cité plus haut, le refuge pour femmes battues, un café féministe, une librairie féministe etc.

Pouvoir

Ce petit monde marginal qui se voulait révolutionnaire immédiatement était, on s’en doute, rattrapé par la réalité. Comme le remarquait Marie Denis dans un bilan en 1979, la pratique mettait continuellement en question notre utopie. De cela témoignent les articles de la Bulletine15 qui font apparaître les contradictions. Que de débats, de controverses sur les mêmes thèmes éternellement ressassés. D’abord, le pouvoir occulte de certaines : qui décide à la maison des femmes ? Il y avait des règles démocratiques (toute décision était prise en principe en réunion maison à main levée) et puis la pratique : en fait celles qui étaient là, qui étaient actives, décidaient in fine par exemple quand il y avait urgence. Elles prenaient donc le pouvoir. Ensuite, la hiérarchie réelle des activités : en principe, tout était également valorisé et important mais chacune savait que certains groupes étaient considérés comme plus sérieux, le Groupe A plus que l’expression corporelle par exemple. Autre thème : l’accueil, nous avons eu d’interminables discussions sur la manière d’accueillir les femmes sans les materner ou les assister.

Sans cesse, nous remettions les mêmes questions sur le tapis et soit nous ne trouvions pas de solution soit nous en trouvions une mais elle était remise en cause à la réunion suivante. En réalité, il n’y en avait pas de définitive, nous tentions ici ou là d’apporter une réponse toujours provisoire. Cette absence de certitude qui fut le moteur d’expériences m’apparaît aujourd’hui comme ce qu’il y avait de plus radical dans l’existence de la maison : «  Nous n’avons pas de plate-forme, de texte de base, de définition de notre féminisme, de principes clairement énoncés. (…) Nous n’avons pas d’assise théorique, donc pas question de s’assoir et c’est dur et ce n’est pas rassurant. » (Bulletine mai 1976) Régulièrement, certaines revenaient avec une demande de clarification que jamais elle n’aurait car toujours il fallait remettre en question ce qui existait, toujours il fallait être prête à bouger, à changer. Comme le dirait plus tard Françoise Collin dans son entretien avec Irène Kaufer : « Le féminisme n’a pas succombé à ce risque de représentation de sa fin, contrairement au marxisme. Il s’est défini d’emblée comme un « mouvement » , le mouvement de libération des femmes, comme une action qui formule et reformule au fur et à mesure ses problématiques, mais qui n’a pas de représentation a priori ni de la société idéale, ni des chemins à suivre pour y parvenir »16.

Repensant aujourd’hui à cette période de la maison des femmes dont j’ai retracé de manière succincte et personnelle quelques moments et ou actions clefs, je suis bien consciente d’avoir privilégié ce à quoi j’avais participé. Il aurait fallu rendre compte plus en profondeur de tout ce qui fut réalisé par tous les groupes de la maison : le Groupe de femmes marocaines, les Homo-L, le Collectif pour femmes battues, les permanences juridiques, le Groupe lutte contre le viol etc. qui montrent à quel point dès cette époque, toutes les problématiques majeures du féminisme étaient présentes. Ce n’est certes pas un hasard que mon témoignage soit partiel, nous éprouvions une vraie difficulté à communiquer entre nos divers groupes. Nous nous en plaignions sans trouver de solution. Rétrospectivement, je me rends compte à quel point j’étais, dans mon soulèvement enthousiaste à l’idée de changer le monde, aveugle et sourde à bien des choses. Les contestations successives qu’elles émanent d’individues mal accueillies ou de groupes critiques du fonctionnement de la maison, ne m’ébranlaient pas vraiment. Je ne me sentais donc pas affectée par les raisons qui poussaient certaines à se retrouver entre elles comme les lesbiennes radicales par exemple. Il faudra la contestation de ce féminisme par les féministes musulmanes bien des années plus tard pour que les écailles me tombent des yeux et que je comprenne que ce que je croyais être le « problème » ou le « combat » de certaines étaient aussi les miens.

(L’image de la vignette et dans l’article est sous CC-BY-NC-ND ; photographie d’une manifestation pour la grève des femmes le 8 mars 2019 à Lausanne, prise par Gustave Deghilage.)

  1. L’asbl Maison des Femmes à Bruxelles est créée le 5 septembre 1974 par les fondatrices Denise Devos, Fanny Filosof, Nadine Plateau, Hedwige Poullet, Eliane Stas de Richelle (Marie Denis), Suzanne Van Rokeghem. Elles sont avocate, kinésithérapeute, professeur, chercheur, écrivain, journaliste et ménagère.
  2. Marie Denis et Suzanne Van Rokhegem, Le féminisme est dans la rue, Pol-his 1992. Le texte de cet ouvrage est en accès libre sur ce blog. Je me suis beaucoup inspirée de ce livre qui m’a aidée à retrouver la mémoire.
  3. Marie Denis, Dis Marie, c’était comment rue du Méridien 79 ?, Editions Voyelles, 1980.
  4. Phrase en exergue du chapitre trois de l’ouvrage Le féminisme est dans la rue de Marie Denis et Suzanne Van Rokhegem, op. cit. p. 39.
  5. Ibid., p.154.
  6. Leur première action en 1970 à Anvers a consisté à revendiquer le droit au cancer du poumon pour les employées d’une compagnie d’assurance qui interdisait aux femmes et pas aux hommes de fumer dans les bureaux.
  7. Marie Denis et Suzanne Van Rokhegem, Le féminisme est dans la rue, op.cit., p.154.
  8. Ibid., p.155.
  9. Marie Denis, Dis Marie, c’était comment rue du Méridien 79 ?, op.cit., p.81.
  10. Le CST (cadre spécial temporaire) a été créé dans le cadre d’une politique d’emploi pour les personnes au chômage. Celles-ci étaient mises au travail au profit entre autres d’ASBL actives dans le domaine social, humanitaire et culturel.
  11. Marie Denis et Suzanne Van Rokhegem, Le féminisme est dans la rue, op.cit., p.166
  12. Ibid., p.162
  13. Psych et Po, groupe animé par Antoinette Fouque au sein du MLF français.
  14. Auteure du célèbre livre Crie moins fort, les voisins vont t’entendre paru aux Éditions des femmes en 1975 qui avait créé le premier refuge pour femmes battues en Angleterre.
  15. La Bulletine était le mensuel de la maison des femmes.
  16. Françoise Collin, Parcours féministe (entretiens avec Irène Kaufer), 2005, Labor Bruxelles, p.17-18.
Mots-clés : Féminisme

Nadine PLATEAU

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