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Un régime de catholaïcité

Illustration ©Simpacid
Illustration ©Simpacid

Les Étoffes de la Nativité. Tel est le nom donné par sa créatrice, Victoria-Maria Geyer, à la crèche installée sur la Grand-Place de Bruxelles à l’approche de la fête de Noël 2025. Cette nouvelle crèche, qui présente des personnages sans visages, faits d’étoffes recyclées, et abrités sous une tente légère, a remplacé un modèle ancien, plus traditionnel. Cette innovation n’a pas été au goût de tout le monde, dans un paysage convictionnel belge pourtant sécularisé. De quoi cette nouvelle polémique serait-elle le symptôme ?

La nouvelle représentation de la crèche bruxelloise a été vilipendée dans les termes les plus durs sur les réseaux sociaux, et la défense du projet par l’abbé Lobet, curé-doyen de Bruxelles, n’a pas suffi à convaincre tout le monde qu’il ne s’agissait pas d’une « crèche salafiste commanditée par des islamistes sur le point de prendre le contrôle de la ville » (sic).  

Outre le fait d’avoir fourni un exutoire aux fantasmes islamophobes de certain·es, la polémique a mis en lumière que la profonde sécularisation de la société belge n’empêchait pas la persistance d’un attachement profond aux marqueurs identitaires du christianisme, sans doute encouragé ces dernières années par la perception d’un islam très présent dans l’espace public.

Que les personnages de la crèche soient en chiffon ou en bois sculpté, personne n’a remis en cause le bien-fondé de la représentation de ce récit central au christianisme dans l’espace public, et le financement de l’œuvre par des fonds publics.

La nature de cette polémique pourrait surprendre, au regard d’une histoire de Belgique riche en débats autour de la place du religieux. Car, que les personnages de la crèche soient en chiffon ou en bois sculpté, personne n’a remis en cause le bien-fondé de la représentation de ce récit central au christianisme dans l’espace public, et le financement de l’œuvre par des fonds publics.
C’est ainsi que l’on a vu deux figures éminentes de partis politiques autrefois qualifiés de laïques discuter des mérites de la nouvelle représentation ou de leur absence : le bourgmestre socialiste défendait le nouveau projet aux côtés du curé, tandis qu’un président de parti libéral demandait le retour de l’ancienne crèche. « À bas la calotte ! » est passé de mode. Et de la fondation du parti libéral en 1846 dans l’hôtel de ville qui jouxte la place, on ne retient plus vraiment le programme de laïcisation des institutions.  

Le conflit autour de la place de la religion dans la société paraît donc apaisé, et les manifestations du religieux dans l’espace public non seulement tolérées, mais aussi activement soutenues par les pouvoirs publics. D’ailleurs, leurs représentant·es ne continuent-ils et elles pas à se rendre aux Te Deum, organisés lors de la fête nationale le 21 juillet et de la fête du Roi le 15 novembre ? L’époque où le gouvernement Verhofstadt souhaitait y mettre fin semble bien éloignée.

On aperçoit la manifestation évidente d’un traitement privilégié réservé à la religion historiquement dominante en Belgique : le catholicisme.

Oui, mais, quelques mois plus tard, de vives protestations accueillent la décision de la ville de Gand d’illuminer deux artères pendant le ramadan. Y compris de la part de celles et ceux qui réclamaient la présence d’une crèche traditionnelle sur la Grand-Place de Bruxelles, et qui cette fois refusent les illuminations du ramadan au nom de la neutralité de l’espace public.

Et c’est ainsi que l’on aperçoit la manifestation évidente d’un traitement privilégié réservé à la religion historiquement dominante en Belgique : le catholicisme. La culture chrétienne, toujours encore largement partagée, explique, et sans doute justifie largement, le fait que six de nos dix jours fériés correspondent à des fêtes catholiques. Même si on peut se demander si maintenir chômé le lundi de Pentecôte évoque encore quelque chose de vaguement religieux pour la plupart de nos contemporains. Et si on peut s’étonner qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles, les enfants musulman·es n’aient toujours pas le droit de s’absenter de l’école lors de la fin du ramadan et de la fête de l’Aïd al-Adha1… 

L’État est essentiellement laïque, et le religieux n’y joue officiellement aucun rôle, mais l’Église catholique conserve des privilèges.

D’autres privilèges réservés à la culture convictionnelle dominante interpellent. C’est ainsi qu’un arrêté royal de 1963 octroie un jour de congé au travailleur ou à la travailleuse dont l’enfant fait sa communion solennelle ou participe à la fête de la jeunesse laïque. Le travailleur ou la travailleuse dont l’enfant célèbre sa bar ou sa bat-mitsvah2 n’a, lui/elle, pas droit à un congé. C’est là une illustration parfaite du système de catholaïcité dans lequel nous évoluons : l’État est essentiellement laïque, et le religieux n’y joue officiellement aucun rôle, mais l’Église catholique conserve des privilèges, dont certains ont été étendus à la laïcité organisée.

Notre État laïque organisant toutefois un financement public des organisations convictionnelles reconnues (voyez l’article de Stéphanie Wattier en pages suivantes), on peut noter que les deux organisations les mieux financées par ce système sont l’Église catholique et la laïcité organisée.

Culte catholique262178,4 %
Culte protestant148,54,4 %
Culte anglican22,50,7 %
Culte israélite431,3 %
Culte orthodoxe832,5 %
Culte islamique109,53,3 %
Laïcité317,79,5 %
Postes financés par le SPF Justice (équivalents temps plein, 2025)3


La vie politique belge a longtemps été marquée par un conflit entre catholiques et anticléricaux. Si ce temps est révolu, il a laissé face à face deux piliers, chrétien et laïque, qui ont parfois un peu de mal à faire de la place aux nouveaux venus…